‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 24 sur 90 · II · texte numérisé non relu

II

de Rome pour ressusciter l’antique république romaine.

Un mouvement général vers l’indépendance, et en même temps vers la division, emportait alors l’Italie. La féodalité lombarde, frappée par les empereurs allemands eux-mêmes, avait disparu, et les villes italiennes, qui avaient toujours gardé , au milieu du monde barbare, leur administration municipale, rendues tout à fait à elles-mêmes par l’affaiblissement de l’empire et par les défaites de la féodalité, devenaient tous les jours plus libres et plus florissantes. Ces démocraties urbaines étendirent leur autorité sur les territoires voisins de leurs murs, dépossédant la noblesse rurale, l’attirant dans la ville, lui donnant part au gouvernement de la cité, et accroissant ainsi la force et l’éclat de leurs petites républiques. L’industrie, le commerce, la liberté vivifiaient ces villes brillantes, civilisées avant le reste de l’Europe et auxquelles semblait assuré un grand avenir; mais l’antiquité, qui leur avait légué ce qui faisait leur force, les avait aussi pénétrées d’une mortelle influence, de ce génie de rivalité locale et de guerre éternelle qui était l’âme de la cité antique et qui entraîna l’Italie déchirée jusqu’à la servitude. Milan combattait Lodi, Gênes haïssait Venise, Florence brûlait Sienne, défendue en vain par Lucques. C’est ainsi que chacune de ces républiques se créait une ennemie voisine, et, à peine libre, voulait avoir des sujets. Rome à peine affranchie fera la guerre à Tibur.

Ce fut Arnaud de Brescia qui porta dans la ville des papes l’esprit d’indépendance de l’Italie du nord ,

accru de la chaleur de son propre esprit. Disciple d’Abailard, ayant déjà essayé dans les questions de dogme la liberté de son jugement, Arnaud souleva bientôt des questions plus redoutables, demandant à l’Eglise où étaient les titres de son pouvoir temporel, pourquoi les évêques, héritiers des apôtres, étaient de riches seigneurs féodaux; pourquoi le vicaire de Jésus-Christ, « dont le royaume n’est pas de ce monde, » était un souverain temporel et absolu. L’influence politique du saint-siège était plus menacée par Arnaud que par les empereurs allemands. Il ne proposait pas comme eux à l’Église d’entrer, au second rang, dans le monde féodal ; l’Evangile à la main, il sommait l’Église de sortir du monde politique, et de laisser aux peuples le droit de se gouverner. Brescia chassa son évêque à la voix d’Arnaud; mais elle le rétablit sur l’ordre d’un concile. Le réformateur était à Zurich, lorsque Rome imita, contre le pape lui-même, l’exemple de Brescia. Séparant du pouvoir spirituel le pouvoir temporel et en reprenant l’exercice, le peuple de Rome établit au Capitole un sénat de cinquante-six membres , et chassa Innocent II qui protestait contre cette révolution. Arnaud, qui était l’àme de ce mouvement, arriva bientôt à Rome. Il organisait la nouvelle république sur le plan de l’ancienne et lui cherchait partout des appuis.

Le pape Lucien II , qui voulut reconquérir par l’épée son pouvoir temporel, fut blessé mortellement en montant à l’assaut du Capitole. Son successeur, Eugène III, errait découragé en Italie, et recevait de saint Bernard lui-même le conseil de régner sur

l’Eglise et de se passer des Romains. Adrien IY, réduit à s’appuyer sur un adversaire contre un autre, opposa enfin l’empereur d’Allemagne aux Romains, avec l’arrière-pensée d’opposer plus tard les Romains à l’empereur. A l’appel d’Adrien, Frédéric Ier passa les monts; grâce aux divisions infinies des républiques, une moitié de l’Italie l’appelait contre l’autre. Il arriva près de Rome, laissant derrière lui des traces sanglantes, des villes brûlées et rasées. Les ambassadeurs du pape et ceux de la république romaiue se rencontrèrent dans son camp. On entendit, dans cette curieuse entrevue, les trois partis se reprocher mutuellement l’obscurité de leur origine ou la vanité de leurs prétentions. L’empereur dit aux Romains, qui prétendaient l’investir de l’empire, que les Allemands l’ont conquis depuis longtemps et ont hérité de leurs droits antiques; aù pape, qui rappelait l’humble condition des rois francs avant Charlemagne, il demande ironiquement ce que possédait l’Église au temps de Constantin. Cependant Frédéric avait déjà résolu la perte des Romains. Les cendres d’Arnaud de Brescia, brûlé vif, furent jetées au vent, et l’empereur, conduisant le pape à Rome et reçu par une insurrection, s’y maintint par un massacre. Ainsi fut noyée dans le sang cette tentative d’indépendance, Rome reste sous la souveraineté temporelle des papes. Le saint-siège va de nouveau être attaqué, comme par Henri IV, au nom du droit royal, avant d’être un jour ébranlé de nouveau, comme 'par Arnaud de Brescia, au nom du droit populaire.

