‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 27 sur 90 · I . Voyez. l’Appendice J · texte numérisé non relu

I . Voyez. l’Appendice J

grandes et salutaires leçons que l’Église aimait à donner en exemple à la chrétienté. Marié avec Ingeburge de Danemark, il l’avait répudiée le lendemain pour épouser Agnès de Méranie. Les évêques de France avaient approuvé cette atteinte funeste à la sainteté du mariage; Innocent III condamna l’indulgence des évêques et la faute du roi. L’interdit jeté sur le royaume força Philippe-Auguste à céder en frémissant. Mais il sut à son tour défendre , avec l’appui des grands vassaux, l’autorité royale contre les prétentions temporelles du pape, lorsque Innocent III voulut couvrir Jean Sans-terre, parjure envers la nation anglaise, de la protection de l’Église. Après Louis VIII , qui ne fit qu’achever au midi l’œuvre de Philippe- Auguste et qui mourut jeune , la couronne échut à un enfant de neuf ans qui devait être saint Louis.

Un vain effort de la féodalité, pour regagner sa puissance entamée par les progrès du pouvoir central, inaugura ce règne , qui devait porter si haut la royauté dans l’esprit des peuples. L’habileté de la mère de Louis IX, Blanche de Castille, et l’appui de l’Eglise, déjouèrent ces tentatives et livrèrent intacts au jeune roi l’héritage et les espérances de ses prédécesseurs.

Les limites du domaine royal ne cessèrent pas de s’étendre ; la possession complète du midi fut assurée à la couronne par des traités et par des mariages ; les comtés de Blois , de Chartres et de Sancerre lui furent cédés par Thibault de Champagne , devenu roi de Navarre. Sans ambition immodérée, mais aussi sans faiblesse, Louis IX fit tourner au profit du prestige

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de la royauté sa loya*ité chevaleresque et la fermeté de sou caractère. Il réclama et obtint de Frédéric II la liberté des évêques français, enlevés avec le concile à la Melloria ; mais il refusa hautement pour son frère la couronne de Frédéric, offerte par le pape à la maison de France, et restreignait dans le royaume la juridiction envahissante des tribunaux ecclésiastiques. Vainqueur des Anglais et des barons soulevés à Taillebourg et à Saintes, il laisse à l’Angleterre le duché de Guyenne , une partie de la Saintonge et la Gascogne , par scrupule de conscience , satisfait de garder légitimement le reste des conquêtes faites sur les Anglais. Une croisade malheureuse interrompit ce beau règne sans en compromettre les fruits. Louis IX reprit à son retour ce grand travail d’administration intérieure qui consacrait par l’usage et par la loi toutes Jes victoires de la royauté sur le système féodal.

Les Etablissements de saint Louis , ses actes , scs paroles nous le montrent sans cesse appliqué à revendiquer pour la couronne les droits de souveraineté que les grands vassaux tenaient de leurs aïeux. Ce (ju’il ne peut reprendre , il l’affaiblit en le partageant. 11 ne pouvait enlever à la féodalité le droit de guerre, sur lequel elle reposait tout entière , mais il en gène lexercice parla trêve obligatoire de quarante jours, cette quarantaine -lc-roi, pendant laquelle il se réservait d’intervenir dans le débat. Il ne peut ravir à la féodalité le droit de rendre la justice , mais il l’annule en élevant en face de la justice féodale une justice royale, plus équitable et plus douce ; en interdisant dans ses domaines le duel judiciaire , remplacé par

des preuves orales ou écrites ; en multipliant les cas royaux, où l’appel était de droit et venait soustraire la cause au tribunal du seigneur, pour la porter à cette cour du roi qui devint le parlement. Les barons, qui siégeaient d’abord dans cette cour, renoncèrent d’eux-mêmes à une lâche que rendait impossible la modification de la jurisprudence royale. Il fallait désormais pour appliquer le droit romain, qui se substituait peu à peu au droit féodal, du travail et de la patience. C’était donc la place du tiers état, des légistes, qui ressuscitaient au profit de la royauté les maximes despotiques du Code impérial , et qui étaient prêts à les appliquer à tous les adversaires de l'autorité royale, quels qu’ils fussent, depuis le dernier des barons jusqu’au premier des évêques, jusqu’au pape lui-même. Des commissaires royaux allèrent dans les provinces rendre réelle et constante l’intervention salutaire du pouvoir central. La monnaie royale dut circuler dans toute la France et soutint contre la monnaie féodale, renfermée dans une province, une concurrence avantageuse et profitable à l’unité du royaume. La liberté communale eut le sort dé l’anarchie féodale : elle ne fut pas détruite, mais entamée et restreinte*, le maire de la commune fut choisi par le roi, sur quatre candidats présentés par les habitants et il dut venir tous les ans à Paris, rendre compte de son administration financière. Même politique à l’égard de la cour de llome : son influence n’est pas détruite , mais limitée par la pragmatique sanction, qui réserve aux églises et aux abbayes la liberté des élections canoniques et qui, sans interdire les impôts que le saint-siège levait en

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France, restreint ces taxes aux nécessités urgentes et les soumet à l’approbation préalable du roi.

Saint Louis continua donc, sans violence, mais avec une persévérante fermeté , l’œuvre héréditaire de la royauté capétienne. Il imita ses prédécesseurs, ses successeurs l’imiteront , et pourtant il ne re^gemble à aucun d’eux ; cet amour de la justice et du devoir, ces scrupules délicats de conscience , cette piété ferme et tranquille , ne devaient paraître ni avant lui ni après lui sur le trône , et communiquent à son caractère une noble et touchante originalité. Il ne faut pas juger les services que de tels hommes rendent à la cause qu’ils ont soutenue, par leurs seules actions, par leurs conquêtes matérielles et effectives ; ce qu’ils ont été vaut mieux encore que ce qu’ils ont fait; ils jettent dans la balance, comme un poids invisible et pourtant efficace , la sainteté de leur vie et la glorieuse pureté de leur mémoire.

C’est dans ce noble caractère que le monde féodal, près de se dissoudre , jette un dernier éclat. Saint Louis est le héros du christianisme et de la chevalerie; en lui semble atteint l’idéal que le moyen âge a cherché. Mais jetons les yeux sur tout ce qui l’entoure , et nous sentirons qu’il est le dernier représentant d’une société qui va disparaître. Il fait seul les dernières croisades , y traînant la France malgré elle , réchauffant en vain l’enthousiasme de ce Joinville qui « aime mieux, dit-il naïvement, faire trente péchés mortels que d’avoir la lèpre. » Autour de lui, circule la lettre de change des Juifs, qui vont jouer un si grand rôle dans la fiscalité naissante. Les industries s’étendent et

menacent la féodalité d’une ruine plus prochaine. Les écoles se multiplient et avec elles les hérésies; l’Universilé de Paris est déjà célèbre par la hardiesse de ses docteurs. La théologie et la scolastique n’étaient plus les seules occupations des esprits; Albert le Grand, Roger Bacon sondent avec une inquiète curiosité les mystères de la nature , et cherchent à la soumettre à l’empire de l’homme. La langue française, se dégageant du latin, répand , non plus des poèmes chevaleresques, mais des allégories piquantes ou de vives satires, comme le roman de la Rose et le roman du Renard. La foi, de plus en plus menacée, prend d’énergiques mesures de défense; le saint-siège a ses milices en dehors de l’Église séculaire et des couvents. * 11 disperse en Europe les ordres mendiants, qui doivent agir directement sur les peuples ; il institue l’inquisition qui doit les contenir par la terreur; iLcoVnmence dans le sang des Albigeois cette longue lutte contre l’hérésie qui doit renaître sous les persécutions et changer de formes , sans jamais devenir moins redoutable. Saint Louis lui-même, Jjeté dans cct âge de transition, en a gardé à son insu tous les contrastes. 11 est le modèle des chevaliers, et le protecteur des légistes ; il fait les croisades et il substitue les arrêts du droit romain au jugement de Dieu; il persécute dans son royaume les hérétiques, perce la langue avec un fer rouge au blasphémateur, et il conteste au saint-siège son contrôle sur la conduite des rois * et il élève contre les papes les libertés de l’Eglise gallicane. 11 poursuit avec une respectueuse piété l'indépendance du pouvoir temporel, et avec une loyauté irrépro

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chable l’extension du pouvoir royal : tant de vertus chrétiennes et chevaleresques servent à rendre plus aisée la tâche de Philippe le Bel et de Louis XI.

