Voyez l’Appendice K
LA RENAISSANCE
le jeune Ferdinand II, trahi par le peuple et par 1 ar- ,mée, se réfugie à Ischia, et Charles VIII est couronné roi de Naples, empereur d’Orient et roi de Jérusalem. Cette conquête rapide n’avait rien de durable; l’annonce d’une ligue formée entre toutes les puissances italiennes, soutenue par le roi d’Espagne et par l'empereur, suffit pour contraindre les Français à la retraite. Ils laissent à Naples dix mille hommes, qui bientôt sont forcés de les suivre, franchissentlesApennins et se trouvent à Fornoue en face de quarante mille hommes que la ligue avait rassemblés. Une seule charge les dispersa, et l’armée rentra en France, ne rapportant que de brillants souvenirs de cette stérile et romanesque expédition.
Si le successeur de Charles VIII, Louis XII, ne pensait plus à conquérir l’Orient, il avait sur l’Italie des prétentions plus sérieuses et plus étendues. Il voulait à la fois reprendre le royaume de Naples et revendiquer le Milanais, comme héritier, par sa grand mère, de la maison des Visconti. Allié à Venise, il s’empara sans peine du Milanais et s’y affermit en jetant Louis le More en prison. L’amitié des Borgia lui permettait de traverser sans combat l'Italie pour conquérir le royaume de Naples. Il aima mieux se l’assurer par un traité secret avec les Espagnols. Ces alliés de Frédéric, roi de Naples, s’engagent à le trahir et à partager son royaume avec le roi de France. Les Espagnols tinrent fidèlement la première partie de leur promesse et violèrent la seconde. Les batailles de Cerignola et du Garigliano livrèrent le royaume de Naples à l’Espagne et en chassèrentles Français.
L’absurde traité de Blois, qui, pour garantir à la France la possession du Milanais, promettait la Breta-» gne et la Bourgogne, avec la main de la fille du roi, à l’héritier de l’Espagne et de l’Autriche, au futur rival de François Ier, fut annulé par les Etats généraux et n’eut aucune influence sur le cours des événements. Avec Jules II, une politique nouvelle était inaugurée par le saint-siège. Ce pape énergique et intelligent espérait réunir l’Italie contre les étrangers et devenir le fondateur de son indépendance. 11 redoutait la puissance de Venise, jusqu’alors alliée des Français, et eut l’habileté de former contre elle une ligue qui l'abattit par les mains de la France elle-même. Le pape, l’empereur, le roi d’Espagne et le roi de France se liguent à Cambrai contre Venise, et c’est une armée française qui détruit , à la bataille d’Aignadel , les forces de la république, que le pape avait préalablement frappée d’interdit.
Jules II accorde l’absolution à Venise aussitôt qu’elle n’est plus à craindre et s’unit à elle contre les Français. Ce vaillant pontife profite^ pour pousser vivement la guerre, des religieuses hésitations de Louis XII. Il canonne la Mirandole et y entre par la brèche. Il y allait cependant être battu, lorsque Louis XII, mêlant mal à propos un débat spirituel à cette lutte politique, tenta de déposer Jules II. Ce fut le salut du pape; une sainte ligue est formée entre les récents ennemis de Venise, mais celle-ci y est entrée à la place du roi de France, qui devient l'ennemi commun. Les Suisses et Henri VIII, roi d’Angleterre, prennent part à la lutte, et la France est menacée sur ses frontières aussi bien
LA ItENAISSAfiCE.
qu’en Italie. Louis XII résista rl'abonl sans désavantage. Un héros de vingt-deux ans, Gaston de Foix, étonna l’Italie par la sûreté de ses manœuvres et par l’impétuosité de ses attaques. Il chasse les Suisses d’Italie, dégage Bologne pressée par les Espagnols, emporte Brescia d’assaut et l’inonde de sang, bat les Espagnols à Ravenne, et meurt trop tôt pour la France en chargeant presque seul cette redoutable infanterie. Cette mort perdit tout: les Suisses écrasent l’armée française à Novare et prennent son artillerie : au nord, les Français sont battus par les Anglais, à Guinegate; vingt mille Suisses marchaient sur Dijon; il fallut traiter, payer les Suisses, renoncer au Milanais, s’allier à Henri VIII, dont la sœur épousa Louis XII. La France n’avait perdu que de vaines conquêtes; la guerre, qui s’était faite le plus souvent hors de.ses frontières, n’avait pas atteint sa prospérité naissante: depuis l’avénemenl de Charles VIII, elle vivait et travaillait en paix sous la protection de l’autorité royale ; le nom de Père du peuple, donné à Louis XII, n’est autre chose qu’un témoignage de cette sécurité intérieure et de la reconnaissance des populations pour un si grand bienfait.