A peine rétabli par les armes impériales, Adrien IV,

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réconcilié avec les Romains, reprend la lutte héréditaire de la papauté contre l’empire. Une lettre, où il parlait de la couronne comme d’un bénéfice conféré par lui à l’empereur, souleva la noblesse allemande, et les plus humbles assurances de paix suffirent à peine à détourner du saint-siège l’orage qui menaçait de nouveau l’Italie. Milan avait relevé la tête après le départ des Allemands, et appelait l’Italie du nord à l’ii\dépendance. Assiégée et vaincue, malgré une héroïque résistance, elle avait dû céder et voir relever à ses portes des cités rivales, alliées de l’empire, pendant que Frédéric, présidant la diète de Roncaglia, était salué par les légistes de Bologne comme l’héritier légal des empereurs romains, comme la source unique du droit et de la loi. Les cités lombardes, perdant une à une toutes les libertés, se révoltèrent encore une fois. Crème fut brûlée, Milan démolie par les mains de Lodi, de Pavie et de Crémone, auxquelles l’empereur l’avait livrée. Telles étaient les discordes de l’Italie, tel était l’appui qu’y trouvait l’étranger contre elle-même.

La mort d’Adrien IV avait déjà compliqué la lutte, en laissant le saint-siège assiégé par deux compétiteurs, AlexandrelII, qu’avaientélu les cardinaux, et Victor III, qu’avaient suscité les partisans de l’empire. Ce dernier mourut bientôt; un nouvel auti-pape, Pascal III, fut choisi par l’empereur et le couronna dans Rome, pendant qu’il était excommunié par Alexandre, réfugié à Bénévent; mais l’Italie du nord, encore brûlante, se souleva pour fermer le retour aux Allemands. Milan rebâtie et sa ligue renouée leur rendirent la retraite

difficile. Cette guerre, prolongée par les troubles de l'Allemagne, devint assez douteuse pour réduire l’empereur à traiter avec Alexandre. La défaite de Legnano, où la ligue lombarde mit en pièces l’armée impériale, hâta la conclusion de la paix. Une trêve la précéda , et Frédéric Barberousse parut en pénitent devant Alexandre III, comme Henri IV devant Grégoire VII. La paix de Constance vint enfin assurer pour un temps l’indépendance italienne. Les républiques lombardes jouirent de tous les droits régaliens qu’elles avaient conquis, et purent former des ligues pour maintenir leurs libertés. L’investiture des consuls par l’empereur et l’institution d’un juge impérial pour les causes importantes, furent les seules traces durables de la domination étrangère. Un moment de concorde semblait avoir sauvé l’Italie. Une ligue guelfe de dix- sept villes, dirigée par Milan, paraissait devoir protéger son indépendance; mais n’était-ce pas un présage aussi bien qu’un souvenir de leurs discordes, que la nécessité, reconnue par toutes ces républiques, d’appeler à la plus haute magistrature de la cité, sous le nom de podestat, non pas un de leurs citoyens, mais toujours un étranger, seul capable d’être impartial, et de ne point faire de son autorité l’instrument d’une faction ?

