Voyez l’Appendice I
LA FÉODALITÉ
rendit à Henri le sentiment de son indépendence, et, changeant de conduite, il soutint tous ceux qu’attaquait le saint-siège. La guerre entre les deux pouvoirs était dès lors commencée, et Grégoire VII en donna l’irrévocable signal en citant l’empereur à comparaître devant lui, pour expliquer sa désobéissance. Ce fut alors que, la veille de Noël, éclata dans Rome cette conspiration de Censio, qui menaça un instant la vie du pontife, et qui mit en lumière la vive affection du peuple romain pour le pape en danger. Délivré à Rome paç l’insurrection populaire, Grégoire VH était déposé au delà des monts, à Worms, par un synode d’évêqueô allemands : frappant contraste qui montrait le saint-siège ébranlé par l’aristocratie épiscopaie, en même temps que soutenu par la foi des peuples !
Ce fut à cette foi populaire, véritable force de la papauté, que Grégoire VII fit aussitôt appel en excommuniant solennellement l’empereur qui l’avait déposé et remplacé. L’anathème, prononcé au Vatican en présence de la mère elle-même de Henri, eut un long écho en Allemagne. En même temps la Toscane passait aux mains de Mathilde, appelée la grande comtesse, fidèle alliée du saint-siège et animée pour Grégoire d’un religieux dévouement auquel les adversités du pontife ménageaient de glorieuses épreuves. Déjà Henri voyait s’étendre autour de lui l’isolement dont la main du pape avait voulu le frapper : on désertait ses drapeaux, on redoutait sa présence; de terribles récits, des miracles fréquents, des morts subites et vengeresses effrayaient et échauffaient l'imagination
LIVIIE DOUZIÈME.
populaire; enfin Grégoire somma les Allemands de remplacer un empereur réprouvé par l’Eglise; une diète s’assembla à Tribur et déclara que Henri, dépouillé de son autorité , mais encore empereur de nom, devrait avoir obtenu dans un délai déterminé l’absolution du pape sous peine d’avoir un successeur. Hildebrand voyait donc enfin reconnu solennellement par les peuples sa suzeraineté sur les rois , son droit à donner et à reprendre les couronnes.
L’humiliation de Henri IV fut aussi profonde que sa chute. On peut à peine imaginer à quel point l’abaissa la main victorieuse du moine de Cluny. La permission même de venir se jeter aux pieds du pape lui fut longtemps refusée ; chaque pas vers le pontife dut être payé par quelque expiation nouvelle : pendant quatre jours, l’héritier de ceux qui naguère créaient les papes attendit en vêtements de pénitent, les pieds nus sur la neige durcie, que la porte de la forteresse de Canossa s’ouvrît devant lui pour l’admettre aux pieds de ce juge qu’aucun abaissement ne semblait pouvoir satisfaire. Henri souffrit tout avec une patience apparente, et jura une obéissance entière et absolue aux décrets du saint-siège. La réconciliation même du pénitent et de l’Église fut une dernière humiliation pour le chef du monde féodal : Grégoire, rompant devant lui le pain consacré devenu le corps du Christ, en prit une partie et, invoquant le ciel en témoignage de la justice de ses actes, supplia Dieu de le frapper de mort s’il était coupable; et, communiant, il tendait l’autre partie du pain sacré à l’empereur et l’engageait à tenter la même épreuve : Henri refusa en tremblant.
LA FÉODALITÉ
Scène imposante qui nous instruit mieux que tout le reste, des idées de ce temps, de la confiance sublime de Grégoire et de la raison dernière de son triomphe. Le secret de sa victoire n’est-il pas tout entier dans cette foi universelle et absolue qui ne transportait pas seulement le pape et les peuples, mais qui possédait presque au même degré les adversaires du saint siège et qui faisait encore courber la tête au plus fier ennemi de la papauté?
