DES CROISADES
I. Le système fôodal. — II. Féodalité allemande. — La féodalité française.
m. La féodalité normande en Angleterre. — IV. La féodalité normande en Italiei
V La clie* alerie. — VI. La première croisade.
Vil. Les dernières croisades. — VllI. Résultat de» croisades.
(087-1270.) I. I<e •ystème fféodal.
Le démembrement définitif de l'empire de Charlemagne inaugura la féodalité. Cette nouvelle forme de la société barbare s'étendit sur toute l'Europe ; mais elle n eut pas en tout pays le même empire ni la même durée. Elle naquit du génie même de la race germanique combiné avec les circonstances ; mais ces circonstances étaient diverses et ne favorisaient pas également partout le développement naturel de ce génie. Dans cette France qui se servait de la langue romane au traité de Verdun, l'ancienne population, mêlée à la race conquérante et y perpétuant avec l'espnt municipal les traditions romaines, élèvera par degrés la royauté française contre la féodalité barbare, et fera de ce régime une longue guerre dont l'issue n'est pas
douteuse. Si les restes du monde ancien sont un obstacle au développement de la féodalité, elle trouve, au contraire, un secours dans Topposition de deux races qui demeurent divisées après la conquête. La Normandie en est un exemple, et l'Angleterre, qu'un seul jour soumet pour des siècles au régime féodal, un autre exemple plus frappant encore; mais la féodalité ne peut trouver nulle part un terrain plus propice que dans cette vaste Allemagne où nulle influence romaine, nul débris de Tantique société, ne viennent troubler le développement naturel du génie germanique. L'Allemagne s'est séparée de la France à demi romaine, et si elle a conservé debout le trône de Charlemagne, il sera seulement rempli par le premier des seigneurs. Cet empereur n'est donc pas l'ennemi de la féodalité : il la représente plutôt avec splendeur, il travaille à rétendre, il combat pour elle lorsqu'il change en fiefs les sièges des évêques, lorsqu'il veut faire un fief du siège même de saint Pierre.
Mais qu'il soit plus ou moins affermi chez les divers peuples de l'Europe, le régime féodal la couvre et la gouverne, et cette domination est un fait général qui confond pour un temps l'histoire de la féodalité avec celle de la civilisation même. Quelle est donc cette première forme régulière de la société barbare? quels rapports nouveaux établit-elle entre les hommes, et quelle en sera l'influence sur leurs mœurs et sur leurs idées?
L'absorption de la propriété des hommes libres, des alleux^ dans les possessions conditionnelles accordées parles roi, les bénéfices; la transformation de ces bé-
néfices en propriétés pleines et entières, comme étaient les alleux; Tadjonction à cette propriété d'un pouvoir politique et inaliénable par Thérédité des offices ; et enfin Tindissoluble union du droit de propriété et de la suzeraineté politique consacrée par Tusage et exprimée dans cette formule : « Point de terre sans seigneur et point de seigneur sans terre, » telle est l'histoire de rétablissement du système féodal. Nous avons vu les circonstances qui, après avoir facilité cette grande transformation, Pont rendue définitive.
La terre, c'est Thomme : telle est la maxime fondamentale de ce système. Les relations des hommes entre eux sont donc uniquement déterminées par Timportance et par l'origine de leurs propriétés territoriales. La propriété universelle et fictive du roi domine toutes les autres; il donne les tenues aux seigneurs, il les inféode^ et ceux-ci les inféodent à leurs vassaux^ qui les tiennent à certaines conditions dont l'accomplissement est garanti par la cérémonie de V hommage* La tête découverte, sans épée ni éperons, le vassal, à genoux devant son seigneur et les mains dans ses mains, jure d'être son homme et de le servir loyalement en considération de la teiTC qu'il tient de lui et dont il reçoit Yinçestiture, Dès lors, il est seigneur sur sa terre et peut, à son tour, en investir des vassaux. Telle est cette grande hiérarchie des maîtres de la terre, qui s'étend depuis celui qui en est le souverain nominal jusqu'au serf qui la cultive.