Pendant que Frédéric Barberousse, consolé, par sa puissance en Allemagne et par sa suzeraineté sur le Danemark et sur la Pologne, de ses revers en Italie, allait expier, dans une croisade , sa lutte sacrilège contre le pape, et trouvait dans les eaux du Cydnus une mort inattendue, son fils Henri VI, qu’il avait

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marié à l’héritière du roi de Sicile, se préparait à faire valoir ses droits sur le royaume de Naples. Il y employa tout sou règne et fit peser sur les Normands vaincus une' avide et cruelle domination. L’Italie du nord était frappée indirectement par cette victoire, et déjà le pape, se sentant menacé, excommuniait le vainqueur. Mais la Sicile exaspérée se souleva de nouveau, et Henri, s’épuisant à combattre une haine qu’avivaient les supplices, mourut entouré de bourreaux.

Son fils fut cet illustre Fx’édéric U qui porta sur le trône impérial une ambition égale à celle de ses pères, et, de plus qu’eux, la souplesse et les ressources d’un esprit vif et ingénieux, cultivé par une éducation tout italienne à la cour même du pape Innocent 111. Ces deux futurs adversaires , réunis un instant par le hasard , avaient des intérêts bien opposés. Le pape ne pouvait, à aucun prix, laisser dans les mêmes mains le royaume de Naples et l’empire qui l’enfermaient de tous côtés dans la domination allemande. Partisan du Guelfe Othon contre son jeune hôte , il le couronna sous la condition qu’il laisserait au saint-siège le royaume de Naples et l’héritage de Mathilde. Othon promit, et, aussitôt qu’il fut couronné, rompit toutes ses promesses. Innocent III l’excommunie et porte Frédéric II à l’empire. Il ne se doutait pas qu’il renversait Othon au profit d’un ennemi autrement redoutable pour le saint-siège. Il mourut avant l’explosion, puissant en Europe , ayant exercé un contrôle suprême sur le gouvernement et sur la conduite privée de plusieurs rois, et ayant rempli un instant, non

sans éclat , le grand rôle que [Grégoire VII avait revendiqué pour la papauté.

Honorius III couronna le jeune empereur, espérant l'envoyer en terre sainte. Mais Frédéric, confiant l’Allemagne à son fils, s’attachait à l’Italie, retenait la Sicile et Naples malgré ses promesses solennelles , faisait la guerre aux Sarrasins, puis traitait avec eux, se ménageant des alliés sans scrupules pour ses luttes futures contre la papauté. Lucera devint une ville orientale où Frédéric , entouré de musulmans , se plaisait à oublier l’Allemagne et l’Église. Honorius mourut en le sommant de partir pour la croisade.

Un vieillard énergique et plein de foi, Grégoire IX, succéda à Honorius , excommunia Frédéric II et le contraignit enfin à exécuter cette croisade, toujours éludée. L’empereur partit pour Jérusalem et revint en toute hâte lorsqu’il apprit comment le pape et l’Italie usaient de son absence. La ligue lombarde s’était déclarée contre lui ; Grégoire IX avait lancé un aventurier dans le royaume de Naples , et poussait à la révolte le fils de l’empereur. Frédéric II rentra dans le royaume de Naples avec une armée de Sarrasins , le reconquit , pacifia l’Italie du nord , força le pape à la paix , se fit absoudre et vint reprendre sa vie accoutumée, à laquelle l’arracha de nouveau la révolte de son fils. Frédéric vainquit son fils, l’enferma, le remplaça par son frère , écrasa, près de Corte-Nuova , la ligue lombarde, toujours alliée des ennemis de l’empereur, établit en Sardaigne son fils Enzo , et ressuscita sur l’Italie et sur le saint-siège toutes les prétentions de l’empire. En même temps, il chassait de

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Sicile les ordres religieux des Dominicains et des Franciscains, patiente milice de la papauté, qui travaillait à gagner au saint-siège l’esprit des populations. Grégoire IX excommunie de nouveau Frédéric et convoque’un concile à Saint-Jean de Latran; mais la flotte génoise , qui portait le concile , est enlevée à Melloria par la flotte impériale, et le concile prisonnier est conduit à Amalfi. Grégoire mourut au milieu de ces revers.