C’est alors que paraissent sur la scène les deux hommes, si opposés de caractère et de génie, qui doivent recouvrir de leur rivalité personnelle l’inévitable lutte de la France et de l’Espagne. Le plus pacifique des rois de France ne pouvait se laisser, sans combat, entourer par les immenses possessions de la maison d’Autriche, réunies à la monarchie espagnole entre les mains de Charles-Quint et accrues de la cou-
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ronne impériale. Qu’était-ce donc lorsqu’un roi chevalier montait sur le trône deFrance, lorsqu'à LouisXIL succédait François 1"! Ce règne, tour à tour si brillant et si sombre, fut inauguré par une victoire. L’année française, trompant les Suisses qui gardaient les passages des Alpes, franchit des délilés jusque-là impraticables, et débouche dans le Milanais par le col de PAreentière. Trente mille Suisses vinrent audevant d’elle à Marignan. Ils se jetèrent intrépidement sur l’artillerie du roi, sans être arrêtés par les charges réitérées de la cavalerie française. La bataille, interrompue par la nuit, recommença le lendemain et fut terminée à l’avantage des Français par l'arrivée de leurs alliés de Venise. Les Suisses, déjà ébranlés, se retirèrent lentement. Le véritable fruit de ce combat de géants, comme l’appelait Trivulce, fut la conclusion avec la Suisse d’une paix perpétuelle qui permettait au vainqueur d’enrôler les vaincus, et qui assurait au roi de France le secours de cette admirable infanterie. L’Italie semblait livrée aux Français. Le pape Léon X, qui venait de succéder à Jules II et qui devait assister au démembrement de l’Éclise, rendit Parme et Plaisance au roi de France, et conclut avec lui ce célèbre concordat qui confirmait et étendait l’indépendance de l'Église gallicane et limitait aux seules Annateslcs revenus que le saint-siège pouvait tirer de la France. Quant au royaume de Naples, première occasion des guerres d’Italie, le traité de Noyon le laissa aux Espagnols, en échange de vaines promesses.
La mort de l’empereur d’Allemagne, Maximilieu,
LA KENAISSANCE.
mit en présence les deux rivaux. Tous deux poursuivirent les électeurs de leur argent et de leurs intrigues ; tous deux, trop puissants pour n’être pas redoutés des princes allemands, eussent écliôué, si Frédéric le Sage, électeur de Saxe, n’eùt refusé l’empire et désigné luimême dans Charles-Ouint le défenseur nécessaire à l’Allemagne contre les Turcs. C’était mettre en péril l’indépendance de l’Europe pour assurer celle de l’Allemagne. Jamais souverain ne parut plus près de cette chimère tant poursuivie de la monarchie universelle que ce jeune prince, maître du nouveau monde et des plus riches pays de l’Europe. Son habileté, si supérieure à l’héroïque imprudence de son unique adversaire, semble lui assurer le succès; mais tant de justes raisons d’espérer seront confondues par la force des choses et par des événements imprévus plus puissants que la sagesse humaine.
Charles-Quint avait pour lui le pape et le roi d’Angleterre, que François Ier s’était en vain efforcé d’attirer dans son parti. La Navarre, que l’Espagne retenait malgré les engagements pris à Noyon, fut envahie par les Français, mais trop tard pour seconder la révolte des communes espagnoles, étouffée dans le sang. Battus en même temps dans le Luxembourg, les Français le sont encore dans le Milanais, à l’attaque inutile et sanglante de la Bicoque. L’avénement au trône pontifical d Adrien VI, ancien précepteur de Charles-Quint, la trahison du connétable de Bourbon, que les injustices du roi firent passer à l’empereur et qui tenta de lui conquérir la Provence, les revers de Bonnivet en Italie, mirent la France dans le plus extrême péril.
Elle parut frappée d’un coup mortel à la bataille de Pavie.
