‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 35 sur 90 · I.A REFORME · texte numérisé non relu

I.A REFORME

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gouvernements européens, contre In monarchie espagnole, et s’appuyer sur des peuples libres par nature et par nécessité, sur la Suisse, sur les Pays-Bas, sur l’Angleterre. Elle régna surtout sur des races dont le génie indépendant, et favorable à la liberté individuelle, s’associa étroitement à son propre génie; et elle lutta contre des peuples, en qui le goût d’un pouvoir central supérieur aux individus, de l’unité de gouvernement et de croyance , semble un héritage du génie organisateur et despotique de l’empire romain.

Des causes nombreuses et diverses assignées à la réforme, aucune n’a été plus unanimement reconnue que la corruption croissante de l’Eglise romaine. Les plaintes prophétiques de saint Bernard, avaient devancé les justes prières des Gerson et des Pierre d’Ailly, et ces témoignages illustres devaient recevoir une consécration de la bouche même du plus grandgrand adversaire du protestantisme, de Bossuet. Tous avaient demandé à l’Église une réforme intérieure et volontaire, qui eût garanti peut-être la paix et l’unité du monde chrétien. Quel terrible avertissement que le grand schisme, où s’était posée, sans pouvoir être résolue, la question fondamentale de l'autorité des conciles sur les papes, ou de la supériorité des papes sur le conciles ! Accorder avec l’intérêt général de l’Eglise cette domination absolue d’une volonté unique et sans contrôle, était le problème qui déjouait les efforts des plus grands esprits de ce temps, et que la réforme devait violemment trancher pour la moitié de l’Europe. L’indigne caractère de quelques pontifes,

les crimes des Borgia, ajoutaient à la difficulté du problème tout en rendant plus urgente la nécessité de le résoudre. Un pape guerrier et politique, comme Jules II, pouvait rendre de grands services à l’Italie; mais l’Europe chrétienne reconnaissait difficilement dans ce soldat courageux et dans ce diplomate habile, son premier pasteur. Les bienfaits de Léon X, sa protection éclairée, son goût délicat et surtout sa passion pour le beau, le rendirent cher, à juste titre, à tous les lettrés et à tous les artistes de l’Europe civilisée; mais n’était-ce pas le même homme qui, pour rassembler un argent, d’ailleurs si noblement employé, dispersait en Europe les vendeurs d’indulgences, et encourageait un trafic dont un esprit plus religieux eût prévu et repoussé le scandale?

La renaissance ne jouait donc dans la réforme qu’un rôle indirect : elle ne mettait l’Eglise en danger qu’en lui faisant oublier son caractère et sa mission, mais elle conduisait plutôt les hommes à l'indifférence religieuse qu’à la passion réformatrice, elle faisait des Érasme et des Montaigne plutôt que des Luther. La force de la réforme fut au contraire dans cet esprit religieux des peuples dont les hommes qui gouvernent le monde oublient trop souvent l’importance, et qui produit par intervalles des mouvements aussi inattendus qu’irrésistibles. Léon X et l’Église lettrée ne se doutaient pas que Rome, embellie par tant de chefsd’œuvre, parût aux hommes du Nord « une nouvelle Babylone; » et l’aimable protecteur de Raphaël, le spirituel correspondant d’Érasme ne pouvait voir autre chose « qu’une querelle de moines » dans ce débat ou

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le peuple allemand mettait déjà toute son àme, où l’Europe entière allait être enveloppée.

Des mouvements semblables avaient déjà ébranle l’Eglise. Jean Huss, brûlé par le concile de Constance pour une tentative de réforme, avait été vengé par la guerre et par des victoires. Wicleff, qui avait soulevé 1’A.ngleterre, méritait son surnom d 'étoile du matin de la réforme. Enfin, diverses hérésies, conservées par la tradition ou suscitées par de mystiques interprétations de l’Écriture, comme celles des albigeois et des Lollards, avaient ensanglanté le midi et le nord de l’Europe. Mais ces mouvements, le plus souvent anarchiques et populaires, devaient échouer, parce qu'ils alarmaient plus d’intérêts qu’ils n’excitaient de sympathies. La réforme, au contraire, a réussi, parce qu’elle donnait à la passion changeante et passagère l’appui solide et durable de l’intérêt. C’est une illusion souvent fatale aux réformateurs que d’attribuer à une idée trop de puissance, en dédaignant de l’associer à quelque intérêt général, à quelque utilité comprise et désirée par tous Jamais les principaux plébéiens de Rome n’eussent persuadé au peuple de lutter, avec une si ferme patience, pour l’égalité politique, si l’espérance de l’abolition de l’usure et de la loi agraire n’eût mis l’intérêt privé du parti du droit public. Ce que la vente des biens nationaux a donné de durable et d'invincible à la révolution française, la sécularisation des biens ecclésiastiques l'a donné à la réforme. Plus d’un prince qui l’eût écrasée a combattu pour elle ; une génération a suffi pour rendre inébranlable la révolution territoriale qu’elle a produite, et par suite

