‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 29 sur 90 · I.A RENAISSANCE · texte numérisé non relu

I.A RENAISSANCE

sa longue enfance, elle eut passé les Alpes avec Charles VIII, le plus puissant instrument de l'imité nationale en Europe. Ses commencements avaient été faibles et presque inaperçus, comme son origine était obscure. Les Chinois connaissaient la poudre; Roger Bacon passa en Europe pour l’avoir trouvée ; les Arabes en appliquèrent la force au lancement des projectiles. Le canon fit, à Crécy, une apparition peu remarquée ; les archers des communes anglaises eurent plus de part que lui à la victoire. Les frères Bureau organisèrent l' artillerie de Charles VIL ; Louis XI la mit entre les mains d’un maître général, et, quand Charles \ 111 envahit l’Italie, il y traînait cent quarante pièces de canon. La royauté avait dès lors trouvé son arme : la lance du seigneur est vaincue, la cuirasse inutile, le château est un refuge peusùr pour l’indocilité féodale, les murs des cités sont impuissants à garantir les libertés bourgeoises. Qui a du canon, sinon le roi? Bientôt l’arquebuse, encore informe et lourde, deviendra cet instrument maniable, commode et terrible à la fois, qui donne à l’homme seul plus de précision dans ses coups et aux hommes réunis plus de puissance que le canon. Le fusil est l’arme nationale et populaire; par lui sera décidée en Europe la supériorité de l’infanterie, le règne des nations armées, l’avéncment^le l’égalité sur les champs de bataille. Enfin le fusil s’allége et se raccourcit pour devenir une arme individuelle et privée, un instrument de défense personnelle , l’arme favorite des guerres de religionenFrance et de la révolution d’Angleterre. «J’ai un bon cheval, de bons pistoletset une bonne cause,» ditun membre du parlement.

En général, l’usage militaire fie la poudre fut aussi favorable à radoucissement des mœurs qu’au progrès de la politique. Dès lors devinrent plus rares ces luttes corps à corps, ces étreintes sanglantes qui endurcissent la nature humaine et qui ont contribué à dépraver l’antiquité. Les batailles furent plus courtes, plus décisives, et surtout, les défaites moins meurtrières. Un ennemi désarmé semble définitivement soumis. La simplicité des armes antiques le rendait, au contraire, toujours redoutable au vainqueur, qui se préservait de la révolte par le meurtre ou par l’esclavage. Enfin la guerre, compliquée désormais par l’invention variée de tant d’instruments de destruction, et par les calculs que leur emploi réclame, se rapprocha de plus en plus de la science et, par cela même, éleva les cœurs en cultivant les esprits. Le génie militaire, qui a pour but la défense d’une nation et la ruine des autres, se distingue à peine, par ses études et par ses travaux, du génie civil , dont la prospérité universelle est l’unique objet.

Mais tandis que V esprit humain, appliqué à une chose mauvaise en elle-même, ne peut qu’atténuer un Héau, cette même force créatrice peut faire d’un bien précieux et rare un bien inestimable et commun, du privilège de quelques-uns le patrimoine de tous. La pensée multipliée et répandue, la vie de l’esprit rendue accessible à tous les hommes, le moyen donné aux intelligences et aux volontés de se comprendre et de s’unir, en un mot, la création d’une sorte de conscience universelle émue en même temps des mêmes idées et docile aux mêmes impulsions, tels sont les

LA RENAISSANCE

bienfaits de l'imprimerie. Ils furent immédiats et ils durent encore, agrandis chaque jour; ils envahirent soudainement l’Europe, ils embrassent maintenant toute la terre, où se continue partout, à toute heure et dans toutes les langues, l’éternel entretien du genre humain dispersé. Il sulfit de jeter les yeux autour de nous, de considérer le rôle que remplit l’imprimerie dans nos affaires, et de compter tout ce qui nous manquerait si elle n’existait pas, pour comprendre qu’elle a reculé les bornes de notre nature, ajoutant à la parole de l’homme plus de puissance que le télescope n’en ajoute à sa vue ou le levier à son bras, lui donnant pour seules limites, dans l'espace et dans le temps, l’étendue du monde et la durée de l’espèce humaine. Les inventeurs ont senti l’importance de leur découverte; une sorte d’enthousiasme religieux se mêle à la persévérance de Gutenberg, au dévouement des Aide d’Italie et des Esîienne de France, des patients propagateurs de l’art typographique. La première tâche de l’imprimerie devait être de sauver les débris de l’antiquité, de mettre en stireté ce précieux héritage, diminué par le temps et par les barbares, conservé en partie dans les monastères, en partie à Constantinople. C’est au milieu du xve siècle que Gutenberg, associé à Faust et à Schœffer, constitue et perfectionne son art, et, dès le commencement du xvie, les auteurs anciens sont publiés et vendus en grand nombre. Cette diffusion des œuvres antiques suscita et nourrit le grand mouvement de la renaissance, qui, à son tour, vint alimenter la nouvelle industrie. L’imprimerie eut bientôt, en tout pays, la réforme à propager ou à com-

battre, et, unie dès lors à toutes les agitations de l’esprit humain, elle participe à sa dévorante activité.

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