C’est entre ces deux règnes, remplis et séparés par tant d’épreuves douloureuses , que se placent la destruction définitive du monde féodal , et la naissance de la royauté moderne. Le fils de saint Louis réunit à la couronne la Champagne et la Brie , éleva des prétentions sur l’Espagne et assura par un mariage la couronne de Navarre à son fils, qui fut Philippe le Bel. Agrandissement du domaine royal par la guerre, abaissement de la noblesse, humiliation de la papauté, établissement d’impôts réguliers, avènement de la bourgeoisie aux états généraux , tout concourt à rendre le gouvernement plus fort et la nation plus unie. Les légistes sont les soldats de la royauté ; elle les emploie contre les grands vassaux; ils précèdent les armées et vont saisir, au nom de Philippe le Bel , les fiefs français du roi d’Angleterre. La Flandre, qui avait pris parti pour Edouard et que ses intérêts liaient étroitement à l’Angleterre, est saisie à sou tour. Ses riches cités, florissantes jusqu’alors dans une liberté presque républicaine , vont avoir à défendre leur opulence contre la royauté française , à qui l’argent man- /

quait d’autant plus qu’elle devenait plus active, et qui sentait vivement, avant de pouvoir le satisfaire par des moyens réguliers , ce premier besoin des gouvernements. Les exactions traditionnelles que supportaient les juifs, l’altération -des monnaies étaient pour la couronne d’insuffisantes ressources. Les richesses du clergé tentèrent le i-oi* Les immunités de l’église

consacrées par l’usage , furent violées par l’impôt. Boniface VIII, qui occupait alors le trône pontifical, se fit illusion sur les forces du saint-siège, et opposa au roi de France les menaces après , les prières. Des mesures plus rigoureuses furent les seuls effets de son intervention. Son légat fut jeté en prison, et mis en jugement par les légistes. Pierre Flotte, Nogaret , Plasian, tenaient tête au successeur de saint Pierre, et affirmaient l’indépendance absolue des couronnes contre les prétentions pontificales. A la convocation d’un concile à Rome, Philippe le Bel répondit par la convocation des états généraux à Paris. Le clergé , la noblesse, associés pour la première fois au tiers état, adressent au pape leurs remontrances, et assurent au roi le secours, déjà important, de l’opinion publique. Cependant Boniface proclamait à Rome, avec autant de hauteur que Grégoire VII, l’absolue souveraineté du saint-siège sur les peuples et sur les rois. Le gleive temporel n’était, disait-il, que l’auxiliaire du glaive spirituel et ne devait être porté par les rois que pour le service de l’Église. La conséquence naturelle de ces maximes était l’excommunication du roi de France, et sa déposition au profit de l’empereur d’Allemagne ; mais depuis l’humiliation de Henri IV, la face du monde avait changé. Les légistes poursuivirent juridiquement le pape , et l’un d’eux se chargea de l’appréhender au corps. Surpris à Anagni, souffleté par Colonna, qui accompagnait le légiste, arrêté pendant trois jours, Boniface VIII ne fut délivré par le peuple d’Anagni que pour mourir fou , écrasé sous cette grande ruine de la puissance pontificale, comme le

sera bientôt Charles le Téméraire sous les débris de la féodalité.

Cette autre puissance du moyen âge était frappée, elle aussi , tous les jours , et les causes les plus diverses annonçaient sa destruction. La révolte des villes flamandes, qui pouvait affaiblir la royauté française, porte en même temps à la chevalerie un coup plus terrible par cette bataille de Courtrai, où les milices communales de la Flandre attendirent de pied ferme la cavalerie féodale, la massacrèrent et, ce qui fut plus grave encore, la virent tourner le dos et fuir à toute bride. La victoire de Mons-en-Puelle, qui rendit une partie de la Flandre au roi de France , coûta aussi cher à la féodalité qu’une défaite, parles moyens dont Philippe le Bel se servit pour l’acheter. Vente de la liberté à beaucoup de serfs , de titres de noblesse à plusieurs bourgeois , impôts levés sur les nobles, tel fut le prix de la revanche de Courtrai. Ce fut encore un monument du moyen âge qui disparut avec l’ordre des templiers : vaste affiliation qui possédait en Europe des biens immenses et dont les forces , inutiles à la chrétienté depuis la fin des croisades, étaient redoutées des gouvernements nouveaux. En France, les richesses des templiers tentèrent le roi, leurs mœurs lui donnèrent prise. Clément V sacrifia cette milice religieuse, dont le saint-siège eût pu se faire un appui. Arrêtés subitement tous ensemble , déclarés dignes de mort par les états généraux , condamnés au feu par les conciles provinciaux , les templiers virent brûler à petit feu les chefs de leur ordre , qui fut solennellement dissous parle pape, leurs biens furent confisqués

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par toute l’Europe , et le trésor de Philippe le Bel en fut quelque temps rempli ; mais les insatiables besoins de cette administration nouvelle ne laissaient aucun repos au roi ni à la nation. Impôts de toute nature , aides, tailles consenties ou Refusées n'y pouvaient suffire. L’altération des monnaies royales, devenues les seules légales dans le royaume , ruinait le peuple sans enrichir le roi. Tant de maux n’étaient rien encore au prix de ceux que devait coûter à la France l’établissement de l’unité nationale et d’un gouvernement régulier.

Les trois fils de Philippe le Bel ne firent que passer sur le trône. Une courte réaction féodale causa la mort des conseillers du roi , Enguerrand de Marigny, Raoul de Presles. Mais les résultats de l’inquiète activité de Philippe le Bel ne lurent point perdus, et lorsqu’à l’extinction de sa race, son neveu Philippe de Valois fut appelé au trône, à l'exclusion d’Edouard III d’Angleterre, neveu de Philippe le Bel par les femmes, la France , fortifiée et étendue par ses rois, semblait en état de soutenir glorieusement contre le prétendant anglais l’application de cette vague et traditionnelle coutume qu’on appela la loi salique , et qui avait déjà porté sur le trône le second des fils de Philippe le Bel, à l’exclusion de la fille de son frère aîné. Philippe V lui-même n’ayant laissé que des filles , la loi salique , qu’il avait proclamée à son profit, fut appliquée à sa famille et lui donna son frère Charles IV pour successeur.

Maîtresse de l’Irlande, du pays dé Galles, menaçant l’indépendance de l’Ecosse, habituée à dominer

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une partie de la France , pacifiée et unie par l’observation de la Grande Charte, trouvant, dans ce précoce usage de la liberté , une ardeur et des forces qui manquaient encore aux sociétés féodales du continent, l’Angleterre va infliger à la France de cruelles leçons et lui faire acheter bien cher la conscience d’ellemême et ses premiers mouvements de patriotisme. Il faut, avant que la France véritable s’émeuve et se soulève, que la féodalité, qui s’agite au-dessus d’elle et qui jusqu’alors la représente, soit renversée par l'étranger et le laisse arriver jusqu’au peuple. Un long temps et de grandes douleurs sont nécessaires pour ébranler ces masses, immobiles depuis la première croisade, devenues sourdes à la voix de l’Eglise, et ne connaissant pas encore celle de la patrie.

VIII. Lutte de la France et de l'/inalrterre. — Étienne Marcel. — Jeanne «l’Are.

Les prétentions d’Édouard III à la couronne de France ne l’empêchèrent pas de rendre hommage pour la Guyenne au successeur de Charles IV, Philippe de Valois, qu’une récente victoire, remportée à Cassel sur cette Flandre indomptable et toujours dangereuse pour ses maîtres, avait rempli d’une confiance imprudente. Un brasseur de Gand, Arteweld, gouvernait les villes flamandes par le seul ascendant de sa popularité. Partisan d’Édouard, il prouvait sans peine aux Flamands que l’Angleterre , dont les laines leur étaient indispensables pour la fabrication de leurs

tissus, était leur alliée naturelle. Pour les en convaincre, Edouard n’eut qu’à défendre l’exportation des laines anglaises en Flandre, et le pays, frappé dans son industrie, se souleva aussitôt contre la France pour s’unir aux Anglais. La guerre était déclarée, et les prétentions hautement proclamées du roi d’Angleterre à la couronne de France semblaient annoncer que la soumission complète de l’un des deux adversaires pouvait seule en être le terme. Mais aucune de ces deux grandes nations ne pouvait périr, et cette lutte terrible ne fera que rendre leur individualité plus distincte et mieux assurée.

