V. Lei république» Italiennes
L’établissement dans l’intérieur des villes d’une partie de la noblesse barbare, l’existence non interrompue d’une administration municipale, la lutte prolongée du saint-siège et de l’empire, et les souvenirs de l’antiquité ravivés par l’ardeur des imaginations, donnèrent aux communes du nord de l’Italie une force et un éclat qu’elles payèrent de leur repos et plus tard de leur liberté. Mais le premier âge de leur indépendance fut glorieux et prospère ; elles inauguraient en Italie le règne de la loi au milieu d’une guerre impitoyable et d’une anarchie effrénée. Leur agitation n’était pas encore déréglée et entretenait leur vigueur sans menacer leur existence. Elles embrassaient un territoire étendu, pouvaient lever de nombreuses armées, soutenir de longs sièges, accomplir d’importants travaux. Leur première constitution était le plus souvent une image de celle de Rome. La souveraineté résidait dans l’assemblée générale des citoyens ; un
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conseil peu nombreux dirigeait la politique et les affaires de la cité: des consuls, dont le nombre variait
selon la coutume des villes, étaient chargés de la guerre, de l'administration de la justice et du maintien de l’ordre public.
L’ennemi de ces villes libres, c’était l’étranger, ses armées au dehors et ses partisans au dedans. Pourtant elles n’avaient pas à lutter, comme dans le reste de l’Europe, contre une féo4alité puissante et capable de les asservir. Elles devaient, au contraire, une grande partie de leur force à l’introduction de la noblesse dans leur gouvernement; elles avaient leurs patriciens intéressés à l’existence et à la splendeur de la cité. Mais, par cela même, l’anarchie féodale fut introduite dans leurs murs. Ce fut dans la ville même que les grandes familles se firent la guerre, et leurs querelles devenaient celles de la république entière. Aussi l’administration de la justice était-elle difficile et le plus souvent sanglante. L’instinct féodal, qui poussait à trancher tout débat par l’épée, et le principe communal, qui ordonnait de résoudre toute contestation par un jugement, se trouvaient chaque jour en présence et prenaient la cité pour champ de bataille. De là cette coutume, étrange au premier abord, mais trop bien justifiée, de confier à un magistrat pris en dehors de la république la tâche, impossible pour un citoyen, de défendre avec impartialité l’ordre et les lois. Ces podestats, imposés d’abord parlés empereurs allemands dans un intérêt de domination, puis maintenus par les villes affranchies dans l’intérêt de la paix publique, étaient annuels et responsables. Dans quel-
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ques villes, comme à Florence et à Milan, ils n’étaient investis que de ce pouvoir judiciaire, énervé dans les mains d’un citoyen; ailleurs on les investit de tous les pouvoirs: frappant symptôme de la tendance qui entraînait ces villes à se livrer au gouvernement d’un seul, et qui, avec le temps, changea les républiques taiiennes en principautés !
Aux rivalités héréditaires de la noblesse se joignirent bientôt, plus ardentes et plus funestes, les luttes politiques entre les classes, la guerre éternelle du peuple et des grands. Dans plusieurs villes, les magistratures n’étaient accessibles qu’à la noblesse, mais les nobles y étaient portés par l’élection populaire. De là deux ambitions opposées: les nobles voulant s’ affranchir de l’élection , le peuple voulant étendre sur tous les citoyens la liberté de son choix. La question n’était résolue par les armes que pour renaître avec les forces du parti vaincu. Les palais fortifiés de la noblesse emportés d’assaut par les corporations d'artisans, la ville reprise ou la campagne dévastée par les bannis , donnaient à la Lombardie quelque ressemblance avec la Grèce antique, où chaque cité comptait ses exilés pour ses ennemis les plus redoutables. Les noms de Guelfes et de Gibelins ne servaient plus qu’à couvrir ces sanglantes querelles entre les classes et entre les familles, que suspendait à peine la médiation intéressée des papes et des empereurs, et dont les incidents variés laissèrent à la postérité tant de souvenirs touchants et terribles, que le génie dramatique de l’Italie a plus tard consacrés.
Le despotisme est la conséquence nécessaire et l’iné*
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vitable châtiment de l’anarchie , par cela même que les peuples aiment mieux vivre esclaves que de rester en danger de mort ; et les partis politiques eux-mêmes, par un emportement semblable à celui qui pousse l’homme au suicide, préfèrent souvent tomber, avectout l’Etat, sous la main d’un maître, plutôt que de voir leurs rivaux gouverner en paix la république. Ferrare se livra la première à la piaison d’Este. Milan passa des mains de la famille des Torriani , qui représentait le parti populaire , à celles des Yisconti , chefs de la noblesse. D’ailleurs, çomme sous la plupart des gouvernements absolus , le principe de la souveraineté populaire était volontiers reconnu et consacré par des confirmations réitérées de la maison régnante. La liberté seule avait péri au milieu des factions , et , comme pour montrer qu’elles n’en étaient plus dignes, ces cités ne tenaient plus qu’à prouver par leurs suffrages que leur servitude était volontaire.
