I.1VIIE QUATOIt/IEME
en combattant pour sa réforme à la tète de son troupeau , lorsque l’auteur proscrit de V Institution diretienne vint, en 1535, de Nérac à Genève et s’y empara des esprits. Là encore l’indépendance politique accompagna la réforme religieuse. Genève s’affranchit des dues de Savoie en devenant protestante", mais ce fut pour tomber sous la domination absolue de Calvin, qui , tour à tour ebassé et rappelé par les habitants , se trouva enfin le maître, et fit de cette grande cité un sanctuaire et une forteresse. L’admirable situation de Genève assurait la sécurité du réformateur, et le calvinisme européen avait trouvé sa capitale. De Genève partirent les prédicateurs qui devaient conquérir l'Occident à la nouvelle doctrine , dont Calvin voulut maintenir à tout prix l’intégrité : car il n’échappa point à la contradiction des réformateurs, usant de son libre jugement et en refusant l’usage aux autres hommes, protestant contre les bvtchers du roi de France et brûlant Michel Servet.
Les persécutions de Charles-Quint , son inquisition couverte du sang de plus de trente mille personnes , avaient effacé des Pays-Bas la réforme luthérienne et l’anabaptisme venus de l’Allemagne", mais le calvinisme y prit racine, et l’héritier de Charles-Quint usera sans effet toutes ses forces à la détruire : Philippe Il ne fera que rendre plus étroitement unies aux Pays-Bas que partout ailleurs en Europe , la cause de d'indépendance nationale et celle de la liberté religieuse.
En Écosse , les efforts désespérés d’une reine de la maison de Guise et du cardinal Beaton rendirent inévitable et sanglante la victoire du calvinisme. Il s’or-
LA REFORME
ganisa sous la direction de Jean knox, qui apportait de Genève toute la rigueur de Calvin , mais qui ne put exercer comme lui un absolu pouvoir. L’aristocratie écossaise ne pouvait se gouverner comme la bourgeoisie genevoise, il fallut renoncer à lui reprendre les biens ecclésiastiques , dont la sécularisation était d’ailleurs pour le culte nouveau le plus ferme des remparts; mais ce fut en Ecosse que l’organisation démocratique du calvinisme reçut son plus complet développement. Egaux entre eux, les ministres écossais ne sont revêtus d’aucun caractère sacré qui les distingue parfaitement des fidèles. Bientôt nous verrons d’autres sectes calvinistes appeler indistinctement tout chrétien inspiré à l’exercice passager du saint ministère. Le grand rôle des presbytériens et des indépendants, pendant la révolution d’Angleterre, nous fera voir comment à cette revendication d’une complète égalité religieuse s'associa celle de l égalité politique.
En Suisse, aux Pays-Bas, en Ecosse, la réforme calviniste conquérait des populations dévouées, un durable empire; en France, elle n’obtint qu’un champ de bataille. La lutte religieuse y devint dès le début une guerre civile, et la guerre ne la termina pas d’une manière décisive. Le catholicisme prévalut au dedans et resta la religion de l’État; mais la réforme ne fut pas anéantie, et au dehors la politique de la France fut liée aux intérêts protestants. Cette situation contradictoire domine la conduite de François Ior, qui brûle les protestants de Paris et s’allie à ceux d’Allemagne; elle s’impose à Richelieu, qui lait le siège de
la Rochelle et s'allie à Gustave- Adolphe. La résistance intérieure de la France au protestantisme fut déterminée par plusieurs causes, plus puissantes que la volonté des individus et que l’énergie envahissante de la nouvelle doctrine.
La royauté, déjà investie par les concordats de la libre disposition des bénéfices et des dignités ecclésiastiques, et sûre de son empire sur le clergé, n’avait nul besoin d’accroître son influence sur la religion et sur ses ministres. Si la réforme ne pouvait, de ce côté, rien ajouter au pouvoir du roi, elle le diminuait de l’autre et en menaçait l’excessive étendue par la revendication de la liberté de conscience, par le réveil de l’esprit aristocratique, et surtout par cette libre sévérité de la réforme, qui empruntait, pour reprocher au souverain ses désordres ou ses abus d’autorité, la voix indépendante et fière des Anne Dubourg, des Coligny, des d’Aubigné. La royauté était donc naturellement du parti de l’Église romaine, et la politique de François Ier et de Henri II leur était suggérée par leur intérêt comme par leurs passions. Si la royauté française parut plus tard dévier de cette politique et favoriser la réforme, ce ne fut qu’un accident dont l’arrogante ambition des Guises était la cause : la couronne redoutait d’ailleurs également les chefs de l’autre parti, et, préoccupée uniquement de sauver son pouvoir, elle frappa tour à tour des deux côtés pour se défendre, vengeant sur le duc de Guise l’assassinat de Coligny.
La noblesse française elle-même se divisa en deux camps : une partie embrassa la réforme par les mêmes raisons que partout ailleurs, sans qu’il faille mécon-
LA REFORME
naître la foi sincère de plus d’un converti. La grande majorité du peuple, qui, protège par le pouvoir royal, n’avait jamais souffert, comme en Allemagne ou dans les Pays-Bas, de la domination ou des exactions du saint-siège, et qui cédait à son insu au penchant des races latines pour l’unité de croyance et de gouvernement, resta sincèrement catholique, apporta une force immense à la cause du saint-siège et à l’influence de l’Espagne, et, mêlant la fureur démocratique à la passion religieuse, combattit en même temps le protestantisme et la féodalité.