- La défaite navale de l’Ecluse n’enleva à la France qu’une flotte mercenaire louée au roi par les Castillans et les Génois; la Bretagne, alors disputée entre deux prétendants qu’appuyaient l’un contre l’autre les deux partis, pouvait être gagnée ou perdue sans décider le sort de la guerre; mais l’invasion de la Normandie par Edouard rendait une grande bataille inévitable. L’armée anglaise, poursuivie par les Français de moitié plus nombreux, les attendit à Crécy et les tailla en pièces. Les archers des communes anglaises avaient une part glorieuse dans cette victoire; les canons, qui paraissaient pour la première fois sur les champs de bataille, causèrent aux Français plus de surprise que de dommage ; mais les véritables causes de leur défaite sont ces habitudes chevaleresques qui excluaient des armées féodales la prudence et le sangfroid, ces premiers éléments de la guerre moderne. Une poursuite acharnée, la chaleuret la pluie accablent l’armée française; mais Philippe de Valois et ses ba-

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i ons ne pouvaient ni reculer ni même attendre. Les archers génois engagés les premiers contre les Anglais plient et se retirent lentement, la cavalerie féodale leur passe sur le corps pour arriver à l’ennemi. La plus haute noblesse de France resta couchée dans la plaine de Crécy, et Calais, après une résistance opiniâtre, fut réduite à se rendre au roi d’Angleterre, n’échappant à un massacre que par le dévouement héroïque d’Eustache de Saint-Pierre et de cinq autres citoyens. Battue en Bretagne, battue chez ses alliés d’Ecosse, la France s’agrandissait pourtant au milieu de tant de revers, par la force des choses, et le vaincu de Crécy la laissait, en mourant, maîtresse de Montpellier et du Viennois, qui devint le Dauphiné.

Avec le roi Jean devaient s’accroître les maux de la France. Homme d’un autre âge, irritant les siens par ses violences et par ses meurtres précipités, sans être plus heureux dans la défense du royaume, il fut enlevé lui-même par le désastre de Poitiers et alla mourir prisonnier en Angleterre. A Poitiers comme à Crécy encore la noblesse française avait succombe devant l’usage des qualités militaires qui lui manquaient. Huit mille Anglais, imprudemment engagés en Guyenne et acculés à Poitiers, défirent, à force de sang-froid et d’habileté, les cinquante mille hommes du roi de France. Ainsi fut décimée pour la seconde fois la féodalité.

La bourgeoisie tenta de prendre la place de cette aristocratie vaincue. Le gouvernement semblait revenir à la bourgeoisie par droit de déshérence. Le roi était captif, le dauphin impuissant, la noblesse abat-

tue. D’ailleurs les Etats généraux, convoqués par le roi Jean avant la défaite de Poitiers, avaient déjà essayé leurs forces et réclamé des garanties. En votant des troupes et de l’argent, ils avaient demandé à en surveiller l’emploi et à prendre part à la direction de la guerre. Mais il manquait à la France et au tiers état cet intelligent appui de la noblesse qui avait déjà conduit l’Angleterre si près de la liberté. Les seigneurs, menacés par les États de supporter leur part de l’impôt, entravaient des desseins que la guerre avait bientôt violemment suspendus. Mais les Etats généraux, revenant en 1356, trouvèrent l’occasion plus favorable. Deux hommes énergiques, Robert le Coq et Etienne Marcel, dirigeaient, l’un le clergé, l’autie le tiers état. Ils avaient trouvé dans Charles le Mauvais, roi de Navarre, un ambitieux allié qui pouvait devenir un prétendant à la couronne et acheter le royaume par des concessions à la bourgeoisie. Lorsque les États eurent demandé la mise en jugement des officiers du roi, l’établissement d un conseil de quatre prélats, douze seigneurs et douze bourgeois, chargé de partager le gouvernement avec le dauphin, le tiers état de toute la France accueillit avec joie de telles tentatives et l’espoir d’un si grand progrès. Après une vaine résistance, le dauphin retrouva devant lui , en 1357, les Etats généraux plus éclairés et plus pressants que jamais. Maîtres de Paris par l’appui de la population, ils instituèrent un conseil de trente-six membres, et des commissaires provinciaux qui devaient assurer l’action directe des Etats sur le trouvernement. Une ordonnance de réformation est alors

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imposée au dauphin : c’était une charte qui réglait l’intervention de la nation dans ses affaires et qui limitait l'autorité royale. Plus d’impôts, hormis ceux que voteraient les Etats et dont ils régleraient l’emploi; plus d’arbitraire dans la justice, plus de vente des oftioes judiciaires, plus de falsification dans les monnaies, inviolabilité assurée aux membres des Etals : telles étaient les principales garanties que réclamait, dès le quatorzième siècle, la partie la plus éclairée de la nation et qu’elle crut un instant avoir à jamais conquises.

Cette illusion ne dura guère; ni le peuple, ni la royauté, ni la noblesse ne sentaient le besoin de ces grandes réformes, et la minorité courageuse qui voulait épargner à la France un trop long apprentissage, était isolée au milieu de la nation et incapable de l’entraîner. La révolution bourgeoise fut vaincue à Paris et mortellement frappée' avec Etienne Marcel, qui s’était lui-même couvert du sang des conseillers du dauphin. En même temps était écrasée, dans les campagnes, une insurrection populaire qui ressuscita, au milieu de la France féodale, les scènes affreuses des guerres serviles de l’antiquité. La bourgeoisie avait lutté pour la liberté, les paysans ne s’étaient soulevés que pour la vengeance. La peste, la famine, les maux infinis et journaliers de la guerre, les souvenirs accumulés d’une oppression séculaire avaient rempli de fureur ces âmes incultes, naguère si patientes. Ce fut un débordement de représailles, telles que peut seule les produire la plus longue et la plus cruelle iniquité. Les vengeances inouïes dont la Champagne et la Pi-

cardie furent le théâtre nous montrent jusqu’à que point la servitude peut dépraver et envenimer la nature humaine. La jacquerie apprit à la société féodale, comme les guerres serviles l’avaient révélé à la société antique, qu’en voulant réduire l’homme à l’état de bête de somme, on fait de lui une bête fauve. Les Jacques , défaits et décimés, rentrèrent dans leur silencieux esclavage, et la fureur populaire, étouffée dans le sang, ne se réveillera plus que contre l’étranger.

L’Anglais profita de tant de maux pour faire une nouvelle invasion lorsque le traité inacceptable, conclu par le roi Jean, prisonnier, eut été rejeté par le patriotisme des Etats généraux. La France était pourtant hors d’état de se défendre, et cela même la sauva. Des promenades militaires dans un pays dévasté, dépeuplé par la famine et les épidémies, mirent, sans combat, l’armée anglaise hors d’état de tenir la campagne. Ce fut la profonde misère de la France qui vainquit le roi d’Angleterre et lui arracha ce traité de Brétigny, qui laissait la couronne aux Valois en donnant la moitié de la France aux Anglais. Leroi d’Angleterre devint le souverain direct du Poitou, de l’Aunis, de l’Angoumois, de la Saintonge, du Limousin, du Périgord, du Quercy, du Rouergue, de l’Agénois, du Bigorre. Il gardait au nord Ponthieu, Calais et Guines, et devait recevoir, pour la rançon du roi Jean, trois millions d’écus d'or.