Ces souverains, sortis de la sédition et de la guerre civile, aspirèrent bientôt à prendre rang parmi les rois de l’Europe, et y réussirent. Les Gonzague de Mantoue, les Este de Ferra re , les Scala de Vérone , les Carrara de Padoue fondèrent de véritables dynasties : la première traversa le moyen âge et une partie des temps modernes; mais la suprématie de Milan donna le premier rang à ses maîtres. Arbitres de la Lombardie , ils s’allièrent par le sang à la maison de France et obtinrent de l’emperenr l’érection de Milan en duché.
Les cités de Toscane, alliées des papes contre les Hohenstaufen, déchirées par les luttes des guelfes et
des gibelins, furent enfin affranchies, ou plutôt livrées au parti guelfe, parla victoire de Charles d’Anjou. La noblesse était gibeline, et la victoire des guelfes fut celle de la démocratie. Florence en éprouva toutes les conséquences, tantôt glorieuses et tantôt funestes, agitée par d’incessantes révolutions et y puisant sans cesse une vigueur nouvelle. Nous la voyons d’abord fortement organisée en corps de métiers ayant chacun leurs conseils, leurs consuls, leur bannière, et hiérarchiquement classés en arts majeurs et en arts mineurs, selon leur importance et leur dignité. La jalousie soupçonneuse de la démocratie florentine ne permit pas aux principaux citoyens d’accaparer les magistratures, et l’excès contraire fut consacré par l’institution étrange d’une sorte de loterie, où le sort désignait les magistrats parmi les noms de tous les citoyens, destinés ainsi à excercer tôt ou tard des fonctions publiques. La noblesse gibeline, maintenue en dehors du gouvernement, en troublait sans cesse l’exercice, et l’administration de la justice devenait impossible, bien que le pouvoir judiciaire eût été, selon l’usage des républiques italiennes, confié à un podestat étranger. La création d’un gonfalonier, armé d’une force suffisante pour exécuter les lois, la réforme de ces lois elles-mêmes, rendues inégales contre la noblesse, étendant sur toute une famille la responsabilité du crime d’un noble, permettant la condamnation de l’accusé patricien sans preuve manifeste et sur la simple notoriété publique, assurèrent enfin le repos delà cité par l’oppression d’une classe de citoyens. A la place de cette aristocratie déchue s'élevait une noblesse nouvelle qui inquiéta le
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peuple, dont elle était pourtant sortie. Une réaction populaire soumit un instant Florence à un prince étranger, au duc d’Athènes, et fit connaître à cette no- Lle cité ce mal honteux de la servitude qui énervait déjà la Lombardie. Une insurrection renversa facilement le tyran, mais au profit de l’oligarchie guelfe, plus défiante et plus dure que jamais. Elle éloignait du gouvernement les chefs du parti populaire par un anoblissement forcé qui équivalait à la perte des droits civiques. Aussi une nouvelle révolution ébranla Florence. Cette fois ce fut la dernière classe du peuple, une foule d’hommes vivant de leur travail, mais sans art déterminé, et exclus des corporations, qui tentèrent la conquête du gouvernement et qui réussirent. Mais toute victoire démagogique conduit directement ou indirectement au despotisme. Ici, les vainqueurs eux-mêmes donnèrent à un des leurs, Michel di Lando, le soin de reconstituer la cité. A leur insu, ils se donnaient un maître, qui les contint avec force et prudence. Bientôt le pouvoir fut reconquis par cette aristocratie guelfe que tant d’épreuves avaient instruite et qui usa sagement de sa victoire. Telles étaient les agitations de Florence, qui, sans cesse ébranlée, restait cependant llorissante et s’agrandissait de la ruine de Pise.
Cette cité déchue avait eu ses jours de puissance et de prospérité. Ses flottes nombreuses, sa population de marins, lui avaient assuré, outre le commerce du Lèvant, des possessions importantes dans la Méditerranée. Enrichie des revenus de la Sardaigne, de la Corse et de l’Elbe, et de son vaste trafic, elle avait
donné aux cités italiennes l’exemple de cette magnificence dans les monuments publics, qui est restée le seul vestige de leur splendeur passée. MaisPise avait une rivale, maritime comme elle, voulant, elle aussi, devenir l'unique intermédiaire entre l’Occident et l’Orient, et prête à disputer par les armes l’empire de la Méditerranée. 11 fallait que Gênes ou Pise succombât. Après une lutte acharnée, Pise reçut à la Melloria le dernier coup. Elle ne fit plus que languir, perdit une à une toutes ses conquêtes et tomba épuisée entre les mains de Florence.