la révolution religieuse qu’on n’en pouvait plus distinguer.

L’occasion de la réforme ne paraît pas répondre à l’importance de ses causes et à l’étendue de ses effets. Une décision énergique du pape contre le scandaleux trafic des indulgences, ou un concile sagement réformateur aurait suffi sans doute pour étouffer le débat à sa naissance ou pour en reculer l’explosion; mais l’indifférence de Léon X et l’absurde polémique des défenseurs de la vente des indulgences nourrirent et gra ndirent la discussion , qui embrassa bientôt des questions plus hautes et des intérêts plus généraux que le commerce du dominicain Telzel et que les théories de ses apologistes.

C’était le lils d’un mineur d’Eisleben, étudiant, puis docteur à l’université de Wittemberg, qui devait engager cette grande lutte et la conduire à son terme. Il avait étudié le droit, la philosophie, la musique, s’était fait moine en un jour de ferveur et plongé dans l’étude des saintes Ecritures. L’âme ardente de Martin Luther devait l’emporter au delà de son premier dessein; son éloquence naturelle, tour à tour élevée et familière, sa façon vive et populaire de traiter le» plus hautes questions et de les rendre claires aux esprits simples, son goût pour l’invective et surtout l’emploi nouveau, en pareille matière, de cette vigoureuse langue allemande, qui fit sous sa main tant de progrès, tout en lui servit à propager ses doctrines et à lui gagner des partisans, plus rapidement qu’il ne l’eût lui-même espéré et voulu. L’imprimerie multipliait et répandait ses écrits jusque dans les plus humbles vil-

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luges de l’Allemagne. Même captif, il prêchait toujours et partout; aussi eût-il le droit de dire : « C’est la parole qui, pendant que je dormais tranquillement et que je buvais ma bière avec mon cher Mélanchthon, a tellement ébranlé la papauté que jamais prince ni empereur n’en a fait autant. »

Il était d’abord bien loin de songer à une si grande entreprise; nul moins que lui ne pressentit son rôle : « Qui a vu cela dans les étoiles? » disait-il en parlant de sa vie. L’abus des indulgences lui lit mettre en

question les indulgences elles-mêmes, puis le droit du pape eu cette matière, puis ses droits de toute sorte, certains sacrements et certaines crovances : le culte

des saints, le purgatoire, la confession auriculaire, la transsubstantiation dans le sacrement de l’Eucharistie, le célibat des prêtres et les vœux monastiques. Faisant chaque jour un pas de plus vers une complète indépendance, il niait l’autorité du pape, pour reconnaître celle des conciles; puis celle des conciles, pour seu remettre aux Pères de l’Eglise, et enfin, supprimant tout intermédiaire entre l’homme et la parole sacrée, il ne reconnut plus d’autre autorité cpie celle des saintes Ecritures interprétées par la raison individuelle. Mais Luther ne semblait affranchir l'homme du jugement de ses semblables que pour l’abaisser plus profondément sous la main de Dieu. Cette grande et insoluble question, si longtemps débattue, entre la grâce divine et le libre arbitre, fut résolue par lui contre la liberté de l’homme, et nul, à ses yeux, ne fut plus capable de bien que par le choix antérieur et supérieur à toute volonté humaine de la miséricorde di-