La France reçut ce traité désastreux comme une délivrance inespérée. Elle s’épuisait en vain cependant pour payer la rançon de son roi, qui retourna mourir en Angleterre, non sans avoir élevé contre sa maison

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de nouveaux dangers, et contre l'unité du pays de nouveaux obstacles. La maison de Bourgogne s’était éteinte, et ce grand fief faisait retour à la couronne. Jean le donna en apanage à son quatrième fils, Philippe le Hardi, dont la postérité devait être si funeste à la France. La paix avait délivré la France de l'Angleterre, mais elle portait en elle-même ses causes de ruine. Aux restes dispersés de la jacquerie s’étaient joints les innombrables aventuriers que la guerre avait nourris jusqu’alors et qui désormais vécurent de pillage. Leurs bandes nombreuses et disciplinées occupaient des provinces entières et mêlaient les contributions forcées à la rapine. Plusieurs seigneurs furent vaincus et tués par ces brigands en bataille rangée. Tel était l’héritage que recevait du roi Jean le jeune dauphin, devenu Charles V.

Rompu aux intrigues par sa lutte contre les Etats généraux, nullement guerrier, dégoûté des batailles par tant de cruelles expériences, instruit à la patience et à la ruse, Charles V, qui devait être surnommé le Sage, était l’homme le plus propre à tirer la France de cet abîme. Opposant un aventurier à ceux qui désolaient les provinces, il lança contre eux Du Guesclin, qui les battit pour les gagner; après une vaine tentative sur la Bretagne, Du Guesclin entraîna en Castille, à la défense du parti français, plus de trente mille pillards, auxquels le roi travailla aussitôt à fermer le retour. A peine la France fut-elle maîtresse d'elle-même qu’elle retrouva des forces contre l’Angleterre. Mais cette fois nul désastre n’était à craindre; les places fortifiées pouvaient défier l’ennemi, et on

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lui livrait la campagne, trop misérable pour nourrir une grande armée. Les provinces que le traité de Brétigny avait déclarées anglaises désiraient retourner à la maison de France. La Rochelle chassa les Anglais de ses murs; la Bretagne se donna au parti français ; mais, trop pressé de la réunir à la couronne, Charles V la vit, avant de mourir, échapper à son influence et rappeler les Anglais. Il avait néanmoins ressuscité la France, remis un peu d’ordre dans l’administration et dans les impôts, et montré, en nommant Du Guesclin connétable, que le choix du roi pouvait imposer un chef militaire à la plus haute noblesse. Enfin, il avait entrevu dans le système des apanages un péril pour la couronne et pour la France : il avait substitué, pour les princes du sang royal, des titres et des revenus à ces funestes donations territoriales, qui faisaient renaître la féodalité de ses ruines et qui reculaient indéfiniment l'unité du pays. Ce règne réparateur sembla pourtant n’avoir préparé la France qu’à une chute plus profonde encore.

Pendant que l’Angleterre continuait -sa marche lente et sûre vers la liberté politique, et qu’elle était agitée par les premiers symptômes de sa liberté religieuse, pendant que le parlement déclarait l’Angleterre libre de tout tribut envers le saint-siège et que l’hérésie de Wiclef préparait les voies à la révolte de Watt-Tyler, la France était livrée, durant la minorité de Charles VI, aux pillages et aux rivalités des quatre oncles du jeune roi. Avec la misère du pays, renaît l’esprit d’indépendance de la bourgeoisie et l’esprit de destruction de la foule. Les collecteurs d’impôts

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sont massacrés à Paris ; Rouen se donne un drapier pour roi, et les communes de Flandre, toujours à la tête des mouvements démocratiques du moyen âge, battent leur comte en bataille rangée et le chassent du pays. Un Arteweld était à la tête de cette révolution que la France étouffa. Plus heureuse qu’à Courtrai, la féodalité remporta à Rosebecq une victoire décisive qui frappa du même coup la bourgeoisie française. Des exécutions nombreuses assurèrent la sou- »

mission des grandes villes, et la royauté se retrouva encore une fois maîtresse du pays. Mais elle allait succomber à une de ces épreuves qui sont l’inévitable fléau du pouvoir héréditaire, par lequel le malheur d’une famille devient une calamité nationale.

Des entreprises gigantesques et follement conduites contre l’Angleterre et contre l'Allemagne n’avaient servi qu’à montrer les grandes ressources que le moindre repos rendait à la France, lorsque Charles \ I, ayant résolu de gouverner par lui-même et commençant à raffermir contre les grands vassaux l’autorité royale, fut subitement frappé de folie. La France entière semble aussitôt entraînée dans son vertige. Des ligues de seigneurs se forment pour se disputer par des assassinats et par des batailles la possession de Paris et la direction du gouvernement. Sous les noms d’Armagnacs et de Bourguignons, luttaient le midi de la France contre le nord, l’esprit aristocratique et la haine des Anglais contre une tendance démocratique favorable au roi d’Angleterre. Le parti bourguignon, appuyé sur la Flandre, sur l’Université, sur le peuple de Paris, domina quelque temps la France et

rendit l'ordonnance cabochienne, où les réformes tant de fois réclamées par le tiers état, étaient garanties. Mais le parti armagnac devint maître à son tour, mit un terme à ce mouvement démocratique qui entraînait le nord de la France, et, donnant un libre cours à la haine du midi contre les Anglais, refusa de reconnaître Henri IV pour roi et provoqua l’invasion de son fils Henri V. Après les troubles intérieurs qui venaient de l’agiter, l’Angleterre avait hâte, elle aussi, de tourner contre l’étranger son activité renaissante. La lutte est donc ranimée ; la France, en péril de mort, ne sera plus sauvée que par l’intervention du peaple et de l’héroïne sortie de son sein.

Mais pour arriver jusqu’au peuple, l’Anglais doit rencontrer de nouveau sur son chemin la noblesse, qui, pour la troisième fois, se montre incapable de défendre le pays. C’est à Azincourt que s’accomplit cette sanglante répétition de Crécy et de Poitiers, qui livre la France au parti bourguignon et au roi d’Angleterre. Le parti bourguignon redevint maître de Paris et l’inonda du sang des Armagnacs vaincus ; le roi d’Angleterre prit Rouen, malgré la résistance héroïque de la bourgeoisie, dirigée par Alain Blanchard, , qui périt sur l’échafaud. La prise de Pontoise mettait les Anglais sur le chemin de Paris; un événement imprévu les rendit maîtres de la France. Le dauphin, sous prétexte de venger son oncle Louis d’Orléans, douze ans auparavant à Paris, assassina au pont de Montereau Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne. Aussitôt, le parti bourguignon et les habitants de Paris se donnent au roi d’Angleterre et le traité de Troyes

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le proclame héritier de Charles VI. La Normandie devait être rendue à la France ; la Bourgogne recevait une promesse secrète d’indépendance. Les deux royaumes de France et d’Angleterre devaient avoir le même roi, Henri V, mais en gardant leur administration et leurs privilèges distincts. Le dauphin, exclu du trône, était banni par le traité, et le roi d’Angleterre était chargé du gouvernement du royaume, en attendant que la mort de Charles VI le lui livrât comme un héritage. Tout le monde accédait à ce traité, destructeur de l’indépendance de la France. Charles VI le signa; la reine signa cette proscription de son fils; les Etats généraux reconnurent Henri V pour héritier du trône, et le parlement poursuivit juridiquement le dauphin. Royauté, noblesse, légistes ont donc abandonné sans retour la France aux Anglais ; mais la bourgeoisie, qui a défendu Calais et Rouen, le peuple, qui jusqu’alors s’est tu, n’ont pas signé cette déchéance de la nation.

Les deux rois moururent bientôt ; leurs fils restèrent en présence. Henri VI, encore enfant, fut proclamé à Paris roi de France et d’Angleterre ; Charles VII, réfugié en Auvergne, fut proclamé roi de France par quelques seigneurs attachés à sa mauvaise fortune. Rejeté derrière la Loire, ayant perdu au nord tous les soutiens de sa cause, appuyé encore par les Armagnacs, que les défaites de Crevant et de Verneuil avaient décimés, sans énergie d’ailleurs et sans ambition, résigné en apparence à la chute de sa race, Charles VII semblait perdu, et avec lui l’indépendance nationale. Le roi de Bourges, comme on l’ap-

pelait avec mépris, voyait ses défenseurs eux-mêmes près de se combattre. Ses alliés écossais excitaient la jalousie des Armagnacs; lui-même haïssait son connétable Richemont, qui se retira en Bretagne. Et pendant que Charles, hors d’état de secourir Orléans assiégé, voyait s’ébranler avec indifférence ce dernier rempart de la royauté française, le duc de Bourgogne arrachait à. Jacqueline de Hainaut son vaste héritage, et s’assurait les quatre comtés de Hollande et de Frise, de Zélande et de Hainaut. La maison de France semblait donc avoir disparu de la scène pour faire place à des puissances nouvelles.