Gênes ne sortait victorieuse de celte guerre que pour en soutenir de nouvelles. Les croisades avaient développé sa marine et affermi sa fortune. L’alliance des Grecs de Constantinople, l’appui qu’elle leur prêta contre l’usurpation des Latins, lui assurèrent dans le Levant une position supérieure à celle de ses rivales. Gênes régnait à Constantinople, y possédait le faubourg de Pera, et y maintenant son influence par la force lorsqu’elle était menacée. Mais Venise l’inquiéta, comme elle-même avait inquiété Pise. Une longue suite de guerres, où les deux républiques déployèrent des ressources inattendues et une persévérance invincible, fut terminée parla paix de Turin, où Venise, qui avait failli périr, retrouva la vie et le gage d’un florissant avenir, où Gênes, qui avait semblé triompher, fit le premier pas vers sa ruine. Gênes avait eu, comme toutes les cités italiennes, ses révolutions intérieures, ses consuls, ses podestats étrangers, ses brusques revirements de la démocratie à l’oligarchie, et parut s’arrêter au gouvernement d’un duc ou
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doge , qui , créé par un gouvernement populaire , exclut l’ancienne noblesse du pouvoir politique, et le partagea avec -une noblesse nouvelle, sortie du sein du peuple. Les ardentes rivalités de cette aristocratie plébéienne et de fréquents appels à l’étranger firent enfin tomber Gênes sous le protectorat du roi de France.
L’indépendance de Venise fut plus durable , mais elle la paya de sa liberté. C’est à Venise qu’on vit régner l'oligarchie la moins nombreuse et la plus puissante qui ait jamais dirigé avec un absolu pouvoir les affaires d’une nation : Venise avait pourtant commencé par un gouvernement démocratique. Son doge la gouvernait avec l’assentiment de l'assemblée générale des citoyens. Mais le pouvoir s était tous les jours concentré davantage ; un conseil de quatre cents citoyens , «l’abord élus, puis prorogés, et bientôt héréditairement confirmés dans leurs fonctions, remplaça le contrôle passager de l’assemblée générale par une surveillance continuelle et assidue. Plus tard, soixante membres sortent de ce conseil pour être associés plus étroitement encore au gouvernement du doge; six conseillers lui sont plus particulièrement adjoints , ou plutôt imposés. Enfin l’oligarchie se resserrant de plus en plus , on en vint à créer ce conseil des Dix dont le despotisme soupçonneux embrassait dans une active et mystérieuse surveillance le doge , l’aristocratie , le peuple et tout l’État. Cette dictature permanente était annuellement confirmée ; tous y voyaient le salut de la république, une nécessité de gouvernement, supérieure à tous les penchants de la nature humaine. Les
doges n’ étaient que les exécuteurs respectés des desseins de cette oligarchie , qui d’ailleurs dirigeait avec une certaine grandeur les destinées de Venise. Le sort de Marino Falieri, qui expia sur l’échafaud une velléité d’indépendance, fut pour les doges une mémorable et sanglante leçon sur les limites et sur les conditions de leur autorité. Venise prospéra donc, à l’abri des discordes intérieures, enrichie par son commerce avec lé Levant , sortant plus puissante et plus hardie des entreprises les plus aventureuses , ayant partagé avec les Latins la conquête éphémère de l'empire grec , souvent alliée aux musulmans qui faisaient sa fortune , opposée aux croisades qui troublaient son commerce, ne souffrant point d’égale en Italie; bien des événements interrompront cette prospérité sans la détruire, jusqu’au jour où des découvertes imprévues et influentes sur l’état général du monde viendront changer la route du commerce européen et déshériter Venise de son monopole en Orient.
Ce fut au commencement du quinzième siècle que Venise étendit sa domination dans la Lombardie, sur les ruines du duché de Milan, que ne pouvaient maintenir dans son intégrité les descendants dégénérés des Visconti. Le seul homme qui arrêtât les progrès de Venise, le tacticien Carmagnola, fut jeté, par l’ingratitude de Milan , à la tête des armées vénitiennes , et étendit jusqu’aux rives de l’Adda les possessions de la république. Venise était faite pour jouer un grand rôle dans l’Italie du nord. Le changement qui s’était opéré dans les mœurs militaires des cités italiennes, exemptant leurs citoyens du service et achetant des merce-
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naires, était favorable aux succès de la riche république , qui pouvait rassembler un grand nombre de soldats et les bien choisir. A partir de cette époque , les populations urbaines, qui avaient tenu tête à la féodalité allemande , disparurent des champs de bataille. Des condottières prirent leur place, bien armés, expérimentés, soldats de profession, venus de tous pays , et vendant indifféremment à toutes les causes le secours de leur habileté. Leur intervention changea la physionomie de la guerre; la ruse y joua un plus grand rôle; elle devint moins sanglante, grâce à la perfection des armes défensives, à l’absence de toute passion politique , et surtout à la cupidité des combattants , qui désiraient moins la mort de leur adversaire que sa rançon. Mais en même temps disparut des cités italiennes leur ancienne énergie guerrière; les aventuriers qu’elles payaient pour les défendre pouvaient impunément les opprimer, et prendre par la force l’argent qu’ils dédaignaient de gagner par leurs services. C’est au milieu de cette décadence militaire et de cette agitation stérile que les puissances du nord surprendront l’Italie.
