‹ Essai sur l'histoire universelleChapitre 28 sur 55 · IX. Bévolatlon d'Ansleterrc— Les Staarts et le Parlement · texte numérisé non relu

IX. Bévolatlon d'Ansleterrc— Les Staarts et le Parlement

Tandis que se dénouait en Allemagne le sanglant débat des deux religions, et que les traités de Westphalie renouvelaient la face de l'Europe centrale, l'Angleterre était agitée par cette grande révolution politique et religieuse qui devait en définitive établir en ce pays la monarchie constitutionnelle et la prépon* dérance de la chambre des commuues, et dont le résultat provisoire était l'abolition de la royauté et la fondation d'un gouvernement militaire. Ce grand événement n'eut alors aucune influence sur l'Europe, et l'Europe n'y prit aucune part. Ce fut dans le champ clos des Iles britanniques que se débattirent ces im*

portantes questions, qui devaient plus tard intéresser le genre humain tout entier, mais qu'à cette époque la seule Angleterre était digne de comprendre et d'agiter. Un théâtre resserré, des vues claires et précises, des actes froidement énergiques et légalement hardis, d'antiques traditions appelées au secours de prétentions nouvelles, l'absence de vagues théories, un bon sens toujours présent, échauffé et jamais obscurci par l'enthousiasme, une dignité soutenue, donnent à cette révolution un caractère particulier de sagesse pratique et de justice rigoureuse et en expliquent la fécondité. La grandeur que la nation anglaise en a reçue, lorsque après une réaction passagère elle en a recueilli les bienfaits impérissables, semble une récompense méritée de sa conduite aussi bien qu'une conséquence nécessaire de sa victoire ; et les descendants de la génération qui a deux fois vaincu les Stuarts, ont pu dire avec vérité par la bouche de leur plus éminent historien : « Pour l'autorité qu'a gardée la loi parmi nous, pour la sûreté de nos biens, pour la paix de nos rues, pour le bonheur de nos foyers, nous devons notre reconnaissance d'abord à celui qui élève et qui abaisse les nations, et ensuite au long parlement, à la convention de 1688 et à Guillaume d'Orange. »

Elisabeth laissait en mourant, au fils de Marie Stuart, l'Irlande, si longtemps indocile, définitivement soumise à la domination anglaise, et le nouveau roi unissait, en montant sur le trône, la couronne d^Écosse à celle d'Angleterre. L'Eglise anglicane, à laquelle un si grand rôle était réservé dans la révolution prochaine, voyait donc en même temps reculer les limites du

royaume et s'accroître le nombre de ses ennemis. En effet, la ferveur catholique de l'Irlande, accrue par le voisinage du protestantisme, offrait un secours toujours présent aux ennemis de l'Eglise anglicane , soit qu'elle fût attaquée du dehors, soit qu'elle fût menacée et trahie par son chef légal , par le roi d'Angleterre. Cette Église rencontrait eu Ecosse, pour des motifs opposés, une haine aussi vive et peut-être plus dangereuse. L'Ecosse presbytérienne voyait dans l'institution des évoques un funeste héritage de l'Eglise romaine, dans les cérémonies et dans les ornements conservés par Henri VIII, des restes d'idolâtrie, et confondait dans une aversion commune le papisme et l'Église anglicane. Pour l'Ecosse et pour l'Irlande, également enflammées par des croyances contraires, la question religieuse dominait toutes les autres et devait être dans le cours de la révoluticm la seule règle de leurs mouvements.

En Angleterre, la passion politique se partageait avec la passion religieuse le gouvernement des esprits. Le pouvoir absolu d'Elisabeth n'avait été qu'un fait et n'avait d'autres bases que le consentement intéressé de la nation. Les antiques libertés de l'Angleterre subsistaient en droit, et si les nécessités de la lutte européenne, que soutenait alors la réforme, les avaient . pour un temps suspendues, elles n'en existaient pas moins, prêtes à devenir d'infranchissables obstacles contre un despotisme auquel se refuserait l'Angleterre. Après la mort d'Elisabeth, loin de sacrifier ces libertés, la classe éclairée sentait plutôt un besoin nouveau de les étendre; les dernières années du règne d'Élisa-'