Son salut et celui du pays furent l’œuvre sublime et mystérieuse d’une jeune fdle du peuple, d’une paysanne de Lorraine, que la foi et le dévouement, ces sources sacrées du patriotisme, élevèrent au-dessus de l’humanité. Attendre avec certitude une victoire impossible aux yeux de tous, communiquer aux incrédules les plus railleurs, aux ignorants les plus grossiers cette confiance inexplicable et pourtant justifiée, faire passer son âme dans tout un peuple, le relever, l'entraîner, lui donner la victoire après la résurrection, et le laisser à jamais pénétré du sentiment de sa vie commune et de son avenir , accomplir ces grandes choses sans emphase, sans ruses, sans aucun appel à la superstition, par le seul exemple du courage et de la foi , porter dans le conseil une sagesse pleine de candeur, dans la mêlée une touchante audace, unepitié féminine, une horreur jusquelà inconnue pour l’effusion du sang français, poursuivre la délivrance du royaume jusqu’à la mort et

LA FEODALITE

regarder la mort en face, pendant une longue torture, sous sa forme la plus affreuse, lutter contre la douleur de l’abandon , la trahison des princes et la haine de l’Eglise, avec une héroïque douceur, confondre avec une simplicité virginale et rustique les sophismes des évêques et les subtilités des légistes, faire de son martyre un acte de foi dans la justice de sa cause et dans la divinité de sa mission; fonder sur son bûcher l’indépendance et l’unité de la patrie : telle fut la destinée de Jeanne d’Arc, la plus glorieuse et la plus pure qui fût encore échue à une créature humaine. Son enfance, ses visions, ses longs combats, son supplice, cette légende patriotique et populaire est devenue, sous la plume des grands écrivains, une histoire touchante et terrible que nul n’ose plus raconter; mais tous la savent, tous les Français se souviennent, comme l’a dit un éloquent historien, « que la patrie chez eux est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu elle a donné pour eux. »

Orléans délivré, Troyes prise d’assaut, le roi sacré à Reims et affermi ainsi dans l'opinion du peuple, furent les premiers services rendus par Jeanne d’Arc à la France; mais son martyre héroïque, qui jeta sur la cause anglaise une sorte de malédiction et sur celle de la France un religieux prestige, fut le plus grand de tous. Le traité d Arras, qui détachait le duc de Bourgogne des Anglais , en fut le premier fruit, et Paris suivit, en se ralliant à Charles VII, l’exemple du parti bourguignon. Une trêve conclue avec les Anglais permit au roi de rétablir l’ordre dans le royaume; il envoya se faire tuer en Suisse et en Lorraine les

bandes armées qui désolaient le pays. La guerre, reprise avec ardeur contre l’Angleterre, se termina enfin sans traité: Calais resta la seule possession des Anglais sur le continent, »

KM. Lou lu XI. — llenrl VII. — Ferdinand le Catholique.

Jean II.

L’heureuse fin de la guerre de cent ans rendit la France à son progrès intérieur, et la royauté, plus forte qu’avant cette longue épreuve, continua ses conquêtes sur la féodalité et sur l’Eglise. Indépendante en fipt de la papauté depuis que Philippe le Del avait réduit le saint-siège en servitude, elle établit légalement cette indépendance par la pragmatique sanction de Bourges, qui proclamait l’autorité des conciles généraux supérieure à celle des papes, maintenait aux églises et aux chapitres la liberté de leurs élections, enlevait à la cour de Rome les revenus divers qu’elle tirait de la France, et interdisait les appels au pape, même dans les causes ecclésiastiques. La féodalité fut frappée plus directement encore par la création d’une armée permanente. Les milices féodales et les bandes d’aventuriers mercenaires avaient été jusque-là les les seules forces militaires de la France. Le vote des Etats d’Orléans qui mirent dans la main du roi une armée régulière soldée par une taille perpétuelle, l’ordonnance royale qui créa plus tard les francs-archers, premier élément de l’infanterie nationale, accomplissaient dans l’état politique de la France une véritable

LA FÉODALITÉ

révolution. Mise en possession d'une force militaire permanente et disciplinée, la royauté pouvait se passer de la noblesse et même la contenir avec le secours direct et irrésistible du peuple armé. Un si grand changement ne pouvait s’opérer sans combat; mais la révolte des seigneurs , qu’on appela praguerie par allusion aux luttes religieuses qui déchiraient alors l’Allemagne, fut écrasée par le roi, bien que le dauphin eût été entraîné dans le parti des grands vassaux. Cet héritier du trône, complice inattendu d’une insurrection féodale, révolté contre son père, chassé par lui du Dauphiné, hôte du duc de Bourgogne, n’était autre que Louis XI, le précurseur de la royauté moderne.

La royauté s’était créée à elle-même des maisons rivales, par cette coutume des apanages qui faisait sortir du sang royal une nouvelle féodalité. Les maisons de Bourgogne, de Bretagne et d’Anjou pouvaient tenir tête à la maison de France; celles de Bourbon, d’Orléans et d’Alençon étaient aussi des branches détachées de la tige royale ; les maisons de Foix, d’Albret, d’Armagnac et une foule d’autres qui suivaient le mouvement de la* grande féodalité, pouvaient, par leur accord, mettre le trône et la France enpéril. Charles VII, entouré de bourgeois, Jouvenel, Jacques Cœur, le créateur de l’administration financière du pays, les frères Bureau, organisateurs de l’artillerie royale, avait mérité son surnom de bien servi, et bravé plus d’une fois la féodalité. Un l’Esparre décapité, un d’Alerçon emprisonné, un d’Armagnac exilé, un bâtard de Bourbon jeté à la rivière, avaient éprouvé jusqu’où pouvait frapper la justice du roi. Il était réservé à Louis XI

de rendre cette souveraineté royale et cette égalité dans l’obéissance permanentes dans le pays.

Avant de dominer son siècle par la ruse, cet homme si judicieux commit plus d’une imprudence, et acheta cher une expérience bientôt redoutable. Ce grand duel entre le trône et la noblesse commença comme une mesquine vengeance du dauphin contre les conseillers de son père. L’impôt augmenté, l’Université de Paris forcée au silence, la juridiction des parlements restreinte, la pragmatique sanction abolie et une menace d’impôt suspendue sur l’Eglise, de nombreuses exigences annonçant à la noblesse un maître inquiet et avide, réunirent d’abord tout le monde contre le jeune roi,*qui ne s’était ménagé l’appui de personne et avait alarmé les intérêts les plus opposés. La ligue féodale, qui prit le nom trompeur de Ligue du bien public, menaçait d’emporter la royauté; deux choses rendirent cette ligue impuissante : les divisions de cette féodalité, dont l’anarchie était l’àme, et la mauvaise foi du roi qui, ne se croyant tenu à rien envers des vassaux révoltés, ne se fit aucun scrupule de les acheter, l’un après l’autre, par de vaines promesses. Ainsi se trouvaient déjà en présence cette impéritie mêlée de violence d’une part, et cette politique déloyale de l’autre, qui vont se disputer le pays jusqu’à la victoire définitive de l’intelligence sur la force, de l’unité idéale de la France et de son gouvernement sur la division anarchique de la terre et du pouvoir.