Nous ne pouvons cependant quitter l’Italie sans jeter les yeux sur Rome, qu’avait gouvernée quelque temps, non sans grandeur, un successeur d’Arnaud de Brescia. Cette fois, c’était moins contre la papauté, alors absente et opprimée à Avignon, que contre la noblesse romaine, turbulente et tyrannique , qu’avait éclaté le mouvement auquel Rienzi laissa son nom. Mais telle était la tendance naturelle de l’italie, que la même impulsion d’où naissaient, en d’autres pays, des com-
munes et des chartes , y créait fatalement des républiques et des dictatures. Rienzi , sous le nom de tribun, disposa de Rome avec un pouvoir absolu et y ramena la paix , mettant fin , par de sévères exemples, aux brigandages de la noblesse. Un gouvernement régulier et sage était alors une si grande merveille , que Rienzi devint aussitôt célèbre en Italie et en Europe. La papauté elle-même n’attaqua pas le réformateur. Ses propres fautes le renversèrent. Exilé de Rome, il y revint quelques années plus tard, avec l’appui du saint-siège, accompagné d’un légat, et essaya de nouveau son influence. Elle était anéantie, et il fut tué dans une sédition. Plusieurs fois, après lui, les Romains tentèrent de se protéger eux-mêmes par une organisation communale contre une aristocratie que la papauté ne savait ni gouverner ni punir, mais ces essais furent infructueux , et ils passèrent tour à tour du despotisme à l’anarchie. Nous voyons donc l’Italie déchirée en républiques rivales par ce même mouvement qui , dans le reste de l’Europe, sera un pas vers l’unité nationale. L’esprit de liberté, qui crée ailleurs des communes où se formeront des peuples , enfante en Italie des Etats indépendants et divisés dont il ne restera que des ruines.
VI. Mouvement communal en Eüimgnc, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en l'runce.
En Espagne , au contraire, c’est de l’esprit national, formé de bonne heure et vivifié par une lutte incessante contre les Maures , que naissent les communes ,
simples garanties de la conquête chrétienne , que tous les habitants étaient également intéressés à maintenir et à étendre. Bien qu'il y eut une aristocratie parmi ces chrétiens, dont les ancêtres avaient été refoulés au Nord par l’invasion musulmane, la communauté de religion et de périls entretenait en face de l’étranger toujours présent une juste égalité. Une ville conquise sur les Maures devenait, par la force des choses, une commune chrétienne. Des habitants y étaient établis, sous la seule condition de la défendre. Us n’avaient pas à revendiquer ou à acheter leur liberté , qui se confondait avec le sentiment de l’indépendance nationale et avec la nécessité de la guerre. Leurs chartes, ou fueros, réglaient leurs rapports avec la royauté. Us recevaient, avec la possession d’une ville et d’un territoire ordinairement étendu, le droit d’éfire leurs magistrats, de se rendre la justice, et de décider leurs affaires dans une assemblée générale. L’impôt et le service militaire étaient leurs seules obligations envers la royauté, et un gouverneur royal était chargé de recevoir l’argent et de commander les troupes : c’étaient là toutes ses fonctions, et la jalouse surveillance de la commune lui défendait d’aspirer plus haut. L’égalité primitive des habitants de ces cités fut bientôt altérée par la guerre ; les plus riches étaient cavaliers, et ainsi se forma une sorte d’aristocratie politique, que d’ailleurs la loi civile ne distinguait pas du reste des citoyens.
La chute des Hohenstaufen et les faibles commencements des Hapsbourg favorisèrent singulièrement en Allemagne les progrès de ces riches cités, dont les
unes dépendaient immédiatement de l’empire, tandis que les autres relevaient du duc ou du comte le plus voisin de leurs murs. Quoi qu’en apparence ce ne fût qu’ui^ changement de maître, il y avait entre la dépendance immédiate de l’empire et l’obéissance à un seigneur voisin toute la différence qui sépare la liberté de la servitude. L’ambition légitime des villes allemandes les poussait donc à se rapprocher de l’empereur et à s’affranchir des grands vassaux. Ce mouvement vers la liberté communale fut secondé par les circonstances, et, vers le milieu du xive siècle, les villes libres et immédiates, comptées parmi les grands vassaux de l’empire, avaient leur voix à la diète de Francfort. Cette liberté, à peine fondée, tendait à dépasser les murs de la cité, et faisait, avec l’appui tacite de l’empereur, de continuelles conquêtes sur la servitude féodale. L’exemple séduisant de l’indépendance urbaine entraînait les populations rurales à déserter leurs villages, et le territoire extérieur de la cité se peuplait de serfs fugitifs, inutilement réclamés par leurs maîtres. Les faubourgs des cités allemandes n’ont pas d’autre origine. Bientôt les conquêtes de la ville affranchie s’étendirent plus loin encore. Le droit de bourgeoisie, devenu mobile, comme l’antique droit de cité des Romains, alla délivrer des serfs jusque sur le territoire des seigneurs, Contraints par la guerre de respecter ces usurpations glorieuses de la liberté communale.