Le vassal doit à son seigneur le service de Vost^ le service militaire ; il doit venir à son appel avec un certain nombre d'hommes proportionné à l'importance
du Gef. La durée de ce service est inégale, mais toujours limitée: soixante, quarante, vingt jours, tel est ordinairement ce court espace de temps, qui ne per^ met pas les grandes guerres. Il doit le service du plaids^ ou l'assistance au seigneur dans sa cour de justice. Les possesseurs de fiefs sont jugés par leurs pairs ^ comme autrefois les hommes libres par rassemblée des hommes libres. Si le seigneur refuse justice au vassal, le vassal en appelle au seigneur de son seigneur, et c'est ainsi que la royauté peut être invitée à intervenir dans les querelles des grands vassaux, et, plus tard, dans celles des seigneurs et des communes. Le vassal doit à son seigneur certains impôts: les aides ^ ou assistance pécuniaire au seigneur qui marie sa fille, qui arme son fils chevalier ou qui est mis à rançon par Tennemi; les reliefs^ sorte de droit de mutation auquel est soumis envers le seigneur le fief qui cliange de maître immédiat par héritage ou par aliénation. Le seigneur peut encore reprendre son fief par droit de déshérence^ si le vassal meurt sans héritier, ou par confiscation^ s'il a violé les obligations qu'il a contractées en faisant hommage, s'il a forfait. Le droit de garde assure au seigneur l'administration et le revenu du fief pendant la minorité du vassal. 11 a aussi le droit de mariage sur les filles mineures du vassal décédé, et si l'héritière du fief refuse l'époux présenté par le seigneur, elle lui doit une somme d'argent. La possession d'un fief entraîne des droits aussi importants que ces divers devoirs : le droit de guerre privée^ dont les formalités sont réglées par la coutume, sortes de duels entre les fiefs; le droit de rendre la justice
haute^ basse ou moyenne^ selon le privilège du fief. La haute justice donnait seule le droit de punir de mort. Chaque fief avait, d'ailleurs, ses lois particulières. Eu devenant territoriale, la législation s'est anéantie; il n'y a plus que des coutumes. Le droit de battre monnaie est encore un des attributs du seigneur féodal.
Cette organisation avait enlacé la société dans un vaste réseau de droits et de devoirs. Le nom de fief s'appliquait à toute chose susceptible d'être donnée, confiée au possédée. Quand le fils de Guillaume le Conquérant veut repasser la mer, un homme se présente qui lui dit que son père tenait en fief le droit de gouverner le vaisseau du roi. Mais le fief par excellence, c'est la terre. Avoir une terre ou tenir la terre d'uu autre en étant son homme, voilà les seules manières d'exister dans ce monde attaché au sqI. Suzerain, vassal, vilain ou serf, il faut que tous aient un étroit rapport avec une localité quelconque. Est-il de bon lieu? de quel lieu est-il? voilà la question que fait la société féodale à chacun de ses membres, et malheur à qui n'y peut répondre ! Si , dans un an et un jour, celui qui habite un autre lieu que celui de sa nabsance ne s'est pas reconnu un seigneur, il paye une amende : c'est un aubain; s'il meurt sans laisser quatre deniers au baron du lieu, tout est au baron : c'est une au^ baine. C'est saint Louis qui permit le premier à l'aubain de garantir son héritage par ce legs volontaire. En Flandre, l'aubain devient nécessairement serf du fief où il s'établit.
Serfs, vilains, tels sont ceux qui soutiennent de leur ti*avail ce grand édifice, groupes en villages autour du
château féodal,. protégés, gouvernés, trop souvent opprimés par celui qui Thabite avec ses chevaliers et ses hommes d'armes. Le vilain cultive sa part du fief, paye la taille et la redevance à son seigneur et est soumis à sa juridiction ; mais c'est un fermier dont le loyer est fixé , qu'on ne peut arracher à la terre ni punir arbitrairement. Le serf appartient corps et biens au seigneur, qui ne répond de lui qu'à Dieu; mais, plus heureux que l'esclave antique, il a une famille, un foyer, et pour maître un homme qui ne le croit pas d'une espèce inférieure à la sienne, qui voit sur lui une trace du sang de Jésus-Christ, et qui, le retrouvant quelquefois sous l'habit du prêtre, est obligé de le respecter.
Ainsi se groupèrent les unes à côté des autres ces petites sociétés, formant par leur ensemble une nation, mais séparées par d'infranchissables limites. Chaque seigneur est maître dans son fief, chaque vassal dans sa terre, et cette indépendance presque absolue est la plus vive jouissance de cette race énergique qui en a reçu Tamouravec le sang. D'ailleurs, l'isolement rend cette liberté facile ; les communications sont rares, les grands événements ébranlent seuls par leur contrecoup ces parties si divisées, et l'effet en est passager. La vie du seigneur féodal se passe donc le plus souvent dans l'exercice paisible et incontesté de la toutepuissance. L'isolement resserre le faisceau de celte famille attachée à un château, et le besoin d'aimer s^ajoute, pour vivifier cette affection concentrée, à la nécessité d'être unis. L'orgueil féodal sera d'ailleurs sans bornes : n'avoir de mat très qu'éloigné, ne se voir
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point d*égal et être entouré de sujets, c'en est assez pour enfler jusqu^à la démence le cœur humain.