Ce traité dérisoire de Conflans, qui ôtait la Normandie à la couronne et annulait toutes les conquêtes politiques du pouvoir royal, fut violé en détail par le roi,

LA FEODALITE

et, malgré les menaces du roi d’Angleterre, allié des ducs de Bretagne et de Bourgogne, il fut désavoué solennellement par les Etats généraux réunis à Tours. Une nouvelle imprudence de Louis XI faillit tout perdre. Confiant dans son habileté personnelle, il alla lui-même négocier à Péronne avec Charles le Téméraire, pendant que ses émissaires étaient partis pour soulever la Flandre, toujours avide d'indépendance et devenue aussi menaçante pour les ducs de Bourgogne qu’elle l’était jadis pour la maison de France. La révolte de Liège qui tua son évêque exaspéra Charles le Téméraire et mit le roi en danger de mort. Louis XI s’en tira par de nouvelles promesses, confirma par serments le traité de Conflans, et fut contraint de suivre à Liège le duc de Bourgogne, qui venait noyer la révolte dans le sang. Ce fut une profonde humiliation pour Louis XI que d’assister en captif au massacre de ses alliés , mais ce fut aussi pour lui une salutaire et mémorable leçon. Il revint irrité, mais patient et plus sage que jamais, tandis que le duc de Bourgogne sentit croître cette confiance orgueilleuse qui lui était naturelle et qui fera la fortune de son adversaire.

Une assemblée de notables délia Louis XI des„serments faits à Péronne, mais une nouvelle ligue menaçait de mettre un terme aux entreprises et aux parjures renouvelés du roi. Déjà il avait dù frapper des traîtres autour de lui : le cardinal La Balue et l’évêque de Verdun avaient été jetés dans des cages de fer. De nouvelles trahisons se préparaient; le connétable de Saint-Pol était vendu aux ennemis du roi ; le frère de Louis XI, duc de Guyenne, tenait un des premiers

rangs dans la coalition, que dirigeaient, avec le duc de Bourgogne, les rois d’Angleterre et d’Aragon. La mort subite du duc de Guyenne, si avantageuse au roi son frère qu’on ne put s’empêcher d’y voir un crime, et cette anarchie qui ruinait toutes les ligues féodales, sauvèrent encore une fois la royauté. Le duc de Bretagne, attaqué par Louis XI dans sa province, laissa Charles le Téméraire envahir seul la Picardie et échouer devant Beauvais, intrépidement défendu par les femmes. Les deux ducs avaient traité avec le roi de France, lorsqu’à son tour débarqua trop tard le roi d’Angleterre. Sans allié sur le continent, sans vivres, fatigué des plaintes de sou armée, Edouard IV reçut de l’argent de Louis XI et repassa la mer. Ainsi furent dissipées tant de menaces et fut rompue la courte alliance des ennemis du roi.

Le plus redoutable de tous allait se perdre luimême dans l’ampleur de ses desseins, La prodigieuse fortune de cette maison de Bourgogne, qui s’agrandissait entre l’Allemagne et la France, enivrait Charles le Téméraire, maître en espérance d’un vaste royaume où viendraient se confondre la Lorraine, la Provence, le Dauphiné et la Suisse. Louis XI avait déjà entrevu dans ces chimères la ruine du duc et la fortune de la France. Il laissa donc à Charles le Téméraire tout le loisir de s’engager dans ces aventures et de s’y perdre, spectateur curieux et intéressé de cette lutte d’une ambition déréglée contre la force des choses et contre l’intérêt général de l’Europe. Charles conquit la Lorraine et bientôt rencontra l’Allemagne, qui le tint en échec une année entière au siège de Neuss. Arrêté de

LA FEODALITE

cc côté, il se retourna furieux contre les Suisses, ennemis heureux jusqu'alors des années féodales. Louis XI était à Lyon, jouissant du péril de Charles et espérant tout de sa bouillante imprudence. Le Duc se jeta sur Graudson , prit la ville et le château , et noya la garnison, qui s’était rendue sous promesse de la vie. Mais l’armée des Suisses arrivait, et la bataille s’engagea dans une plaine étroite où la cavalerie féodale ne put tourner l'infanterie des cantons. Epuisées par des charges inutiles, surprises par un nouveau corps d’armée sorti des montagnes, les troupes de Charles le Téméraire se débandèrent et s’enfuirent. 11 laissait sur le champ de bataille peu de morts, mais sa tente, son trésor, ses insignes mêmes, devenus le jouet des paysans. C’en était fait de son prestige, de ses desseins et de son royaume.

Des secours lui arrivèrent, et la colère qui le dévorait lit place à l’espérance; il vint assiéger Morat, qui tint mieux que Grandson, tandis que se réunissait de nouveau l’armée des Suisses. On y voyait le jeune duc René,/lépouillé de sa Lorraine. Le duc de Bourgogne fut aussi imprudent qu’à Grandson; mais ce nouveau désastre effaça le premier. Enfermée entre des montagnes, les ennemis et un lac, l’armée bourguignonne fut jetée dans ce lac par les Suisses, égorgée et noyée en même temps. Charles le Téméraire semble dès lors pris de vertige : il menace encore, parle d une grande armée qu’il va lever, de ses conquêtes qu’il va refaire; mais il se sent perdu, et c’est dans un abattement aussi profond que sa chute qu’il attend, sous les murs de Nancy, l’armée du duc llené qui vient revendiquer son

héritage. Charles retrouvait encore devant lui les Suisses, les Allemands, tous ses ennemis poussés pa,r la main du roi de France; il se jeta dans la mêlée avec une poignée d’hommes et se fit tuer ; ses plus chers confidents l’avaient trahi comme la fortune.

' Avec lui tombait le dernier obstacle qui s’opposait à l’unité de la France sous l’autorité royale. La maison d’Alençon avait déjà succombé ; son chef était mort en prison. Lecomte d’ Armagnac fut tué à Lectoure, sa femme grosse empoisonnée ; le chef de la maison de Nemours fut décapité, ainsi que Charles d’ Albret et ce connétable de Saint-Pol qui avait trompé tour à tour tous les partis. Le Maine, l’Anjou et la Provence revinrent à la couronne par héritage. La Bourgogne et la Picardie furent saisies par Louis XI à la mort de son ennemi. Il avait espéré un instant ravir l’immense héritage de Charles le Téméraire en mariant le dauphin à Marie de Bourgogne; mais celle-ci épousa Maximilien d’Autriche et prépara ainsi la grandeur de Charles- Quint. Défait par les Allemands à Guinegate, Louis XI n’en acquiert pas moins l’Artois et laFranche-Çomté. La France centrale fut ainsi enfermée dans un cercle protecteur de provinces. Le règne laborieux de Louis XI avait accru et organiséce grand corps, maintenant capable de se mouvoir et d’agir au dehors. L’ordre intérieur était affermi, et la bourgeoisie accoutumée, aussi bien que la noblesse, à plier sans murmure sous la main du roi. La fille aînée de Louis XI, Anne de Beaujeu, régente pendant la minorité du jeune roi, se montra digne de son père : les Etats, convoqués par elle, défendirent la couronne contre une

réaction aristocratique; mais Anne fie Beaujeu les renvoya lorsqu’ils montrèrent des velléités <1 indépendance. Leduc d Orléans, qui prit les armes pour lui enlever la régence, lut battu et pris à Saint-Aubin-du-Cormier. Le dernier des grands vassaux, le duc de Bretagne, avait figuré dans cette guerre ; il meurt peu après, ne laissant qu’une fille. Anne de Beaujeu la marie malgré elle à Charles VIII, et constitue définitivement, par cette acquisition de la Bretagne, l’uihté du royaume. La France du moyen âge a disparu.

Une révolution analogue s’est opérée en Angleterre par des moyens bien différents. Trente ans de guerre civile, l'épuisement de la haute aristocratie décimée par ses discordes, et la lassitude de la nation, donnèrent à la royauté un ascendant qu’elle ne pouvait conquérir par elle-même et qui, d’ailleurs, ne devait ralentir que pour un temps la marche de ce grand peuple vers la liberté politique. La guerre des deux Roses eut pour effet de faire disparaître en Angleterre la féodalité, qui pouvait diviser la nation, et non pas l’aristocratie, qui devait contenir la royauté. Les faiseurs de rois , comme on appelait les Warwick, ces grandes maisons qui menaçaient le repos et l’unité de l’Angleterre, seront abaissées par ces longues gnerres sans que toute influence politique soit enlevée à cette noblesse intelligente et énergique qui doit di- ' riger avec tant de gloire les destinées de son pays.