Ce fut une défaite féodale, analogue à celles de Crécy et d’Azincourt. Le point d’honneur, qui empêche le roi de prendre une position plus forte, l’imprudence chevaleresque, qui le pousse à rendre son artillerie inutile, en se jetant au devant d’elle pour charger l’ennemi, étaient dignes d'un autre âge, sinon d’un meilleur sort. Le roi de France fut pris l’épée à la main. « De toutes choses, écrivit-il à sa mère, il ne m’est demeuré que la vie et l'honneur. »
Il ne se doutait pas qu'il gagnait par sa défaite l’appui de l’Europe, et que cette tendance de tous à secourir le plus faible pour se préserver du plus fort, qui devait plus tard donner naissance à un système régulier d’équilibre européen, allait agir eu faveur du roi vaincu. Pendant que, dans sa prison de Madrid, il signait ce traité désastreux qui livrait la Bourgogne aux impériaux et qui abandonnait toutes les prétentions de la France , les puissances italiennes se liguaient avec le roi d’Angleterre pour mettre un obstacle à l’ambition trop heureuse de Charles-Quint.
Celui-ci se vengea cruellement de la mauvaise foi du roi de France, qui avait fait annuler à son retour le traité de Madrid, et de la révolte de l’Italie, qui aspirait à l'indépendance. Il abandonna ce malheureux pays au connétable de Bourbon, que suivait ou plutôt qu’entraînait une armée d’aventuriers. Dans cet âge de transition, où la guerre avait cessé d’étre féodale sans que les armées modernes fussent encore régulièrement organisées, le manque de solde suffisait
LA RENAISSANCE
pour changer les troupes en bandes iudisciplinables, avides de meurtre et de pillage. Cette foule d’hommes armés, qui se précipitait avec le connétable de Bour bon sur l’Italie, était semblable aux grandes compagnies qui avaient dévasté si longtemps la France, et aux armées irrégulières qui vont désoler l’Allemagne. Le fanatisme religieux, excité par la réforme, se mêlait au goût du sang et du butin. On parlait d’étrangler le pape aussi bien que de piller Rome. Cette ville, remplie par Léon X des chefs-d’œuvre de l’art italien, fut prise d’assaut en une heure et livrée pendant dix mois à la plus affreuse dévastation. Le connétable de Bourbon avait été tué en se jetant un des premiers dans la place, et ainsi s’était terminée une vie agitée, à laquelle l’éclat, sinon l’honneur, n’avait pas manqué.
Ce brigandage, toléré par l’empereur, rendit à la cause de François Ier l’opinion de l’Europe. Il intervient en Italie, trop tard pour la sauver, assez tôt pour la reprendre, si son imprudence naturelle n’avait encore une fois ruiné de justes espérances. Pendant que Lautrec, maître du Milanais, vient assiéger Naples par terre, le Génois Doria la bloquait par mer au nom de la France. François Ier alarma ce puissant amiral par le dessein avoué de ruiner Gênes au profit de Savone. Doria passe alors au parti de l’empereur, Naples est sauvée, Lautrec réduit à capituler et l'Italie définitivement perdue pour la France. Le traité de Cambrai livra l’Italie sans réserve à l’Espagne, et le roi de France parut s’estimer heureux de voir Charles- Quint abandonner toute prétention sur la Bourgogne.
La paix était nécessaire à l’Europe, menacée par les
Turcs qui avaient envahi la Hongrie et qui assiégeaient Vienne. L’Allemagne chrétienne s’unit, malgré ses divisions religieuses, contre le sultan, et le contraignit de reculer. Telle était déjà cependant la prédominance des intérêts politiques sur les passions religieuses, que le roi de France avait noué des relations avec Soliman et comptait sur ce redoutable allié pour abaisser Charles-Quint. La conquête de Rhodes, une flotte nombreuse et aguerrie, l’établissement des ports militaires de Tunis et d’Alger donnaient aux Turcs l’empire de la Méditerranée et y rendaient impossible le commerce européen. La marine génoise parvint à forcer la Goulette à l’entrée du golfe de Tunis, et vingt mille captifs chrétiens, triste témoignage de la puissance maritime des Ottomans, furent délivrés par Charles-Quint. Ce bienfait ne fut pas payé trop cher, quelques années plus tard, par l’échec complet de l’empereur dans une tentative semblable contré Alger. Malte, cédée par lui aux chevaliers de Rhodes, chassés de leur île par les Turcs, devint la seule et faible protection offerte au commerce chrétien dans la Méditerranée.
Pendant que Charles-Quint jouait le rôle de défenseur de la chrétienté, son rival cherchait ses alliés en dehors de l’Europe chrétienne et en dehors de l’Eglise. Les capitulations de la France avec Soliman assuraient au commerce français la sûreté dans le Levant, et déclaraient le roi protecteur des lieux saints, tandis que par un traité secret le sultan s’engageait à attaquer Naples. En même temps une alliance se négociait entre le roi de France et les protestants d’Allemagne. La