Cependant une de ces réactions dont les affaires humaines offrent tant d’exemples rendit presque aussitôt à l’empereur trop abaissé l'affection de ses peuples. A peine sorti de Canossa, Henri trouva la Lombardie indignée de l’excès de son humiliation et prête à le soutenir contre le saint-siège. Il reprit courage, et se vengea sur les légats et sur les partisans de Grégoire des rudes épreuves qui avaient profané en lui la majesté de l’empire. La diète de Forcheim avait remplacé Henri par Rodolphe de Souabe, et les légats du saint-siège avaient ratifié l’élection ; mais l’Allemagne méridionale, l’Italie et tous les ennemis de la papauté donnaient à l’empereur déposé un formidable appui contre son compétiteur. Aussi Grégoire, craignant d’enchaîner irrévocablement la cause de l’Eglise à l’un des deux partis, refusait-il à la diète une approbation définitive, sommant les deux rivaux de se soumettre à l’Eglise, ne se prononçant pour personne et attendant pour faire un choix que la question fût tranchée par l’épée. La victoire de Rodolphe à Fladenhein parut décisive, et Grégoire, excommuniant solennellement Henri, investit le vainqueur de l’em-
pire. 11 s’était trop hâté : l’excommunication lui fut renvoyée par les évêques allemands réunis à Brixen, et un anti-pape, Guibert, archevêque^ de Ravenne, fut élu dans ce synode sous le nom de Clément III. Une nouvelle bataille fut livrée sur les bords de l’Elster. Ce fut pour Henri une seconde défaite ; mais la mort de Rodolphe, tué dans la mêlée, valait pour lui mieux qu’une victoire. Le même jour, près de Mantoue, était vaincue par les troupes impériales la fidèle Mathilde, qui naguère avait cédé authentiquement ses États à Grégoire et au saint-siège. Henri passa les Alpes et marcha sur Rome.
L’extrême péril rendait à Hildebrand sa grandeur naturelle, en l’arrachant aux calculs delà politique; la confiance héroïque qui l'animait passait à se défenseurs et devenait le plus sûr rempart de la ville assiégée. Rome résista trois ans à l’empereur, qui ne mettait d’autre condition à la paix que son couronnement par les mains de Grégoire. Il était trop tard : Hildebrand ne pouvait détruire par une telle faiblesse l’œuvre entière de sa vie. Du sein de sa capitale assiégée, il confirmait l’anathème et revendiquait ses droits sur toutes les couronnes de la chrétienté. Rome fut enfin livrée, et, pendant que Grégoire se préparait à soutenir un nouveau siège dans le château Saint- Ange, Clément IH couronnait et consacrait Henri IV à Saint-Jean de Latran. Ce fut dans cette extrémité que l’alliance normande, si sagement ménagée par Grégoire, lui apporta d inespérés secours : Robert Guiscard, revenant de guerroyer contre les Grecs, surprit l’armée impériale, la chassa de Rome et la rejeta
LA FEODALITE
en Toscane, où Mathilde la poursuivit à son tour et lui fit repasser les monts.
Mais il semblait nécessaire à la gloire d’Hildebrand qu’il mourût dans la défaite et dans l’infortune, afin de conserver jusqu’au bout l’admirable sérénité de sa foi. Ses alliés normands traitèrent Rome en ville prise d’assaut; une lutte de plusieurs jours ensanglanta les rues ; le pillage et la débauche accompagnèrent le massacre, et Grégoire dut quitter avec les Normands cette ville exaspérée qui payait si cher les débats de l’Eglise et de l’empire et les vastes desseins du saintsiège. Ce fut à Salerne, en 1085, que s’éteignit cette vie laborieuse consumée par Tardent et continuel exercice de l’intelligence et de la volonté, commencée dans la paix féconde du cloître, vouée à la conquête et à l’organisation de l’Europe chrétienne, terminée au milieu même de cette grande lutte qui couvrait de sang et de ruines l’Allemagne et Tltalie. « J’ai aimé la justice et haï l’iniquité ; c’est pourquoi je meurs dans l’exil : » telles sont les dernières paroles du plus grand homme qui ait gouverné l’Église. Il y a laissé des traces ineffaçables de son passage; il Ta fortifiée et pénétrée de sa pensée : sa place est grande dans l’histoire même du genre humain.