Mais la cause la moins bruyante et pourtant la plus efficace de l’échec de la réforme française, fut la formation de ce tiers parti qui ne pouvait exister qu’en France, qui, dès le commencement de la lutte, voulut rendre cette lutte inutile, et qui, sans avoir combattu, finit par remporter la victoire. Qu’il se trouvât au xvi® siècle un parti comme celui auquel on donna le nom de politique , réclamant la liberté de conscience en un temps où chacun se croyait obligé de contraindre ses semblables à embrasser sa foi, distinguant l’unité nationale de l’unité religieuse, et sacrifiant la seconde au maintien de la première, condamnant l’un des deux partis sans prendre rang dans l’autre, écrivant la satire Mihiippée et applaudissant à la conversion de Henri IV, c’est ce qui était impossible partout ailleurs que dans la patrie de Montaigne. Faible à ses débuts, le parti politique alla croissant tous les jours, et devint avec le temps maître des affaires publiques; il s’appliquait à distinguer dans la réforme l’indépendance politique de la liberté religieuse, pour
sacrifier la première au pouvoir royal et pour conserver la seconde aux consciences; il se réjouit de la prise de la Rochelle, il gémit de la révocation de l’édit de Nantes, et parvint ainsi jusqu’à la révolution française, où il consacra la liberté des cultes et leur égalité devant la loi.
En attendant la victoire tardive de ce parti, la France va devenir le champ de bataille du calvinisme et de l’Eglise romaine. Elle nous offrira le plus triste et aussi le plus curieux des spectacles. Le luxe et la licence, apportés par les guerres d'Italie, l’extrême relâchement des mœurs, les désordres sanglants dont une cour italienne donnaitl’exemple, firent un étrange contraste avec l’austérité des calvinistes et la rigidité de leurs maximes. Le mélange bizarre des passions religieuses et des plus odieux excès, l’indignité des acteurs et la grandeur du débat, quelques caractères héroïques, tant d’autres méprisables, l’aveuglement sanguinaire de la foule et, plus tard, son courageux dévouement, éveillent dans l’âme les sentiments les plus contraires, et la laissent indécise entre le dégoût et l’admiration.
L’Angleterre eut sa réforme particulière, et, bien qu’elle la dût aussi payer de son sang, sa destinée fut rapidement et irrévocablement fixée. Elle fut en Europe le centre politique du protestantisme et en devint, pour ainsi dire, le saint-siège. Le vieil esprit s d indépendance, qui avait toujours rendu l’Angleterre indocile aux exigences de Rome, ne suffit pas pour l'en détacher et pour la jeter dans la réforme. La fortune eut une grande part à cette révolution, et ce ch ange -
LA REFORME
meut, qui semblait inévitable, arriva comme un coup du sort. Henri V III avait écrit un livre contre la réforme de Luther; un juste refus du pape, qui ne pouvait se prêter à d'indignes caprices, le décida tout à coup à se faire réformateur à son tour. Déclaré le 30 mars 1534, chef de l’Égliseanglicane par le parlement qui supprima les couvents et attribua leurs biens à la couronne, il interdit à l’Eglise d’Angleterre tout rapport avec le saint -siège, et maintint, par les mêmes supplices, sa suprématie religieuse, que niaient les catholiques, et les principaux articles de l’ancienne foi, qu’attaquaient les protestants. Ce despotisme en matière de religion envahit bientôt la politique, et les libertés de l’Angleterre, de plus en plus opprimées par cette papauté nouvelle, sommeillèrent jusqu’à la chute des Stuarts. Pourtant cette religion officielle elle-même, que Henri VIII imposait à ses sujets, fut modifiée sous son successeur, Edouard VI, et se rapprocha du calvinisme sans porter atteinte à cette hiérarchie épiscopale que l’Eglise d’Angleterre garda toujours comme un héritage du catholicisme, et qui sera plus tard si violemment attaquée. Le règne de Marie la Sanglante, qui épousa Philippe II et qui, pendant cinq ans, couvrit* l’Angleterre d’échafauds et de bûchers, ne réussit qu’à y rendre la réforme invincible et l’Espagne odieuse. En 1558, elle laissa à sa sœur, la grande Elisabeth, qui donna, par le bill des trente-neuf articles, sa forme définitive à l’anglicanisme, une nation suffisamment unie dans sa foi et dans ses passions, et disposée à soutenir énergiquement en Europe la cause des réformés.
m -, — » r‘ «if» »| ■ ,,I,,M
C’est qu’en effet cette cause est partout la même, malgré les nombreuses différences qui séparent dans les dogmes, dans le culte et dans la discipline, les communions protestantes. Luthériens, calvinistes, anglicans, ont le même ennemi à combattre, le saint siège. Ils ont tous un même adversaire, la puissance espagnole, vouée tout entière, naguère en Allemagne et dans les Pays- Bas, et bientôt en France, à la destruction de la nouvelle doctrine. Enfin, quelles que soient la modération des uns et l’audace des autres, quelle que soit l’intolérance de tous, ils réclament en commun la même liberté, celle de choisir leur culte et de régler leur foi, indépendamment de la tradition et de l’autorité; ils sont tous, quels que soient les noms divers qu’ils aient acceptés pour se distinguer les uns des autres, des protestants. C’est à ce titre qu’ils confondront leurs intérêts et leurs passions, qu’ils oublieront non-seulement les divisions de leurs sectes, mais les distinctions et les haines héréditaires des nationalités, que l’Allemagne et les Pays-Bas, que l’Angleterre et la France protestante se tendront la main, tandis que la France catholique appellera les soldats de l’Espagne. Telle est l’union redoutable qui menace d’arracher à l’Eglise romaine le reste de l’Europe, pendant qu’elle songe à reconquérir ce qu’elle en a perdu. Voyons comment, de son côté, elle s’est préparée à cette lutte et s’est retrempée pour un suprême effort.