bcth avaient élevé les âmes, et le dévouement docile qu'elle inspirait n'était point un acheminement vers la servitude. En même temps, de nouvelles garanties étaient nécessaires à une prospérité nouvelle : si les intérêts de la nation avaient de plus en plus besoin de la protection de la loi, ils étaient devenus assez puissauts pour protéger la loi à leur tour et pour imposer de plus étroites limites à l'arbitraire du pouvoir royal. Cette sécurité extérieure , qui rendait la nation moins disposée à obéir à ses rois, ranimait aussi les divisions religieuses que le danger avait un instant effacées. Lorsque la réforme semblait vaincue en France et était menacée en Angleterre, lorsqu'on croyait sans cesse voir aborder les flottes du roi d'Espagne, l'Eglise anglicane et les ennemis de la hiérarchie épiscopale, dévoués au salut de la même cause, avaient remis leurs débats à des temps plus heureux. Avec la victoire était revenue à l'Eglise établie le goût de la domination intérieure et le désir ardent de l'unité religieuse. Les non-conformistes, plus vivement pei^cutés, étaient bien loin de cette exaltation patriotique qui leur faisait naguère crier f^ive la reine! jusque sur Téchafaud. La secte puritaine se distinguait entre toutes par Topiniâtreté de ses croyances, par la dureté de son génie. La persécution n'était point faite pour Teffrayer ni pour l'adoucir. Elle y puisait de nouvelles forces et se nourrissait de ses ressentiments. Plus attachée à la Bible qu'à l'Evangile, voyant dans les souffrances du peuple juif sa propre histoire, et dans l'invincible résistance de ce petit peuple aux plus puissants oppresseurs une leçon prophétique, la secte pu-

rîtâiue opposait à ses ennemis une haine vigoureuse et la certitude enthousiaste d'une victoire prochaine. ' Le roi, chef et protecteur de l'Église anglicane, semblait aux puritains un de ces despotes asiatiques que maudissaient les prophètes et que combattaient les héros d'Israël. La défense de leur foi se confondait ainsi, pour eux, avec la défense des libertés de l'Angleterre ; mais ces libertés elles - mêmes seront en péril le jour où elles feront obstacle à la domination de leur foi. La révolution devait donc trouver, dans cette secte intolérante et courageuse, son plus ferme et, en même temps, son plus dangereux ^ppui.

Les prétentions si opposées du premier des Stuarts et de la nation, de l'Eglise établie et des non-conformistes, rendaient cette révolution inévitable. C'était au moment où le parlement, décidé à maintenir ses anciens privilèges, en désirait de nouveaux, que le roi, résolu de son côté à exercer de fait le pouvoir absolu des Tudor, prétendait l'établir en droit pour lui et pour ses successeurs. Le jour même où l'Angleterre veut faire un pas de plus vers le gouvernement parlementaire, Jacques P' veut fonder une monarchie absolue à l'image de celles du continent. Le parlement veut développer le droit constitutionnel et y accommoder la royauté ; le roi veut enseigner au parlement la théorie du droit divin et en imposer les conséquences à la nation. Les docteurs de cette théorie nouvelle du droit divin, qu'eau moyen âge le saint-siége eût réprouvée, puisqu'elle aOrauchissait les rois de son contrôle, révélaient aux peuples l'institution divine dé la monarchie absolue et déclaraient sacrilège toute limite

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imposée à nne autorité venue d'en haut. En conséquence, nul contrat ne pouvait engager un roi envers son peuple; ses concessions étaient révocables, ses parjures ne relevaient que de sa conscience, toute loi pouvait changer à son gré, sauf la loi mystérieuse et sacrée qui interdisait à la nation la résistance à ces ordres, et qui lui défendait à lui-même Tabandon d*une partie quelconque de sa souveraineté. L'Église anglicane, en adoptant cette théorie, se Tétait appliquée à elle-même, et, contrairement à ropinion de ses anciens docteurs, proclamait la hiérarchie épiscopale d'institution divine aussi bien que la royauté, au moment même où les puritains déclaraient cette hiérarchie sacrilège et entachée d'idolâtrie. C'est ainsi qu'un abîme s'était ouvert entre les idées de la nation et les desseins de son gouvernement, entre les croyances des dissidents et les théories de l'Eglise anglicane; c'est ainsi que, toute transaction devenant impossible entre des opinions et des intérêts si contraires, la victoire violente de l'un des deux partis était la seule issue ouverte à ce grand débat.

