‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 25 sur 90 · XV. X.ca commune · texte numérisé non relu

XV. X.ca commune

Lorsque l’on considère l’état de l’Europe au moment où le régime féodal est le plus pesant et paraît le mieux affermi, l’injustice même d’un tel ordre de choses est un présage suffisant de sa ruine. Quelle en sera l’occasion? D’où viendra la résistance? Ce ne sera pas des campagnes , et les premiers asservis seront les derniers délivrés. De vaines tentatives, comme celle de la Normandie au dixième siècle , ne font que rendre plus lourde une servitude trop secondée par la dispersion des laboureurs, par l’impossibilité de résister en plaine à la cavalerie féodale , enfin par cette résignation héréditaire que les travaux rustiques entretiennent parmi les hommes attachés à la glèbe.

Mais qu’on suppose ces mêmes hommes réunis dans des cités, occupés non plus de la culture du sol, mais de commerce et d’industrie, livrés à ces transactions journalières où l’esprit, tenu en éveil, s’habitue à craindre la perte et à chercher le gain, où l’amour naturel de ce qu’on possède est accru par les efforts que ce bien a coûtés ; qu’on se figure le seigneur féodal voulant maintenir sur ce théâtre nouveau ses ruineux privilèges, ses spoliations arbitraires, inquiétant la cité, lui rendant impossible cette sécurité sans laquelle nul commerce ne saurait vivre ; qu’on se représente, en même temps, dans quelques-unes de ces

LA FÉODALITÉ

villes les souvenirs encore vivants de la municipalité romaine, dans chacune d’elles le goût et le besoin de l’indépendance, la tentation et les moyens de se défendre, ces maisons si aisées à changer en forteresses, ces rues étroites où une chaîne tendue et quelques amas de pierres peuvent exterminer les héros des croisades , et l’on comprendra comment les villes européennes, pressées dans le système féodal, de jour en .jour plus florissantes, et par cela même plus gênées dans leur prison, attaquèrent avec succès un ordre de choses inconciliable avec leur existence.

Il ne sera pas nécessaire qu’une entente, alors impossible, réunisse contre la féodalité les efforts de la bourgeoisie dispersée dans les villes. Les mêmes maux et les mêmes besoins amèneront partout des événements semblables. Les circonstances seules seront diverses, selon la nature du pays et le caractère des habitants. Mais partout une guerre, plus ou moins longue, entre le seigneur et la cité, sera terminée ou suspendue par un traité de paix qui, sous le nom de charte, réglera les droits des deux partis. Tantôt ces chartes seront conquises par des transactions pacifiques, achetées à prix d’argent à un suzerain ruiné ; tantôt elles seront trop chèrement payées et scellées d’un sang généreux ; ici elles seront respectées et assureront à la ville affranchie des siècles de paix et d'abondance; là on se verra enlever par la force ou par la ruse le fruit de tant de sacrifices*: ainsi sera infiniment variée cette universelle agitation, dont la tendance est pourtant unique et qui accompagne par toute l’Europe la naissance de la bourgeoisie moderne.

Les discordes des oppresseurs sont toujours une bonne fortune pour l’opprimé. L’anarchie même de ce système féodal, que les communes venaient détruire, sera une cause efficace de leurs succès. Dans ces guerres continuelles que la féodalité se livre à ellemême, chacun se sent disposé à soutenir les ennemis de son adversaire. A ce titre, les communes peuvent compter sur l’appui des ennemis de leur seigneur, heureux de lui susciter des embarras dans son do- • maine. C’est ainsi que s’explique, et non pas par des vues supérieures et désintéressées, l'assistance qu’en plusieurs pays les communes ont reçue des rois, ennemis naturels des grands vassaux. C’était un secours propice pour un pouvoir qui voulait s’élever au-dessus de tous ses rivaux, que ces divisions locales, que ces discordes intestines qui minaient intérieurement la grande féodalité. Mais la victoire de ce pouvoir central une fois assurée, les communes, devenues inutiles à ses desseins, trouveront dans leur ancien allié, devenu leur maître, un nouvel et puissant adversaire.

Bien que destinées ainsi à disparaître dans le mouvement de la civilisation, les communes n’en auront pas moins rempli leur double tâche, l’affaiblissement de la féodalité et la création de cette classe moyenne à laquelle était réservé dans l’avenir le gouvernement de l’Europe. Mais cette classe n’était pas alors préparée à ce grand rôle ; la formation des nationalités, un long apprentissage sous la royauté, lui étaient encore nécessaires, et le mouvement communal ne fit que constater son existence et l’introduire sur la scène

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du monde. Elle n’avait encore aucune idée de son avenir, elle songeait moins à conquérir qu’à se défendre; elle ne revendiquait pas des droits qu’elle ignorait encore, mais plutôt des allégements de servitude dont elle sentait vivement le besoin. C’était pour son salut qu’elle faisait acte de souveraineté et qu’elle se gouvernait elle-même; elle semblait s’en excuser, et ses prétentions étaient toujours au-dessous de ses actes. Commercante et non encore lettrée, avide de sécurité et non pas de liberté ou de pouvoir, trop heureuse de s’affranchir de maux intolérables, cette classe ne demandait alors qu’à vivre, et elle vécut. Le temps et les événements devaient faire le reste.

La commune ne fut donc que la première forme de l’existence de la classe moyenne, et une forme transitoire, convenable pour le temps, mais devenant rapidement un obstacle à de nouveaux progrès. En effet, la formation des peuples et des Etats modernes devait tôt ou tard détruire un système dont la division était l’âme. A la tyrannie locale du seigneur, la bourgeoisie naissante avait opposé l’indépendance locale de la commune, et l’isolement d’un système s’était reflété dans l’autre. Partout où elles furent assez florissantes pour devenir jalouses les unes des autres, et assez fortes pour se menacer, les communes se firent la guerre, et leur rivalité n’eût pas été moins funeste que les luttes intestines de la féodalité. Enfin, la commune elle-même, semblable en plusieurs points à la république antique, ne tardait pas à être déchirée par cette guerre des pauvres contre les riches, de la foule contre les principaux de la cité, qui était la plaie du

monde ancien et qui , dans le monde moderne , ne pouvait être prévenue que par l’intervention supérieure d’un pouvoir central. Aussi suffit-il de jeter les yeux sur la contrée où, grâce à plusieurs circonstances favorables, la vie communale put atteindre son développement le plus complet, pour reconnaître les progrès de ce double fléau et pour voir les plus brillantes cités de cette époque s’acharner mutuellement à se détruire, tandis qu’elles sont au dedans déchirées par les factions.

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