Après deux ans de démêlés entre les cardinaux, Innocent IV fut élu. Cet ancien ami de Frédéric II devait lui porter les plus terribles coups. Le nouveau pape , dès ses premiers débats avec l’empereur, sentit qu’il fallait quitter Rome pour exercer librement toute la puissance de la papauté , dont le seul appui était l’opinion de l’Europe. Il convoque donc un concile à Lyon ; il excite, contre cet empereur incrédule, ami des infidèles, eunemi perpétuel de l’Eglise, l’indignation des chrétiens; Frédéric est solennellement excommunié et déposé. La lutte fut terrible. L’Europe entière était soulevée à la voix du pontife qui armait contre l’empereur ses propres courtisans. Les ordres religieux parcouraient l’Allemagne et l’Italie, enflammant les esprits contre l’empereur. Tant d’ennemis l’accablèrent, malgré son énergie surexcitée par la haine. Après de vaines tentatives d’accommodement, Frédérie fit un dernier effort, lançant sur l'Italie de nouvelles armées sarrasines , essayant d'organiser contre le saint-siège une sorte de croisade musulmane; mais il mourut épuisé de fatigue et surtout de fureur, et sa mort fut pour la papauté le commencement de

la victoire. Les fils de Frédéric luttaient encore-, Manfred et ses Sarrasins tinrent en échec Innocent IV et son successeur. Le pape Urbain IV appela enfin contre les Allemands le duc d’Anjou, et lui offrit de reprendre , au midi de l’Italie et en Sicile , le rôle des Normands avec leur héritage. Lié au saint-siège par les plus solennelles promesses , Charles d’Anjou débarqua en Italie , vainquit et tua Manfred dans une sanglante bataille. Un petit-fils de Frédéric II, Conradin, seul héritier de sa maison , vient tenter un dernier effort en Italie pour la cause de ses pères et pour la domination de l’Allemagne. Il est vaincu et pris à Tagliacozzo. Après un jugement dérisoire, il meurt sur l’échafaud , emportant avec lui le nom de sa race éteinte et la fortune de l’empire en Italie, cette « caverne du lion » , comme l’appellera , en l’abandonnant, le premier des Hapsbourg.

Ainsi se dénouait sur l’échafaud de Conradin cette longue querelle religieuse et politique qui avait usé tant de grands hommes , depuis Grégoire VII jusqu’à Frédéric II. L’empire est vaincu après tant de vicissitudes. L’héritier de Grégoire VII a tranché la tête de l’héritier de Henri IV, et la couronne impériale paraît brisée du même coup. Un long interrègne va livrer l’Allemagne aux brigandages des descendants dégénérés de la féodalité vaincue. « Autrefois les tournois occupaient notre noblesse, maintenant ce sont les vols de bœufs et de moutQns. » C’est au milieu de cette dissolution de l’empire et de cet abaissement de la féodalité que se développeront par la liberté municipale , que se défendront par des ligues commerciales

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et politiques, ces associations bourgeoises dont nous allons suivre les destinées par toute l’Europe.

Etait-ce la papauté qui héritait de l’autorité impériale, et la question de suprématie, posée au commencement de la lutte , est-elle tranchée eu faveur du saint-siège? On le croirait au langage dominateur des pontifes délivrés de l’Allemagne. Mais les papes ne trouvent-ils pas bientôt leurs alliés de la maison d’Anjou aussi menaçants que les empereurs? N’éprouvent-ils pas cruellement la différence qui sépare leurs prétentions de leurs forces ? Ils ont vaincu le chef du monde féodal , et voici que se dressent devant eux de plus audacieux adversaires. La royauté moderne à peine constituée, et les légistes qui l’instruisent à se défendre, vont déclarer au saint-siège une guerre nouvelle et mille fois plus redoutable. Ceux-là ne mêlent plus les prières aux menaces, les pénitences publiques aux violences. Us plaident contre la papauté, sans scrupules et sans remords, la citent à leur tribunal, la condamnent et la frappent •, ils viennent souffleter sur la joue de Boniface VIII les prétentions de Grégoire VII.

Dans l’Italie du nord, échappée à la main des Allemands , ce sont les républiques italiennes qui profitent de cette victoire. Elles se développent, s’agitent sous des lois diverses, communiquant leur mouvement à l’Italie, et envoyant à Rome un successeur hardi d’Arnaud de Brescia. C’est donc pour faire place à un nouvel ordre de choses et à des débats nouveaux, c’est pour laisser l’Europe aux communes, à la royauté, aux légistes, aux éléments divers du monde

moderne, que les deux grandes puissances du moyen âge, l’empire et le saint-siège, se sont longuement combattues et mutuellement affaiblies.

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