• Le sentiment d’un danger commun fit alors sortir la féodalité de son état naturel et faillit la guérir de l'anarchie. On vit se former des associations de sei-
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gneur contre les lignes menaçantes des cités libres. Celles-ci, en effet, n’avaient pas tardé sentir que leur salut était au prix de la concorde, et des traités bien observés les rendirent solidaires. Elles ne cherchaient dans ces ligues qu’une garantie de leurs droits, et elles y trouvèrent une puissance nouvelle et le fondement d’une merveilleuse prospérité commerciale. Les ligues des villes du Rhin et de la Souabe imposèrent le repos à la noblesse; et la ligue hanséatique, accrue et fortifiée tous les jours, devint la protectrice armée du commerce européen. Plus de quatre-vingts cités importantes composaient cette association de marchands, qui avait à sa tête Lubeck, Cologne, Dantzick , et qui étendait ses comptoirs au nord et à l’est de l’Europe, depuis Londres jusqu'à Novogorod la Grande. La Hanse était partout respectée, parce qu’elle était partout nécessaire et qu’étant l’unique agent des échanges indispensables entre les peuples, elle pouvait frapper un Etat ou une cité d’une sorte d’excommunication commerciale justement redoutée. C’est ainsi que l’industrie et le commerce créaient d’eux-mêmes l’ordre et la liberté, qui sont les premières conditions de leur existence.
Un pays âpre et montagneux, fait pour l’indépendance, la mâle habitude du travail et de la pauvreté, écartèrent de la Suisse l’oppression féodale et firent de ses habitants un peuple libre à l’époque où les autres ■nations de l’Europe n’avaient pas encore conscience de leur unité. A vrai dire* cette ancienne province du royaume d’Arles, puis de l’empire germanique, avait toujours joui d’une certaine indépendance, et ce fut
le jour même où la féodalité tenta d’y exercer un pouvoir réel et effectif qu’elle fut définitivement vaincue et chassée. Le dernier des Hohentaufen avait élevé Fribourg et Zurich au rang de villes impériales. La maison de Hapsbourg, arrivant à l’empire, ne renonça pas à son influence sur la Suisse et songea, au contraire , à l’augmenter. Les continuelles interventions d’Albert d’Autriche dans les démêlés intérieurs des Suisses, son protectorat étendu, au nom de quelques couvents, sur les vallées jusqu’alors indépendantes de Schwitz et d’Underwald, avaient déjà préparé ce pays à entrer définitivement dans le régime féodal de l’empire. Un dernier pas restait à faire et la Suisse était asservie. Des baillis impériaux vinrent juger et opprimer par des vexations journalières cette population simple et rude, habituée à se gouverner elle-même. L’effet d’un tel régime ne se fit pas attendre. Trois, hommes de cœur dont l’histoire a gardé les noms, Stauffacher de Schwitz, Furst d’Uri, Mechtal d’Underwald, s’unirent par un serment pour la délivrance de leur pays; leurs cantons, soulevés par eux, chassèrent sans peine l’étranger.
La mort d’Albert prévint sa vengeance, et sept ans se passèrent avant que la maison d’Autriche, occupée en Allemagne, put tenter contre la Suisse une guerre sérieuse. Le duc Léopold l’entreprit, et la bataille de Morgarten , où ce petit peuple affranchi remporta sa première victoire, fut une défaite pour la féodalité tout entière. L’unité de la Suisse y fut fondée: aux trois cantons vainqueurs se joignit bientôt Lucerne, plus tard Zurich, Claris, Zug et Berne. La
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noblesse locale se ressentit bientôt de l’échec de la féodalité étrangère; elle dut se laisser absorber dans le système des cantons et chercher une protection dans les lois mêmes de cette démocratie naissante. Avant d’être reconnue par des traités; l'indépendance de la Suisse dut encore être consacrée par le sang de ses plus nobles citoyens. La bataille de Sempach fut le dernier effort de la féodalité allemande, vaincue par l'enthousiasme de la liberté. Les chevaliers avaient mis pied à terre et leurs lances serrées s'avancaient irrésistibles, lorsqu'un soldat d’Underwald, Winkelried, se jetant devant l’ennemi, embrassa autant de lances que ses bras purent en contenir, et, les dirigeant contre sa poitrine, ouvrit à droite et à gauche un passage à ses concitoyens. C’est ainsi que s’annoncaient à l’Europe ces nouvelles armées, composées d’hommes libres, qui devaient renouveler le système de la guerre et que la féodalité retrouvera pour sa ruine, dans les plaines de Granson et de Morat.
La liberté communale , qui coûtait tant de sang à l’Europe continentale pour n’atteindre, en plusieurs pays, qu’une existence incomplète ou passagère , était fondée en Angleterre par un heureux concours de circonstances , et prenait place d’une façon durable dans le droit public de la nation. Les villes saxonnes jouissaient, avant la conquête, d’une indépendance reconnue dans leurs murs et n’étaient pas sans influence au dehors. Tout germe de liberté parut étouffé par la victoire de la féodalité normande; mais ce ne fut qu'une apparence, et l’heureuse destinée de l’Angleterre l’emporta bientôt. Les villes anglaises retrou-
vèrent par degrés leur prospérité commerciale, gage certain de leur liberté future. Elles dépendaient bien d’un seigneur qui pouvait leur imposer arbitrairement des impôts; mais la sanction de la volonté royale fut bientôt nécessaire à ces exactions. Un nouveau progrès fit abolir ces contributions irrégulières et les remplaça par une rente annuelle , sorte de fermage payé par les bourgeois pour rester maîtres de leur ville. La royauté normande seconda leur affranchissement ; Henri ïr donna aux habitants de Londres le droit d’élire leur shérif et de se rendre la justice sans intervention étrangère. L’ancienne guild saxonne , qui assurait à tous ses membres la sûreté pour leur vie et pour leurs biens , se perpétua dans ces corporations de marchands qui ne pouvaient donner des garanties au commerce sans créer en même temps des droits pour les citoyens. Les successeurs de Henri vendirent, accordèrent ou reconnurent des chartes nombreuses qui portèrent la liberté partout où le négoce avait déjà porté la richesse. Le commerce des ports du sud avec la France , celui des ports de l’est avec les Flandres et la Norvège, conduisaient ces villes à l’indépendance par la prospérité.