En livrant ce douteux combat au génie national, la royauté anglaise s'abusait sur ses forces et sur sa propre destinée. Des institutions vivantes encore et empreintes de l'esprit de liberté qui avait distingué l'Angleterre au moyen âge, entouraient cette monarchie et lui fermaient le chemin qui mène au pouvoir absolu ; en revanche, elle n'avait qu'un pas à faire pour devenir une monarchie constitutionnelle et pour achever l'œuvre du passé. Sa résistance pouvait retarder et ensanglanter ce grand changement, mais non

pas le prévenir, et encore moins le remplacer par un changement contraire. Qu'on suppose au premier des Stuarts la conscience de l'avenir et une àme digne de cette haute intelligence, et l'on verra qu'il pouvait aisément jouer le rôle d'un Guillaume d'Orange, et, d'un seul mot épargner quatre-vingts années d'épreuves douloureuses à sa patrie ; mais tel n'est pas le cours ordinaire des choses humaines, et le progrès des nations ne s'accomplit point par les chemins les plus faciles. Succédant à des rois absolus en fait, se croyant le droit et le devoir de l'être, entourés d'exemples heureux de despotisme, les Stuarts ne pouvaient guère comprendre le génie du peuple anglais, ni le nouveau rôle réservé à ce pouvoir royal dont l'origine leur semblait surhumaine, dont la libre possession leur paraissait inaliénable et imprescriptible.

Si les Stuarts connaissaient mal le caractère particulier de la nation anglaise, ils connaissaient plus mal encore la nature humaine : ils ignoraient que les actions des hommes se règlent plutôt sur leurs intérêts et sur leurs passions que sur leurs idées ; ils ne s'attendaient pas à voir les défenseurs les plus ardents de la théorie du droit divin, porter les premiers la main sur la couronne, le jour où les libertés indispensables à la vie de la nation seraient menacées. Ils comptaient sur l'obéissance absolue de l'Eglise anglicane, sur sa haine profonde contre les non-conformistes, et ne se doutaient pas que, le jour où leurs tendances catholiques alarmeraient l'Angleterre, ils trouveraient le protestantisme tout entier soulevé et réuni contre eux. Ils ne voyaient pas enfin combien d'entraves arrête-

raient Texerclce pratique du pouvoir absolu chez une nation où la liberté individuelle, ce fondement de toutes les autres, avait été si souvent et si scrupuleusement garantie ; où l'amour de la loi, même aveugle, était la passion dominante; où le goût salutaire de la résistance individuelle et légale faisait de chaque citoyen un ennemi à vaincre avant qu'une mesure arbitraire pût devenir générale; en un mot, ils ne devaient découvrir qu'en s'y brisant, les écueils innombrables qui entouraient les vieilles libertés de l'Angleterre, et qui leur assuraient un asile où leur développement devait être aussi régulier et aussi irrésistible que celui des œuvres de la nature.

Mais un seul de ces obstacles suffira pour l'endre impossible l'asservissement de l'Angleterre. Les Stuats, qui voulaient y introduire la monarchie absolue du continent, n'ignoraient pas qu'une armée permanente était sur le continent le soutien et la condition indispensable de cette sorte de gouvernement. Or l'Angleterre n'avait pas d'armée ; les milices nationales pouvaient servir d'instrument à la royauté pour l'oppression du pays ; le gouvernement disposait de la force nécessaire pour exécuter les lois; mais il ne pouvait trouver nulle part une force suffisante pour les enfreindre. Une armée permanente, payée par la couronne, habituée à l'obéissance passive, n'ayant d'autre patiîe que son camp, et d'autre chef que le souverain : voilà ce qui manquait aux Stuarts pour faire des rois d'Angleterre les égaux des rois de France et des rois d'Espagne. Ils le sentirent, et la première de leurs tentatives fut la formation d'une telle armée. Tous les

actes Illégaux qui firent éclater la révolution sortirent de ce premier dessein, qui était la condition du succès des autres, et qui, en échouant, les emporta tous.

