‹ Essai sur l'histoire universelle. 2Chapitre 70 sur 90 · LUTHER AUX DEUX PARTIS · texte numérisé non relu

LUTHER AUX DEUX PARTIS

Aux princes et seigneurs. — D’abord, nous ne pouvons remercier personne sur la terre de tout ce désordre et de ce soulèvement, si ce n’est vous, princes et seigneurs, vous surtout aveugles évêques, prêtres et moines insensés, qui, aujourd’hui encore, endurcis dans votre perversité, ne cessez de crier contre le saint Evangile, quoique vous sachiez.

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qu’il est juste et bon et que vous ne puissiez, rien dire contre. En même temps , comme autorités séculières, vous êtes les bourreaux et les sangsues des pauvres gens, vous immolez tout à votre luxe et à votre orgueil effrénés, jusqu’à ce que le peuple ne veuille ni ne puisse vous endurer davantage. Vous avez déjà le glaive à la gorge, et vous vous croyez encore si fermes en selle qu’on ne puisse vous renverser. Vous vous casserez le cou avec cette sécurité impie. Je vous avais exhortés maintes (ois à vous garder de ce verset (psaume CIV)': Efjundit contemplum super principes : « Il verse le mépris sur les princes. » Vous faites tous vos efforts pour que ces paroles s’accomplissent sur vous, vous voulez que la massue déjà levée tombe et vous écrase; les avis, les conseils seraient superflus.

Les signes de la colère de Dieu qui apparaissent sur la terre et au ciel, s’adressent à vous pourtant. C’est vous, ce sont vos crimes que Dieu veut punir. Si ces paysans qui vous attaquent maintenant ne sont pas les ministres de sa volonté, d’autres le seront. Vous les battriez, que vous n’en seriez pas moins vaincus. Dieu en susciterait d autres : il veut vous frapper, et il vous frappera.

Vous comblez la mesure de vos iniquités en imputant cette calamité à l’Évangile et à ma doctrine. Calomniez toujours. Vous ne voulez pas savoir ce que j’ai enseigné et ce qu’est l’Évangile; il en est un autre à la porte qui va vous l’apprendre, si vous ne vous amendez. Ne me suis-je pas employé de tout temps avec zèle et ardeur à recommander au peuple l’obéissance à l’autorité, à la vôtre même, si tyrannique, si intolérable qu’elle fût? Qui plus que moi a combattu la sédition ? Aussi les prophètes de meurtre me haissent-ils autant que vous. Vous persécutiez mon Évangile par tous les moyens qui étaient en vous, pendant que cet Évangile faisait prier le peuple pour vous et qu’il aidait à soutenir votre autorité chancelante.

En vérité, si je voulais me venger, je n’aurais maintenant qu’à rire dans ma barbe et regarder les paysans à l’œuvre; je pourrais même faire cause commune avec eux et enve-

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nimer la plaie. Dim me préserve de pareilles pensées! C’est pourquoi, chers seigneurs, amis ou ennemis, ne méprisez pas mon loyal secours, quoique je ne sois qu'un pauvre homme; ne méprisez pas non plus cette sédition, je vous supplie : non pas que je veuille dire par là qu’ils soient trop forts contre vous; ce n’est pas eux que je voudrais vous faire craindre, c’est Dieu, c'est le Seigneur irrité. Si celui-là veut vous punir (vous ne l’avez que trop mérité), il vous punira; et s'il n’y avait pas assez de paysans, il changerait les pierres en paysans : un seul des leurs en égorgerait cent des vôtres; tous tant que vous êtes, ni vos cuirasses ni votre force ne vous sauveraient.

S'il est encore un conseil à vous donner, chers seigneurs, âu nom de Dieu reculez un peu devant la colère que vous voyez déchaînée. On craint et on évite l’homme ivre. Mettez un terme à vos exactions, faites trêve à cette âpre tyrannie; traitez les paysans comme l’homme sensé traite les gens ivres ou en démence. N’engagez pas de lutte avec eux, vous ne pouvez savoir comment cela finira. Employez d’abord la douceur, de peur qu’une faible étincelle, gagnant tout autour, n’aille allumer, par toute l’Allemagne, un incendie que rien n'éteindrait. Vous ne perdrez rien par la douceur, et quand même vous y perdriez quelque peu, la paix vous en dédommagerait au centuple. Dans la guerre, vous pouvez vous engloutir et vous perdre, corps et biens. Les paysans ont dressé douze articles dont quelques-uns contiennent des demandes si équitables, qu’elles vous déshonorent devant Dieu et les hommes, et qu’elles réalisent les paroles du psaume, car elles couvrent les prinœs de mépris....