De cette liberté intérieure des cités à une influence réelle sur les affaires du pays, il n’y avait qu’un pas, et, pour faire ce pas de plus, la bourgeoisie anglaise eut le bonheur de trouver un'appui dans l’aristocratie, qui cherchait elle-même des alliés contre les progrès menaçants de la royauté normande. Déjà le chancelier de Richard I'r, régent du royaume pendant la croisade, avait été déposé par la noblesse, soulevée contre
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ses abus d’autorité. Le règne de Jean , à la fois tyrannique et faible, offrit à l’Angleterre une précieuse occasion d’établir légalement ses libertés. La Grande Charte ne fut pas seulement une conquête de la noblesse, ce fut une victoire nationale. Les privilèges des cités furent garantis contre la tyrannie aussi soigneusement que les biens de l’aristocratie furent protégés contre les extorsions royales; la personne et la propriété de tous les Anglais furent reconnues inviolables et assurées contre l’emprisonnement arbitraire et contre la spoliation. Dès cette époque, le génie pratique de l’Angleterre avait entrevu dans la liberté individuelle la plus indispensable et la plus ferme garantie de la liberté publique. Les villes anglaises, qui avaient pris une si grande part à la révolution, en recueillirent le fruit. Le maire de Londres fut compté parmi les trente-cinq barons chargés de veiller à l’exécution de la Grande Charte, et, au milieu du treizième siècle, les députés des communes prenaient place au parlement. L’union de la noblesse et de la bourgeoisie de l’Angleterre, également intéressées à mettre des limites à l’autorité royale , et instruites, dès l’origine de ces luttes fécondes, à se considérer comme solidaires , décida en faveur de la liberté les destinées de ce grand peuple. L’habitude des conquêtes légales , le soin continuel de défendre dans le droit de chacun le bien de tous, le goût de ces résistances individuelles qui rendent le despotisme impossible en le condamnant à une lutte de chaque jour, prirent racine dans ce pays, et donnèrent à ses institutions et à ses mœurs un caractère particulier d’indépendance et
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de dignité que les vicissitudes politiques peuvent bien obscurcir un instant , mais qui ne saurait périr qu’avec la nation même dont il est devenu le génie.
Le mouvement communal de la France nous offre un tout autre caractère. Nous 'n’y voyons nulle part une alliance de la noblesse et des cités contre les envahissements du pouvoir royal , mais plutôt une ligue des villes et de la royauté formée contre la noblesse dans des intentions opposées. Les communes veulent conquérir leur liberté, tandis que la royauté veut étendre sur le pays tout entier un pouvoir absolu. Ces deux ambitions pontraires rencontrent dans le système féodal le même obstacle, et la force des choses les réunit contre ce commun adversaire : accord passager, que le succès doit détruire au profit du plus fort. Le mouvement communal ne doit donc aboutir, en France, ni à l’indépendance individuelle des cités, comme en Italie , ni à l'établissement des libertés publiques, comme en Angleterre, mais seulement à l’abaissement de la féodalité et à l’élévation du pouvoir royal. C’est à ce titre que le mouvement communal tient une certaine place dans l’histoire de ce pays; il vient seulement en aide à un mouvement plus général et plus irrésistible , dans lequel il sera lui-même enveloppé. N’oublions pas cependant que celte victoire de la royauté absolue, secondée par les communes, n’est pas définitive ; considérée de plus haut, elle devient elle-même secondaire , puisqu’elle n’a d’autre effet que d’assurer au tiers état l’ordre et le loisir qui lui étaient nécessaires pour devenir capable de revendiquera son tour la direction des affaires publiques.
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L’établissement du pouvoir absolu et la formation de l’unité nationale , telle sera , jusqu'à la mort de Louis XI, ,1a tendance générale des événements si divers et si nombreux qui remplissent l’histoire de la France pendant la seconde moitié du moyen âge. La lutte des communes contre la féodalité est le premier de ces événements et le progrès de l'autorité royale en est le fruit c’est l’âge des Louis le Gros, des Philippe-Auguste et des saint Louis. Le second de ces événements est la longue lutte de l'Angleterre contre la France : l’affaiblissement de l'aristocratie décimée et humiliée, l’ascendant de la royauté devenue un symbole d’indépendance, et par-dessus tout, l’éveil du sentiment national et l’intervention inattendue du peuple lui-même dans cette guerre féodale, telles sont les précieuses compensations de cette épreuve douloureuse et prolongée. Le règne de Louis XI est le glorieux achèvement de ce long ouvrage. Il détruit cette féodalité qne les apanages royaux avaient animée d’une seconde existence , il prépare la monarchie moderne et l’unité de la nation. Un mouvement semblable s’opère chez la plupart des peuples de l’Europe ; la fin du moyen âge est venue , et la renaissance est l’aurore d’une société nouvelle. Telle est la marche de la civilisation européenne pendant cette période agitée et sanglante, dont nous allons retracer rapidement les principales vicissitudes.