La dynastie de Lancastre, qui avait la rose rouge pour emblème, fut menacée et bientôt renversée du trône par la maison d’York, qui prit la rose blanche pour drapeau. Richard d’York prend la place de

Henri VI, que défend en vain le courage persévérant de sa femme Marguerite d’Anjou. Le fils de Richard, Edouard IV, régna cinq ans en paix; mais une sanglante tragédie s’accomplit à sa mort et semble jeter une malédiction sur sa race. Il laissait deux fils que leur oncle Glocester fit étouffer pour régner à leur place. Le meurtrier ne jouit que deux ans de son crime : un rejeton des Lancastre, Henri Tudor de Richemont, vint du fond de la Bretagne le précipiter du trône» La bataille de Bosworth, où périt Glocester, fut la victoire définitive de la maison de Tudor, qui devait régner cent dix-huit ans. Le nouveau roi s’affermit par son mariage avec une fille d’Edouard IV, dernière héritière de la maison d’York.

Malgré les vaines tentatives des partisans de la rose blanche, Henri VII mourut roi, laissant la royauté seule debout au milieu de tant de ruines. Le cin-

quième des terres du royaume était devenu, par confiscation, domaine de la couronne; des impôts de toutes sortes, une juridiction arbitraire, éprouvèrent sans les lasser la patience du parlement et la docilité du pays. De grands bienfaits compensaient ces inconvénients d’un pouvoir trop étendu. L’abolition du droit de maintenance enleva aux grands seigneurs toute force armée; en revanche, la concession du droit d’aliéner leur fortune, jusqu’alors substituée intacte de mâle en mâle, leur offrit le moyen de se ruiner, et le roi les y invitait par la splendeur de sa cour. Henri VII donna sa fille au roi d'Ecosse, Jacques IV, devenu roi par le choix de la noblesse de ce malheureux pays, déchiré par la guerre civile,

et ne cédant qu’avec peine à l'influence voisine de la civilisation anglaise, qui devait pourtant l'envahir et l’absorber.

L’unité politique ne fut pas en Espagne, comme en Angleterre, le fruit de la guerre civile, mais la conséquence naturelle de celte unité religieuse qui était l’âme de la nation. La conquête laborieuse de la Péninsule, lentement arrachée aux musulmans, confondit à jamais, dans l’esprit de ce peuple, la cause de la religion catholique et celle de la patrie. La domination de l'une devint le symbole de l’indépendance de l’autre; et l’inquisition continua, sous une autre forme, cette guerre sainte , à laquelle l’Espagne semblait exclusivement dévouée. Ainsi se trouva formé, par les événements et la nécessité, le caractère ineffaçable du peuple espagnol. Il fut dès lors soumis à l’une de ces influences supérieures et perpétuelles que les peuples subissent parfois sans les comprendre, et dont l’histoire peut seule rendre raison : impulsion primitive, aussi irrésistible que le génie d’une race et que l’action d’im climat.

Nous avons vu comment l’égalité chrétienne, entretenue par les communs périls , était devenue sans peine une égalité politique, à mesure que les conquérants prenaient possession du pays. Ce peuple qui n’avait pas connu le servage, cette bourgeoisie militaire à qui la victoire sur l’étranger donnait en même temps des privilèges et une patrie, ces nobles qui ne voyaient dans leurs rois que des compagnons d’armes, devaient rendre difficile l’établissement de ce despotisme royal auquel l’Espagne était insensiblement

amenée par ses tendances religieuses aussi bien que par le mouvement général de l’Europe. La liberté s’était déjà vigoureusement développée dans ce pays, sous la seule forme défensive qu'elle pouvait prendre au moyen âge, sous les noms de coutumes et de privilèges. La Castille et l’Aragon avaient leurs cortès, sortes d’Etats généraux, où le clergé, la noblesse et les députés des villes venaient voter l’impôt et surveiller le gouvernement. L’Aragon avait les privilèges les plus étendus et s’en montrait le plus jaloux. C’est la noblesse de ce pays qui prêtait, au couronnement ,î de ses rois, ce serment resté célèbre : « Nous qui, séparés, sommes autant que vous, et qui, réunis, pouvons davantage, nous vous faisons notre roi, à condition que vous garderez nos privilèges, sinon, non. » Des ordres militaires qui donnaient à la noblesse la force de l’association, une alliance entre les villes pour réprimer le brigandage, cette Sainte-Hermandad qui avait ses tribunaux et sa police, étaient autant d’éléments de résistance que la royauté avait à vaincre pour devenir prépondérante, comme dans le reste de l’Europe occidentale. La royauté devint capable de cette tâche lorsque, après de longs désordres, l’héritière de Castille, Isabelle, épousa Ferdinand, fils aîné du roi d’Aragon, décidant, par la réunion de ces deux couronnes, l’unité de l’Espagne et l'expulsion définitive de l’étranger.

Le terme de la domination musulmane en Espagne était venu. Tout le monde en pressentait la chute, et les fils des conquérants eux-mêmes. Lentement refoulés vers le sud, réduits enfin aux murs de Grenade, les

LA FEODALITE

Maures, attaqués dans ce dernier refuge par Isabelle et Ferdinand, s’y défendirent avec un héroïsme qui retarda leur inévitable ruine. La persévérance des chrétiens qui, sur l’emplacement de leur camp bnïlé, élevaient une ville en témoignage de leur résolution immuable, l’emporta sur la constance des assiégés. Ils se rendirent le 5 janvier 1492, en recevant, pour la sûreté de leurs biens et pour la liberté de leur culte, des garanties que l'ardeur religieuse de l’Espagne devait rendre illusoires. L’inquisition, appliquée à l’extirpation de l’hérésie et secondée par les passions populaires, continua la lutte après la victoire. La tolérance traditionnelle des musulmans et leur bonne foi commerciale avaient attiré en Espagne un grand nombre de ces Juifs que l’Europe féodale persécutait ou dépouillait sans scrupule. La défaite de l islamisme les livra, en même temps que les vaincus, à la haine du peuple et à l’impitoyable politique de l’inquisition, qui avait reçu de Ferdinand une vie nouvelle. L’expulsion des juifs, l’interdiction de leur culte aux Maures, ne pouvaient suffire à un tribunal qui étendait sa juridiction sur le fond même de la conscience humaine. Les conversions apparentes ne le contentaient pas : la torture arracha des aveux mortels; une procédure secrète livra au bûcher d'innombrables victimes. Le goût de ces affreux supplices, les délations et la terreur portèrent à l intelligence et au caractère de la nation de profondes atteintes ; une fois entrée dans la voie de ces persécutions sanglantes, l’Espagne se mit en dehors du mouvement général de la civilisation européenne.

Le pouvoir royal fit les mêmes progrès que l’unité religieuse. Ferdinand devint le grand maître des ordres militaires de la noblesse, fit tourner la Sainte- Hermandad au profit de son influence et s’en servit comme d’une arme contre l’aristocratie. Les trésors du nouveau monde, le mariage de Jeanne la Folle, fille de Ferdinand et d’Isabelle, à Philippe le Beau, fils de Maximilien d’Autriche et de Marie de Bourgogne, et petit-fils de Charles le Téméraire, la réunion sur une seule tête de toutes ces couronnes, surmontées bientôt de la couronne impériale, vont donner à l’Espagne une puissance passagère et trompeuse, dont la source n’est pas en elle-même, et qui, s’écroulant par le seul cours des choses, la laissera plus épuisée que jamais. Le gouvernement impérieux du cardinal Ximénès, régent du royaume après la mort de Ferdinand, la victoire du jeune roi, Charles Ior, sur la bourgeoisie, soulevée pour le maintien de ses privilèges, assurent pour longtemps l’obéissance du peuple espagnol, qui va devenir l’instrument de la grandeur deCharles-Quint, et qui succombera, avec Philippe II, dans une lutte inégale contre l’esprit nouveau de l’Europe.

Le Portugal avait vu la féodalité vaincue, comme en France et en Espagne, par les progrès de la royauté. Mais sur ce théâtre étroit se déployèrent peut-être plus d’audace et plus d’habileté que dans le reste de l’Europe. Jean II annonça hautement ses réformes, enleva leurs privilèges aux seigneurs et les soumit à la loi commune. L’échafaud et le poignard le délivrèrent de toute résistance, et la royauté se trouva en un seul

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règne définitivement affermie. Elle tourna au dehors l’activité de ce peuple intelligent et laborieux, auquel les découvertes maritimes ouvrirent bientôt une vaste carrière.