Luther aux paysans. — Vous vovez la paille dans l'œil de l’autorité, mais vous ne voyez pas la poutre qui est dans le vôtre. L’autorité est injuste en ce qu’elle interdit l’Evangile et qu’elle vous accable de charges; mais combien êtesvous plus injustes, vous qui, non contents d’interdire la parole de Dieu, la foulez aux pieds, vous qui vous arrogez le pouvoir réservé à Dieu seul? D’un ?utre côté, qui

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est le plus grand voleur (je vous en fais juge) de celui qui prend une partie ou de celui qui prend le tout? Or, l'autorité vous prend injustement votre bien, mais vous lui prenez à elle non-seulement le bien, mais aussi le corps et la vie. Vous assurez bien, il est vrai, que vous lui laisserez quelque chose; qui vous en croira? Vous lui avez pris le pouvoir; qui prend le tout ne craint pas de prendre aussi la partie ; quand le loup mange la brebis, il en mange bien aussi les oreilles.

Et comment ne voyez-vous donc pas, mes amis, que si votre doctrine était vraie, il n’y aurait plus sur la terre ni autorité, ni ordre, ni justice d’aucune espèce? Chacun serait son juge à soi; l’on ne verrait que meurtre, désolation et brigandage.

Que feriez-vous, si dans votre troupe chacun voulait également être indépendant, se faire justice, se venger luiméine? Le souffririez-vous? Ne diriez-vous pas que c’est aux supérieurs de juger ?

Telle est la loi que doivent observer même les païens, les Turcs et les juifs, s’il doit y avoir ordre et paix sur la terre. Loin d’être chrétiens, vous êtes donc pires que les païens et les Turcs. Que dira Jésus-Christ en voyant son nom ainsi profané par vous !

Chers amis, je crains fort que Satan n’ait envoyé parmi vous des prophètes de meurtre qui convoitent l’empire de ce monde et qui pensent y arriver par vous, sans s’inquiéter des périls et temporels et spirituels, dans lesquels ils vous précipitent.

APPENDICE M

(Page 289.)

L’occasion saisie par Philippe II pour détruire les privilèges de P Aragon n’est autre que la protection accordée par ces privilèges à Antonio Perez, qui s’était réfugié en Aragon après sa disgrâce. Nous détachons de l’admirable travail de M. Mignetsur Antonio Perez l’acte d’accusation que Philippe II obtint de l’inquisition

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contre son ancien favori, ('"est un précieux exemple des actes de ce genre, et l’on ne peut y voir sans étonnement les exclamations irréfléchies d’un homme au desespoir transformées en opinions religieuses, eu propositions solennelles entachées d’herésies.

Conformément à l’ordre du très-illustre cardinal de Tolède, inquisiteur général, on m’a remis par l’intermédiaire du licencié***, fiscal de la très-sainte inquisition générale, une copie authentique de certains articles additionnels qui ont été rattachés au procès d’enquètccontre Antonio Perez, secrétaire de Sa Majesté, et les dépositions des témoins y relatives, afin que je visse et examinasse le tout pour eu dire ce que je penserais. Après cet examen soigneusement fait, j’ai noté les propositions suivantes :

Quelqu’un disant à Antonio Perez de ne point mal parler du prince don Juan d’Autriche, ledit Perez répondit : Depuis que le roi m’a fait le reproche de travestir le sens des lettres que j’écrivais, et de trahir le secret du conseil, je dois me justifier sans ménagement pour personne. Si Dieu le Père voulait y mettre obstacle , je lui couperais le nez , pour avoir permis i/ue le roi se soit montré si peu loyal envers moi. — Qualification. Cette proposition, eu tant qu’elle dit que si Dieu le Père venait à la traverse on lui couperait le nez, est une proposition blasphématoire, scandaleuse, offensant les oreilles pieuses et sentant l’hérésie des vaudois, qui prétendent que Dieu est corporel et qu’il a des membres humains. On ne peut l’excuser en disant que le Christ a un corps et un nez, puisqu’il s’est fait homme, car il est constant qu’il s’agit ici de la première personne de la trèssainte Trinité, qui est le Père.