L'incapacité de Jacques P*^, ses ridicules faiblesses avilissaient en lui cette royauté pour laquelle il réclamait le pouvoir absolu. Le discrédit du personnage enveloppa bientôt ses prétentions singulières, et ses théories soufiPrirent de sa conduite. Livré aux plus indignes favoris, irritant le parlement par le vain étalage de ses maximes despotiques, remplaçant les subsides qui lui étaient refusés par une sorte de pillage, vendant les charges et recherchant les confiscations , Jacques rendit la révolution plus inévitable encore, en faisant épouser à son fils une princesse catholique, Henriette de France. Une reine catholique était un sujet d'alarme pour la nation à laquelle les docteurs rappelaient le grand rôle des femmes dans toutes les conquêtes de T Eglise de Rome. D'ailleurs le parti catholique venait de prouver, par un terrible exemple, qu'il ne reculerait devant aucun moyen pour rendre l'Angletene au saint-siége. Dix ans après l'avénement de Jacques, avait été découvert, au moment même de l'exécution, le plus étrange complot qu'eût jamais imaginé la passion religieuse. Trente- six barils de poudre, disposés au-dessous de la chambre des lords, devaient anéantir à la séance royale les deux chambres et le roi. L'assassinat du prince d'Orange et de Henri UI, les complots qui avaient troublé la vie d'Elisabeth, ceux qui menaçaient alors même la vie de Henri IV et qui devaient bientôt l'abréger, avaient déjà persuadé l'Angleterre qu'elle devait s'attendre à

tout d'un parti qui se croyait tout permis. Cette sanguinaire folie avait porté au comble la défiance et la colère publiques. Le mariage du jeune prince n'était pas fiait pour changer les sentiments que la conspiration des poudres avait inspirés à la nation.

Avec plus d'intelligence et plus d'honnêteté que son père, Charles F*" apportait au gouvernement la rrôme prétention au pouvoir absolu et une ferme résolution d'y parvenir. Il acceptait comme un devoir cette tâche difficile, et, ce qui fit sa perte, il ne recula devant aucun moyen pour l'accomplir. C'est un étrange spectacle que de voir cet homme de mœurs pures et, dans les choses ordinaires de la vie, fidèle à l'honneur, s'abaisser volontairement aux plus humiliants mensonges, et pratiquer avec une candide satisfaction de conscience, la doctrine immorale qui justifie les mauvais moyens par une bonne fin* La correspondance de Charles, tombée à la bataille de Naseby entre les mains des vainqueurs, lue publiquement à Londres et reconnue authentique par les partisans eux-mêmes du roi , est une preuve singulière et durable de cette aberration d'un honnête esprit. Si cette mauvaise foi , consciencieuse pour ainsi dire, fut le plus grand des malheurs de Charles, l'influence dç sa femme fut pour lui presque aussi funeste. Le penchant naturel de Henriette de France à protéger les catholiques anglais, son entourage, les vains propos qu'elle excitait autour d'elle par d'imprudentes espérances , parurent à la nation autant de marques d'un dessein arrêté contre la religion aussi bien que contre les libertés de l'Angleterre •

Celles-ci couraient eu efiet le plus pressant danger ; le vote des subsides était Tarme du parlement contre les prétentions de la royauté ; la dissolution était le seul recours de la royauté contre le parlement. Le refus de voter des droits de douane pour plus d'une année, la mise en accusation de Buckingham, resté le favori de la couronne, amenèrent deux dissolutions consécutives. Une tentative mal habile, sinon déloyale, pour secourir les protestants de la Rochelle, n'avait fait qu'accroître le mécontentement public, lorsqu'un troisième parlement fut convoqué. Cette fois, Charles résolut d'acheter les subsides du parlement par des concessions simulées. Le bill des droits de 1629 qui maintenait aux communes le droit exclusif de l'impôt^ qui interdisait l'établissement de tribunaux exceptionnels, et qui entourait d'un nouveau rempart le bien le plus précieux des nations civilisées, la liberté individuelle, fut sanctionné par le roi, qui reçut les subsides et qui viola presque aussitôt sa parole. Le parlement fut dissous, et les plus éminents de ses membres furent jetés en prison.