Chute de Conntantinople. — Fin du moyen Agr*

Pendant que s'accomplissaient ainsi en Europe la destruction du système féodal et l’organisation de ces grands peuples auxquels étaient remises les destinées de la civilisation moderne, s’écroulait le dernier vestige du monde ancien, cet empire d’Orient, qui survécut assez longtemps à la civilisation dont il était sorti pour voir l’invasion des barbares se constituer et produire une société nouvelle. La quatrième croisade faillit anéantir l’empire grec; un dernier élan de l’invasion musulmane l’emporta. Le treizième siècle avait vu l’Asie agitée par de grands mouvements de peuples, analogues à ceux qui avaient causé au quatrième siècle l’inondation de l’Europe. Les Tartares Mongols s’étaient ébranlés comme 'les Huns, entraînant tout sur leur passage. Sous leur grand chef Tchinghis-Khan, leurs tribus nomades avaient asservi la Russie naissante, et traversé le Danube. Ce flot d’hommes s’écoula de lui-méme; la Russie seule paya tribut aux fils du grand chef et ne fut délivrée que par Iwan III.

Moins rapides que la course des Mongols, les progrès des Turcs furent plus durables. Leur empire, fondé dans l’Asie Mineure, sur les débris de celui des

Seldjouckles, s étendit avec une régularité menaçante pour l’empire grec. Un fanatisme ardent, de brillantes qualités militaires, l’institution des janissaires, jeunes chrétiens, nés ou faits prisonniers, élevés dans l’habitude des armes et dans l’exaltation religieuse, le génie des premiers sultans, emportèrent tous les obstacles. Andrinople et la plus grande partie de l’empire grec furent conquises; une croisade féodale, venue au-devant des envahisseurs, fut exterminée à Nicopolis; les Turcs allaient entreprendre l’œuvre plus difficile de la prise de Constantinople, lorsqu’une résurrection passagère de l’empire mongol arrêta leur progrès. Leur sultan, Bajazet, fut vaincu et pris parTamerlan. Mais avec le vainqueur périt la domination mongole, comme celle des Huns avait disparu avec Attila. Les Turcs, plus forts qu’avant cette courte tempête, écrasèrent les Hongrois, fidèles défenseurs de la chrétienté, et reprirent leur marche vers Constantinople. MahometU eut la gloire de les y conduire et d’établir définitivement en Europe le siège de l’empire ottoman. L’admirable situation de Constantinople, la force de ses murailles, le courage d’un seul homme, l’empereur Constantin Paléologue, tinrent longtemps les Turcs en échec, malgré l'insouciante lâcheté des habitants. L’ardente persévérance du sultan, son artillerie redoutable, sa flotte, transportée par terre dans le port même de la ville, triomphèrent de la difficulté des lieux. Constantinople fut prise d’assaut le 29 mai 1453 et le dernier héritier de l’empire grec mourut les armes à la main. L’Europe ignorait encore l’importance de cette perte et n’en ressentit alors que faiblement la

LA FEODALITE

honte; elle va plutôt en profiter, grâce à la dispersion de ces Grecs cultivés, qui portent partout avec eux le goût des lettres et de la philosophie : héritage fécond de l’antiquité, conservé heureusement à l’abri des murs de Constantinople, et ravi aux barbares pour être un jour livré à leur postérité. L’élan de la conquête turque dépassa bientôt Constantinople. La vallée du Danube fut conquise, la Perse attaquée par le grand Sélim, qui soumit la Syrie, l’Egypte, et rendit Alger tributaire. Son successeur sera Soliman le Magnifique, l’un des arbitres de l’Europe, l’allié recherché par le roi de France.

/ Quelle distance nous sépare des croisades, et quels changements se sont accomplis dans l'état politique et dans l’esprit des peuples! L’Angleterre, laFrancej l’Espagne, arrivées à l’unité intérieure, vont jouer le plus giand rôle dans les débats nouveaux que le génie de l’Europe va soulever, et qui prendront l’Allemagne et l'Italie pour champs de bataille. L’ordre Teutonique, dernier vestige des croisades, est déjà affaibli par la Pologne et disparaîtra bientôt pour faire place à une monarchie nouvelle. La Suède, qui avait reçu du Danemark la civilisation et le christianisme, et que l’union de Calmar tenait encore en tutelle, s’est émancipée pour vivre de sa vie, et viendra jeter à son tour son épée dans la balauce où seront pesées les destinées religieuses et politiques de l’Europe centrale. La royauté moderne, arbitre suprême des sociétés, les conduisant lentement à l’égalité civile et gardienne de leur unité politique, est fondée en France, en Espagne et en Portugal. La liberté, qui a rempli cette

époque de ses longs combats contre l’ordre féodal, a triomphé en Suisse, régné en Italie, fleuri dans les villes libres d’Allemagne , agité l’Espagne et la France: elle semble sommeiller en Angleterre, mais elle y a jeté des fondements indestructibles et s’y est préparé un glorieux avenir. Une révolution religieuse va lui venir en aide. Que de signes précurseurs l’ont annoncée ! C’est ce grand schisme qui, après la captivité des papes à Avignon, divisa pendant soixante dix ans la chrétienté, ébranlant les bases du saintsiège et soulevant de dangereuses questions de ♦prééminence entre les conciles et la papauté. Ce sont ces doctrines gallicanes sur l’indépendance de l’Eglise dont Gerson s’est fait l’éloquent interprète; c’est la prédication de WiclelT, nivelant la société au nom de l’Evangile; c’est le bûcher encore fumant où Jean Huss, vengé par de sanglantes représailles, expia ses attaques contre la hiérarchie de l’Eglise et le pouvoir temporel du saint-siège; c’est enfin l’aurore de cette renaissance littéraire qu’un pape va favoriser de tout son pouvoir et qui doit renouer les traditions philosophiques du genre humain.

Le moyen âge a donc péri, parce que la civilisation moderne a brisé son enveloppe. L’histoire du genre humain nous offre le même spectacle que celle de la nature : sous la plante desséchée paraît la tige d’une plante nouvelle; une chose n’est détruite que parce qu’elle est remplacée. Mais, si réguliers que soient ces grands changements dans l’état de l’humanité, ils ne peuvent s’accomplir sans de grandes douleurs. A la lutte continuelle de l’avenir et du passé se joint l’infinie

LA FEODALITE

variété des passions humaines, et la marche du monde, sa ns pouvoir être suspendue, en est pourtant cruellement troublée. L’établissement de l’ordre social du moyen âge coûta bien des maux à l’Europe ; la destruction de cet ordre fut pavée plus cher encore. Nous venons de traverser l àge de fer de la civilisation moderne. Dans quel état la querelle des investitures, les discordes des républiques ont-elles laissé l’Italie ? L’unité des peuples occidentaux est fondée, mais à quel prix ? En Angleterre, la guerre inexpiable des deux roses; en France, cent ans de meurtres, de pillage, de famine, d’affreuses insurrections noyées dans le sang. La bourgeoisie combat, à Paris et en Flandre, pour une liberté alors inaccessible ; les jacques, dans les campagnes, pour d’atroces et vaines vengeances. C’est un repos que le règne sanglant de Louis XI; c’est pour le bien public que Ferdinand et Jean de Portugal sont crûels, que l’héroïque Juan de Padilla meurt sur l’échafaud. Que de sang coûtent à l'Europe les premiers ébranlements de l’Eglise et même ses victoires ! Le fer et le feu ont effacé les albigeois de la terre, les hussites ont vengé cruellement le martyre de leur chef ; en Espagne s’étend sur les Maures, sur les Juifs, sur les chrétiens eux-mêmes, le brûlant réseau de l’inquisition. Est-ce l’enfer, est-ce l’Europe enfantant la civilisation moderne, que le grand poète de cet âge a voulu peindre dans ces vers terribles : « Les soupirs, les pleurs, les plaintes profondes qui s’élevaient dans cette nuit sans étoiles, m’arrachèrent des larmes; la confusion des langues, les horribles imprécations, les paroles de douleur, les accents de rage,

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les cris perçants, les gémissements étouiFés, le choc des mains ennemies, se mêlaient tumultueusement dans cette sombre atmosphère, c*omme les tourbillons de sable emportés par les vents. »

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