Le meme Antonio Perez a dit : Je suis tout à fait à bout tic mes croyances ; il me semble (pie Dieu dort dans les affaires qui me touchent , et si Dieu ne fait pas un miracle dans ces affaires-là , je serai bien forcé de perdre entièrement ma foi. — Qualification. Cette proposition est scandaleuse, offensant les oreilles pieuses, parce qu’il y est

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dit de Pieu qu'il dort dans les affaires de Perez, connue s’il était innocent et sans reproche, lui, un homme mis juridiquement à la torture, condamné à mort et accusé des délits les plus graves.

Antonio Perez, dans une des occasions où il était tourmenté par le chagrin et l’inquiétude, en apprenant ce que sa femme et ses enfants avaient à souffrir, s’écria : Dieu /fort, Dieu dnrt ! Il faut que tout ce qu'on nous dit de t eristence de Dieu soit une plaisanterie ; il ne doit pas y avoir de Dieu. — Qualification. Cette proposition, en tant qu’elle dit et répète que Dieu dort, et en la joignant aux parties qui la suivent, est suspecte d’hérésie, comme si Dieu n’avait pas des choses humaines ce soin que les saintes Écritures et l’Église catholique enseignent. Quant aux deux autres parties de la proposition : la première, il faut que tout ce qu'on nous dit de l'existence de Dieu soit une plaisanterie ; la seconde, il ne doit pas y avoir de Dieu , elles sont hérétiques, parce que, bien que nous pussions les excuser beaucoup en disant qu’on les avance en doutant, celui qui doute en matière de foi est un infidèle, car celui qui doute d’une chose ne croit ni le oui ni le non. Or, l’homme est obligé de croire positivement l’un ou l’autre : en ne les croyant pas il n’est pas chrétien; et celui qui doute, comme je l’ai dit, ne croit pas.

Perez, plein de colère en voyant la manière, selon lui injuste , dont on le traitait, et la part que prenait à celte persécution des personnes qu’il supposait avoir de bonnes raisons d’en agir autrement, mais qui n’en jouissaient pas moins de l’estime attachée à une conduite irréprochable, a dit : Oh! je renie le lait que j'ai sucé! et c'est là être catholique! Je ne croirais plus en Dieu , si les choses se passaient ainsi. — Qualification. Cette proposition, je ne croirais plus en Dieu s'il en arrivait ainsi, est une proposition blasphématoire, scandaleuse, offensant les oreilles pieuses, et, jointe à la proposition précédente, elle n’est pas exempte de soupçon d’hérésie.

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APPENDICE N

On connaît la scandaleuse consécration de la statue de la place des Victoires par La Feuillade, qui fit devant cette image, dit l’abbé de Choisv dans ses mémoires, « les prosternations que les païens faisaient autrefois devant les statues de leurs empereurs. » Les doctrines répondaient à cette adoration de la puissance royale. Bossuet, dans la Politique tirée de f Écriture sainte, définit ainsi les caractères essentiels de l’autorité royale : 1° L’autorité royale est sacrée; 2° elle est paternelle; 3° elle est absolue; 4° elle est soumise à la raison. — Disant pins loin que les rois ne sont pas affranchis des lois, Bossuet a soin d’expliquer qu’il n’entend ici parler que d’une obligation morale et libre de contrainte effective : « Les rois, dit-il, sont soumis comme les autres à l’équité des lois, et parce qu’ils doivent être justes et parce qu’ils doivent au peuple l’exemple de garder la justice; mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois; or, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive. » Enfin Bossuet complète cetté doctrine du pouvoir absolu en lui subordonnant la liberté religieuse elle-même par cette déclaration formelle : « L’impiété déclarée et même la persécution n’exemptent pas les sujets de l’obéissance qu’ils doivent aux princes. » -

Mais la théorie la plus nette et la plus claiie qui ait jamais été donnée du droit divin et du pouvoir absolu qui en découle, nous paraît être contenue dans ce curieux passage des Pensées de fticole.

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