' / X. Strafford et liampden.

Alors commença l'application pratique du gouvernement absolu ; tentative énergique et persévérante qui sembla réussir, et qui, déjouée par l'inflexible résolution de quelques hommes supérieurs, devint une des plus instructives leçons de l'histoire. Étouffer par une répression vigoureuse et vigilante les passions poli-

tiques et religieuses qui agitent Télite du pays, et en même temps chercher, dans le développement des intérêts matériels de la nation, un recours contre Tardeur des esprits; isoler les chefs de l'opposition libérale en détournant vers d'autres objets l'attention de la foule, en la séduisant par Fappât du repos intérieur et de la prospérité commerciale ; la rendre ainsi indifférente à la ruine des libertés publiques et à la défaite de leurs défenseurs : tel fut le plan du roi et du ministre entreprenant qui venait d'apporter à la couronne le secours de son talent et l'ardeur de ses passions. Ne pouvant se passer du mouvement des grandes affaires et des luttes de la politique, croyant le parlement à jamais vaincu, et voyant, dans l'exécution des desseins du roi, un grand rôle à prendre, sir Wentworth, naguère chef de l'opposition et devenu comte de Strafford, se chargea d'asservir l'Angleterre, et commença contre les libertés de son pays une lutte qui devait le conduire à l'échafaud.

Il fut moins secondé qu'embarrassé dans ce grand combat par un homme médiocre, l'archevêque Laud, qui se flattait d'amener l'Angleterre à l'unité religieuse pendant qu'on la réduirait à la servitude politique. Deux tribunaux exceptionnels, la chambre étoilée pour les affaires politiques, et la haute commission pour les affaires religieuses, reçurent la mission de châtier toute résistance et d'éviter, par leur intervention, les défaites légales auxquelles, dans ce pays ami de la loi, le gouvernement eût été chaque jour exposé devant les tribunaux ordinaires. Tout semblait ainsi prévu, et le succès du plan de Strafford paraissait assuré. En effet^

Ton put impunément frapper les chefs de Toppositioa libérale et religieuse : le pilori, les mutilations, des amendes énormes, vengèrent la cour et TEglise établie des plus grands citoyens de TAngleteiTe. Les' puritains émigrèrent en foule, allant chercher la liberté dans le nouveau monde; on interdit ces exils volontaires au moment même où Pym , Hampden et Gromwell allaient abandonner leur patrie. Leur découragement était légitime; le peuple paraissait indifférent à la cause de ses anciens chefs ; la prospérité matérielle du pays semblait Tarrét de mort de sa liberté. Nul ne voyait d'où pouvait naître un obstacle au despotisme.

Cet obstacle devait venir du caractère national luimême, personnifié en un homme de bien dont l'antiquité eût admire la tranquille et courageuse vertu. La qualité la plus rare, même chez les nations libres, et sans laquelle pourtant toute liberté est précaire, c'est le goût de la résistance individuelle et légale ; c'est l'amour, non des luttes armées, mais des luttes judiciaires, où la défaite du bon droit est, aussi bien que la victoire, un enseignement pour le pays; c'est une ferme et calme résolution d'user incessamment contre un pouvoir arbitraire de ce que, malgré lui, il a laissé subsister de la loi. Entre le soulèvement armé, qui souvent compromet la cause qu'on prétend défendre, et l'obéissance servile, se place cet usage hardi et patient de la loi qui est, contre le pouvoir absolu, l'arme la plus digne des peuples civilisés. C'est aussi la plus redoutable, puisqu'elle contraint le pouvoir à subir des défaites quotidiennes ou à détruire ouvertement ce droit

