‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 40 sur 90 · V. ÉllNatirth et Philippe II · texte numérisé non relu

V. ÉllNatirth et Philippe II

L’église romaine avait pour elle la puissance et la sombre énergie de Philippe II ; contre elle, l’habileté courageuse d'Élisabeth et l’enthousiaste union de tous les protestants de l’Europe. Maître du nouveau monde et d’immenses richesses, dominant l’Italie, la Flandre, les Pays-Bas, influent en France par son mariage avea la fille de Henri II et par son étroite alliance avec le parti catholique, tout-puissant en Portugal et l’annexant à son royaume; roi dans la Castille, habituée par Charles-Quint à l’obéissance, et profitant d’une occasion favorable pour détruire sans retour les libertés de l’Aragon 1 ; redoutable sur la mer et

l . Voir l’Appendice M.

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arrachant aux Turcs la domination de la Méditerranée, servi par les plus grands généraux du siècle, Philippe II joignait à tant de ressources l'art difficile de s en bien servir, exécutant avec une ardeur et une persévérance merveilleuses des desseins lentement conçus, ne reculant devant aucun moyen pour réussir, dégagé de tout scrupule, ne connaissant d'autre règle de conduite que l'intérêt du catholicisme uni aux intérêts de son pouvoir, d’autre devoir que d’agrandir la domination de l’Eglise et sa propre autorité. Il a succombé pour avoir commencé à la fois plusieurs entreprises dont une seule eut suffi à remplir sa vie, épuisant ses forces en Espagne, aux Pays-Bas, en France et contre l’Angleterre, faisant écouler de toutes parts son or et le sang de ses sujets. Mais il ne pouvait échapper à cette nécessité de son rôle : il lui fallait s’étendre autant que son multiple adversaire, le combattre partout et toujours, se jeter en tous lieux audevant du courant qui avait déjà emporté tant de dig ues; et, en même temps, son propre royaume était rongé par le fléau qu’il voulait imposer à l’Europe. L’exclusive ardeur des passions religieuses y étouffait tous ces autres mobiles de l’activité humaine qui font la richesse et la grandeur des États. Plus d’industrie : les t/ésors du nouveau monde ne font que passer par l’Espagne appauvrie, qui achète tout et qui n’a rien à vendre. D’immenses troupeaux, cette dernière richesse des contrées mal cultivées, la parcourent périodiquement et y rendent l'agriculture plus difficile encore. Et tandis que l'injuste expulsion des Maures, réduits à choisir entre la conversion, la fuite, la mort

LA REFORME

ou l'esclavage, enlève à l’Espagne ies plus industrieux de ses habitants, elle est couverte de stériles monastères dont la porte est assiégée de mendiants; c’est sur cette population décimée que l’état ecclésiastique prélève encore un impôt de près d’un milliou d’hommes. La puissance de Philippe II, déjà surchargée par les immenses entreprises du dehors, repose donc, au dedans, sur une base fragile, et l’Espagne, s’affaissant soudain sur elle-même, ne sera jamais tombée plus bas qu’après ce règne éclatant et funeste.

Le règne d Elisabeth, au contraire, ne compte pas seulement parmi les jours les plus glorieux de son pays, mais parmi les plus féconds pour sa. prospérité intérieure et pour son influence future en Europe. Là puissance presque absolue des Tudor, l’oubli apparent des vieilles libertés de l’Angleterre, l’obéissance des parlements, la hauteur impérieuse d’Elisabeth, ne doivent pas nous faire illusion sur l’état moral de la nation anglaise et sur la cause de cette surprenante docilité. Le despotisme d’Elisabeth n’était pas soutenu, comme celui de Philippe II, par la force des armes ou par une tradition servile; l’enthousiasme populaire en était la seule base; la conscience d’un grand danger et d’un devoir difficile inclinait à une soumission dévouée les âmes les plus libres. C’était une sorte de dictature consentie. La force ne manquait pas pour s’en affranchir; mais qui eût voulu porter ce coup mortel à l’Angleterre et à la Réforme ? Des milices nationales, des contributions volontaires étaient les plus grandes ressources du gouvernement d’Elisabeth, et elles ne lui firent jamais défaut. Lorsqu’elle demandait au lord

maire de Londres quinze vaisseaux et cinq mille hommes pour repousser l’invasion espagnole, la cité lui offrait spontanément dix mille hommes et trente vaisseaux. Cette toute-puissance de la royauté anglaise était si étroitement liée à la situation de l’Europe et à l’état moral de la nation, que les successeurs d’Elisabeth seront châtiés moins pour avoir voulu agrandir son pouvoir que pour s’être obstinés à le conserver en dehors des circonstances qui l’avaient rendu supportable au peuple anglais. Ils tombèrent pour avoir fait hors de propos ce que le salut du pays avait demandé à Elisabeth. Les précédents qu’ils citeront pour autoriser leur despotisme seront exacts, et cependant sans valeur pour des temps nouveaux. Il leur manquera, de plus, cet art incomparable d’imposer et de plaire que possédait Elisabeth, et qui, ornant en elle le commandement absolu, ennoblissait l’obéissance. Nul nesaura comme elle s’arrêter à de justes bornes, céder à propos en paraissant commander encore, changer des plaintes prêtes à s’échapper en acclamations de reconnaissance, et mêler, dans l’habile exercice d’un pouvoir dangereux par sa grandeur même, un instinct féminin à une fermeté virile. Enfin, quel souverain vit son trône entouré de plus de gloires diverses et laissa un nom mieux accompagné de noms illustres? Les Cecil, les Raleigh, lesEssex soutenaient ce grand règne dans la politique et dans la guerre; Bacon élevait en l’honneur de la raison humaine son impérissable monument; Shakspeare mêlait au poétique éloge de sa souveraine ces créations imposantes qui devaient étonner et ravir la postérité-

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