La révolution communale n’est pas amenée dans toute la France par les mêmes causes ni accomplie par les mêmes moyens. Les restes du régime municipal des Romains n’avaient pas entièrement disparu des
cités méridionales , et , pour un grand nombre de ces villes , le nom de commune ne fit que recouvrir une ancienne indépendance. D’autres villes durent leur existence et la possession de quelques garanties à la féodalité elle-même, qui avait besoin de leur travail et qui comprenait la nécessité de ne le point troubler. Le seigneur, désireux d’accroître la population et la richesse de quelque village voisin de son château , y ouvrait une sorte d’asile, offrant à tous ceux qui voudraient s’y établir des terres et des maisons moyennant une redevance, et une protection loyale pour leur travail et leur industrie. Mais la dépendance de ces cités était consacrée par leur institution même. C’est au contraire au prix du sang versé qu’était le plus souvent achetée la pleine indépendance des communes proprement dites. Celles-là se fondaient par les armes et se constituaient par de» traités, comme celle du Mans, au onzième siècle, comme celle de Cambrai après un siècle de guerre , comme les villes de Noyou, Beauvais, Saint - Quentin ; comme cette héroïque commune de Laon, qui maintint, par des insurrections renouvelées, une charte chèrement payée et sans cesse menacée par la mauvaise foi du seigneur. Amiens , Soissons , Reims , Sens , Vezelay s’affranchirent aussi par les armes, au commencement du douzième siècle. Il n’y avait point de ligue entre ces villes, ni de secrète intelligence; elles ne s’assistaient les unes les autres que par l’exemple et par la contagion de cet esprit d’indépendance qui annonçait au monde féodal la naissance de la bourgeoisie française.
L’organisation intérieure des communes était di-
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verse, selon leur origine. Cependant leurs libertés, plus ou moins restreintes , avaient toutes ce caractère commun d’être exclusivement défensives. Elles ne viennent pas de la revendication d’un droit, mais d’un besoin impérieux de protection. Ce sont autant de remparts élevés, selon l’occasion et la nécessité, contre telle ou telle oppression particulière. Faut-il s’étonner si les garanties qu’on demande au nom de la nécessité coïncident avec celles qu’on peut réclamer au nom du droit? N’avons-nous pas souvent remarqué qu’une vive et saine impression de l’utile pouvait conduire la foule au désir de la liberté aussi sûrement que la notion du juste y guide les sages? Les voies du progrès sont aussi diverses pour les sociétés humaines que leurs degrés de culture et que les exigences variées de leur intérêt. Les communes françaises deman-
daient individuellement au douzième siècle , pour vivre, ce que la nation entière devait réclamer au dixhuitième pour se gouverner.
La commune était une association de défense ; le nom de jurés, embrassant tous les membres qui la composaient, rappelait sans cesse à chacun d’eux la protection qu’il devait à tous et que tous lui assuraient à lui-même. La commune élisait ses magistrats, dont les noms seuls variaient selon les lieux, et qui étaient partout chargés de l’administration judiciaire, militaire et financiaire de la cité. Un conseil municipal les assistait-, ils étaient surveillés par une assemblée plus nombreuse, qui votait l’impôt et qui en réglait l’emploi. La ville entière était convoquée par la cloche, véritable symbole de la liberté communale, qui pouvait être
enlevé à là cité avec son indépendance. Les armes de la commune étaient apposées aux actes publics, et rappelaient ordinairement par leurs emblèmes soit la nature de son industrie, soit un événement glorieux de son histoire.
L’exemption de taxes seigneuriales et du service militaire, exigé jadis par le seigneur, étaient les plus précieux privilèges de ces communes, parce qu’ils éloignaient d’elles les plus redoutées de leurs servitudes. C’étaient cependant ces privilèges qui rendaient l'existence indépendante des communes inconciliable avec les progrès lents mais certains du pouvoir central. Plus la royauté deviendra puissante et ambitieuse, plus elle aura besoin d’argent et de soldats; et les libertés communales, qui pouvaient bien arrêter les seigneurs, seront trop faibles contre un pouvoir accru tous les jours par la ruine de ses adversaires. Ces barrières protectrices de la cité tomberont donc bientôt; mais au profit de qui, sinon de la France? N’est-ce pas elle qui demandera, par la bouche du roi, de l’or et des armes pour faire la guerre à la féodalité ou à l’étranger? Les communes succombent en foule au quatorzième siècle ; mais la classe qui les a fondées et qui a grandi à l’ombre de leurs murs n’en devient que plus vivace et plus nombreuse; non-seulement elle a donné au roi les secours qu’elle refusait au seigneur, mais elle lui a donné des serviteurs et des ministres, que la royauté ne pouvait guère demander à l’aristocratie, et qui lui étaient pourtant nécessaires. La guerre , commencée ouvertement par les communes, se continuera donc indirectement au nom du
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roi et au profit de l’unité nationale. La bourgeoisie, qui avait la première mis une limite au système féodal, se composait de commerçants et d'artisans; elle s’élève avec le temps, elle compte à sa tête des jurisconsultes, des magistrats, des savants; elle sera l’élite de la nation le jour où elle prendra en main le gouvernement de la France.