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commun qui, chez les nations modernes, survit presque toujours à la perte de la liberté. Un homme entreprenant seul cette lutte inégale, refusant un modique impôt non par esprit de révolte, mais par crainte de se rendre complice d'une flagrante illégalité, plaidant, devant un tribunal corrompu, la cause de la loi enveloppée dans la sienne, acceptant avec une satisfaction tranquille la ruine et la prison, et arrachant à ses juges, comme une victoire, les arrêts illégaux qui devaient éclairer son pays, tel est le spectacle qu'au dixseptiènie siècle l'Angleterre offrait à l'Europe, telle estia conduite qui a donné au nom de Hampden, devenu le symbole du courage civil et de l'amour éclairé du droit, la plus pure et la plus durable des renommées. Cet impôt illégal que la chambre de l'échiquier, en condamnant Hampden, avait reconnu au roi le droit de lever sans le consentement du parlement, portait le nom de taxe des vaisseaux. Tel était, même sous ce gouvernement despotique, Tempire des traditions, que le nom d'un impôt, levé dans un pressant danger par les anciens rois de T Angleterre pour l'équipement d'une flotte, avait paru le plus propre à recouvrir la taxe dont Strafford avait besoin pour l'établissement d'une armée permanente. Et c'étaient les vingt shillings qu'on lui demandait pour cet impôt que Hampden avait refusés, aux applaudissements de la nation. Le roi et son ministre étaient donc enfermés dans un cercle infranchissable : pour fonder la monarchie absolue il fallait une armée permanente; pour organiser cette armée, il fallait des taxes illégales, et la levée de ces taxes supposait rétablissement préalable du pouvoir absolu.

LA BÉFOUMB. 339.

Pendant que les tribunaux étaient occupes de. la lutte légale de la nation contre son gouvernement, et que des amendes injustes étaient infligées par des juges prévaricateurs, le zèle intempérant de Laud préci-^ pltait le dénoùment du débat politique, en soulevant une guerre religieuse. Se croyant maîti*e de TEcosse^ il voulut imposer aux Écossais une liturgie nouvelle plus voisine encore du catholicisme que cette liturgie anglicane déjà entachée d'idolâtrie aux yeux des près* bytériens. Le jour où fut inauguré à Edimbourg ce changement dans le culte national, TEcosse entière se Isouleva. Une sorte de ligue, pour la défense des libertés politiques et religieuses du pays, sous le nom de Covenant, unit tous les Ecossais contre le despotisme qui leur venait de T Angleterre. Réduire l'Ecosse par les armes était difficile, et l'armée qu'on réunit en toute hâte était plus redoutable pour le roi que pour les presbytériens. Le parlement, dernière ressource du roi, fut enfin convoqué ; mais le roi rencontra encore de ce côté l'immuable résolution d'assurer les libertés publiques avant d'accorder aucuh subside. Charles reprit donc ses projets militaires et marcha contre les Ecossais. L'Angleterre était vaincue s'il revenait vainqueur. Mais l'armée , qui partageait tous les sentiments de la nation, refusa de combattre les défenseurs des libertés communes aux deux pays. Découragé, mais résolu d'épuiser tous les moyens d'échapper à la convocation d'un nouveau parlement, Charles tenta de réunir, sous le nom de grand conseil, une assemblée de lords qu'il espérait trouver plus docile que la chambre des communes; mais rien ne put décider les lords à encourir,

devant la nation, la responsabilité d'une réunion illégale usurpant le rôle du parlement. L* Angleterre était de nouveau sauvée par cette crainte individuelle de Fillégalité, et par cette certitude d'en être un jour personnellement responsable, qui peuvent seules empêcher le pouvoir arbitraire de trouver des complices et qui sont les seuls fondements d'une liberté durable. Se retrouvant, après tant d'essais infructueux du despotisme, en face de la nation, et forcé de faire appel au jugement public, Charles P"" eût été éclairé, en ce moment décisif, sur la destinée de l'Angleterre, s'il avait jamais pu l'être ; il eût gardé sa couronne et fondé le gouvernement constitutionnel avec Tappui de la nation, s'il ne s'était cru encore capable de la tromper et de l'asservir, s'il n'avait mis dans la ruse l'espoir que l'emploi de la force avait déçu.

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