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vine. C’est ainsi que, dans ce vigoureux esprit, le fond de mysticisme, auquel nul génie allemand n’échappe, tenait pourtant sa place et témoignait de son existence par cette absorption de l’individualité humaine dans l’infini, qui semble moins encore un souvenir de saint Augustin qu’un pressentiment de la philosophie germanique. Si Luther ne marcha que par degrés vers cette séparation absolue de l’Eglise, on sait qu’il ne s'avança dans cette voie, qu'avec une hésitation douloureuse et que chaque pas fut, pour sa conscience, une épreuve nouvelle. Il a lui-même laissé plus d’une trace éloquente de ses doutes et de ses angoisses, qu’à l’exemple des premiers chrétiens il attribuait au démon, son perpétuel antagoniste, l'ennemi de son repos intérieur, et, en même temps, la victime préférée de ses invectives les plus libres et de ses railleries les plus piquantes. Il se sentait, comme tous les hommes en gagés dans une grande lutte, tour à tour hardi et timide, plein d’espoir et découragé. Ce fut dans un de ses jours de foi et de résolution qu'il rompit à jamais avec l’Église, en brûlant solennellement, à Wurtemberg, la bulle du pape qui condamnait l’hérésie naissante. La guerre est désormais déclarée, et de ce jour, 15 juin 1520, commence l’histoire politique et militaire de la religion nouvelle.

XI. JLa réforme luthérienne en /Allemagne, en Suède, en Uunemark.

Charles-Quint semblait chargé d’étouffer la réforme en étant investi de l’empire. Il cita le réformateur à la

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diète de Worms et lui donna un sauf-conduit, que le sQuvenir de Jean Huss rendait nécessaire et cependant peu rassurant. Luther se rendait à Worms, presque en triomphe, entouré d’amis et de partisans. 11 refusa de se rétracter, fut mis au bail de l’empire et, à son départ, enlevé par son protecteur, l’électeur de Saxe, qui lui donna pour asile le château de Wartbourg en Thuringe. L’activité de Luther redoubla dans la retraite, et ses pamphlets inondèrent l’Europe. La réforme, qui faisait chaque jour des progrès rapides dans le peuple, s’assurait en môme temps contre les retours de f opinion par la sécularisation des biens ecclésiastiques. La Saxe, Hesse-Cassel, le Mecklembourg, la Poméranie sécularisèrent les domaines de l’Esrlise. Le grand maître de l’ordre Teutonique devint duc héréditaire de Prusse, sous la suzeraineté de la Pologne.

Aux envahissements des princes, qui faisaient de la réforme un moyen de conquête, répondit le soulèvement des paysans, qui voulurent en faire un instrument de liberté. La Souabe, la Thuringe, la Franconie furent couvertes de bandes armées, révoltées, au nom de l’Evangile, contre la féodalité allemande, la < plus pesante de l’Europe , parce qu’elle était la plus indépendante et la moins menacée. Tel est le sort des mouvements populaires, qu’une jacquerie semble en être le terme inévitable, si juste qu’en soit la cause, si légitime qu’en soit le but. Les douze articles de la réclamation des paysans sont une accusation terrible contre un ordre social où de telles demandes étaient séditieuses ; mais les sauvages proclamations de Munzer, les sanglants excès de l’insurrection mon-

i (raient assez qu’il fallait choisir entre la défaite des paysans et le retour de l’Allemagne à lu barbarie. Luther jeta inutilement dans cette mêlée ses plus éloquentes paroles, rappelant les princes à la justice naturelle et le peuple à la résignation chrétienne. Il finit par se tourner entièrement contre les révoltés, qui, menaçant la réforme aussi bien que la société féodale, détruisaient les images et les livres, proclamaient, en s’appelant anabaptistes, la nécessité d’un second baptême, et imposaient à tous l’égalité de l’ignorance et de la misère. Ils furent enfin taillés en pièce par la noblesse rassemblée, qui abusa comme eux de la victoire et qui les fit retomber décimés dans leur servitude.

Mais les vainqueurs des paysans durent songer euxmêmes à se défendre. La noblesse catholique s’était confédérée à Ratisbonne et à Dessau, et les princes réformés avaient fondé, à Torgau, ligue contre ligue. La lutte fut longtemps pacifique et adoucie par des concessions mutuelles. Si la diète de Spire avait interdit la propagation de la réforme , les protestants, comme s’appelèrent dès lors ceux qui avait protesté contre cette décision de la diète, purent cependant publier , l’année suivante, cette célèbre Confession d’Augsbourg qui devint le symbole de la réforme luthérienne, et leur ligue, resserrée à Smalkalde, fut suivie de la paix de Nuremberg, par laquelle l’empereur confirmait aux princes protestants le libre exercice de leur culte et la possession tranquille des biens sécularisés.

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