VII. I.o royanlc francaUc*. — Philippe- U1311M0 — Voulu IX. — Philippe le. Bel.
Mais ce jour est encore éloigné, et la bourgeoisie naissante n’est qu’un instrument de guerre aux mains de la royauté. Louis le Gros, qui confirma huit chartes communales chez ses vassaux, n’en accorda aucune dans son domaine, où il veilla lui-même à la répression du brigandage féodal. Il protégeait les routes contre les comtes de Corbeil et de Mantes, contre les sires de Montmorency et de Coucy. S’il intervint contre les bourgeois de Laon qui avaient tué leur seigneur, seize ans plus tard il secondait leur nouvelle tentative d’affranchissement et ratifiait leur charte. Il prévit le péril dont la couronne de France était menacés par la réunion dans les mêmes mains de la Normandie et de l’Angleterre. Ayant vainement tenté d’assurer la Normandie à son protégé Guillaume Cliton, qu’il essaya, inutilement encore, d’établir comte de Flandre, il tourna ses vues vers le midi, protégea l’évêque de Clermont contre le comte d’Auvergne , et donna pour femme à son fils Eléonore d’Aquitaine,
dont l’héritage devait être réuni à la couronne de France. Cet actif représentant de la royauté , qui s’appliquait sans cesse à l’affermir et à l’étendre, eut pour successeur un homme violent et faible qui fit la guerre au pape , puis expia cette révolte par une croisade malheureuse, laissant d’ailleurs le royaume entre les mains habiles de Suger. Mais la faute irréparable de Louis VII fut son divorce avec Eléonore d’Aquitaine. Eléonore épousa Henri Plantagenet, héritier de la maison d’Anjou , prétendant à la couronne d’Angleterre. Deux ans plus tard , Henri était roi d’Angleterre, père du duc de Bretagne, comte d’Anjou et duc d’ Aquitaine. Les deux tiers de la France appartenaient donc à ce vassal des Capétiens , plus puissant que ses maîtres. Tels étaient les jeux de ce système féodal, qui tour à tour apportait à la France d’immenses territoires et menaçait de l’anéantir.
Philippe-Auguste, héritant à quatorze ans du trône, répara en partie tant de fautes. Il acquit à la couronne les comtés d’Amiens, de Vermandois et de Valois. La croisade ne le détourna pas de ses desseins pour l’agrandissement de sa maison. Il fit la guerre à Richard absent et prisonnier, puis à Jean Sans-terre, et enleva définitivement la Normandie aux Anglais. Les provinces anglaises du midi se soulevèrent et se donnèrent au roi -de France. L’Allemagne embrassa la cause de l’Angleterre, et l'empereur Othon marcha contre Philippe-Auguste. La bataille de Bouvines, où les milices communales combattirent vaillamment la féodalité allemande , fut la première manifestation de cette unité nationale que les Capétiens avaient la
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mission de fonder. Celte victoire excita en France un universel enthousiasme et donna à la royauté un nouveau prestige.
La royauté recueillit aussi quelque gloire de l’aventureuse expédition de ces chevaliers français qui, partis pour une croisade, allèrent prendre Constantinople et y fonder un empire latin. Ce fut encore au profit de son influence politique que s’acheva cette affreuse guerre religieuse, où périt, avec l’hérésie des Albigeois*, l’indocilité héréditaire du midi de la France. Albi , Toulouse, Béziers, Carcassonne étaient les foyers d’une civilisation hâtive , brillante et corrompue. Le luxe , l’élégance , la facilité des mœurs et de la vie s’y alliaient à des doctrines religieuses mal connues et accusées de manichéisme. Le ressentiment de la papauté contre l’hérésie se joignit , pour la ruine de ces populations condamnées, à la jalousie de la féodalité du nord contre les richesses et la culture d’esprit de la chevalerie méridionale. L’inquisition , établie par Innocent III pour la poursuite et pour la répression de l’hérésie, était impuissante contre les Albigeois; une croisade fut plus efficace. Une foule de seigneurs féodaux et de vaillants aventuriers se jetèrent sur ce malheureux pays. Les habitants furent partout vaincus et massacrés par milliers. Simon de Montfort fut investi de cette triste conquête. Son fils, la répudiant, l’offrit au roi de France, mais Philippe-Auguste refusa ce que son successeur devait accepter. Philippe avait reçu lui-même du pape Innocent III une de ces