Mais cette réunion de sujets que le château féodal couvre de son ombre, s^animera peu à peu contre ses maîtres d*une haine inextinguible. £st>ii besoin d*en chercher les causes et ne sont-elles pas dans la nature humaine? Si avilie , si abaissée qu*on la suppose par Thabitude ou par la crainte, elle ne se sent jamais faite pour une obéissance servile et pour un travail infructueux. Dans de grands Etats modernes, la seule idée qu^elles ne jouissent pas assez équitablement des fruits de leur travail a plus d^une fois soulevé, malgré Fégalitè devant la loi et malgré le salaire, les classes inférieures de la nation. Quelle force devait acquérir ce sentiment de la justice naturelle blessée, dans ce monde féodal, où une seule famille, occupée de guerres ou de plaisirs, était maîtresse des cuUivateui*s du sol et jouissait du produit. Ce que le travail venait de créer allait directement de la ferme laborieuse au château oisif. L'indignation, qu'accumulait dans les âmes la simplicité terrible de cette économie politique, devait éclater uu jour en sanglantes représailles. Si, dans nos sociétés civilisées, la nature humaine, indépendante en elle-même, se plie diiBcilement aux justes exigences de la loi, elle a toujours souffert impatiemment l'arbitraire» Qu'est-ce donc lorsque l'arbitraire, personnifié en un seul homme, est toujours présent à celui qu'il opprime ; quand la main de l'homme s'étend visible et toutepuissante sur son semblable, et qu'au ressentiment de la spoliation s'ajoute à tout moment la haine du pouvoir absolu? Un voisin pour maître, nul recours contre
lai, en faut-il davantage pour soulever l'âme humaine? Qu'on ajoute les inévitables excès de la toute-puissance dans cet âge de fer, et parmi cette aristocratie de soldats, les caprices des âmes cruelles, certaines coutumes abominables, qui s'attaquent au cœur même de l'homme, et Ton comprendra comment le régime féodal a laissé dans l'esprit des peuples un si lugubre et si durable souvenir. La jacquerie en est sortie comme une production naturelle , et , bien qu'efiacé de la terre, ce régime émeut encore l'imagination des fils de ceux qui l'ont supporté.
Deux choses devaient le détruire sans retour, le progrès de l'industrie dans les villes et les agrandissements du pouvoir royal. Pouvoir fictif alors, spirituel en quelque sorte, et par là même, plus capable de s'agrandir. Au milieu de cette organisation matérielle de. la société féodale, la royauté s'appuie sur ce principe, qui lui fera recueillir une à une les dépouilles de la féodalité : « tout ce qui n'est pas local relève du pouvoir central. » C'est ainsi que la royauté protégera les aubains, et plus tard les communes, en un mot tout ce qui peut se mettre en dehors du régime féodal ; et, comme dans ce régime, ni l'industrie, ni la loi, ni la famille, ni la patrie ne pouvaient vivre, il devait un jour se trouver lui-même en dehors de l'humanité.
Mais ce régime exercera longtemps la patience des peuples et c'est lui qui leur apprendra l'incomparable vertu de la résignation chrétienne. C'est aux douleurs sans remède du plus grand nombre que nous devons le développement de la puissance merveilleuse du christianisme pour adoucir tant de maux, par la ferme
espérance d'un monde meilleur et, plus encore peutêtre, par rindifférence pour les choses du monde et par le mépris de la vie. C'est à ces humbles soutiens de la société féodale, dont TÉglise était le seul asile, alors même qu'elle appuyait leurs maîtres , que l'image de Jésus-Christ, accablé par les puissants du monde, dut apparaître plein d'un charme ineffable et d'une consolante douceur. Il fut patient, se réjouit de son humilité, de son indigence, de ses épreuves terribles; qui ne serait heureux de souffrir comme lui, et dans la mesure des forces humaines, d'imiter sa patience? Imiter le Christ, voilà la maxime et l'idéal de ce temps de douleur et de foi. U Imitation de Jésus^Christ est le produit sublime de l'union monstrueuse du christianisme et de la féodalité.