XI. liO Lons-Parlcmeiit. — Cromwell et rarniée
liC long-parlement (ce nom lui resta dans l'histoire) dut commencer par assurer, avant tout, son existence, et par élever contre le retour du gouvernement absolu une infranchissable barrière. Il décida donc que le parlement serait désormais convoqué tous les trois ans par le roi, ou, à son défaut, par les magistrats chargés des élections et que l'assemblée actuellement réunie ne pourrait être dissoute qu'avec son propre assentiment. Ainsi maîtresse du présent et de l'avenir, la chambre des communes rétablit l'ordre légal dans le royaume, anéantit les tribunaux exceptionnels, et.
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proclamant hautement le salutaire principe de la responsabilité personnelle de tous les agents du pouvoir, intenta des poursuites judiciaires contre tous les auteurs ou complices d'actes illégaux ; le nom de délinquants leur était donné, et la plus humble complicité dans les mesures arbitraires de onze années de despotisme ne mettait personne à Tabri de la loi. Quant aux chefs, des délinquants , rarchevêque Laud , primat d'Angleterre, et Strafford, lord-lieutenant d'Irlande, mis en accusation par la chambre, attendaient leur jugement; le garde des sceaux était en fuite.
Le caractère impérieux de Strafford, Tostentation de son injustice avaient éveillé des haines qui ne pouvaient s'apaiser que par sa mort. On voulut verser son sang, et, comme la cruelle illégalité de ses actes ne paraissait pas pouvoir entraîner la peine capitale, la chambre des communes Tavait accusé, devant la chambre des lords, de haute trahison. Mais, par un effet naturel du malheur et de l'orgueil blessé, Strafford retrouva, devant ses accusateurs et devant une mort inévitable, toutes les qualités d'une grande âme. Sa défense, noble autant qu'habile, détruisit Taccusation capitale intentée contre lui par les communes. Celles-ci ne laissèrent pas s'achever un procès qui pouvait sauver le coupable; elles le condamnèrent directement par une loi, et le bill Saitainder^ qui était l'arrêt de mort de l'accusé, fut soumis à la sanction royale. Le respect humain faisait seul hésiter le roi à livrer son ministre à la haine publique, qu'il espérait apaiser parce grand sacrifice. Strafford eut l'accablante générosité d'écrire au roi de se réconcilier à ce prix
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avec son peuple. Charles accepta ce dévouemeDt avec une promptitude qui étonna Strafford loi-même , et qui lui fit venir aux lèvres les belles paroles de TElcriture sur Tinconstance des princes de ce monde et sur le danger de mettre en eux sa confiance. Le condamné monta sur Téchafaud; mais, malgré les craintes de tous les délinquants du royaume, il y monta seul , et le parlement, se croyant assez vengé, revint aux grandes questions qu^il était appelé à résoudre.
Jusque-là, T union de tous ses membres ne s^était pas un instant démentie. Les amis du pouvoir royal s*étaient montrés les plus empressés à rétablir Tordre légal dans le royaume et à châtier Strafford; mais leur concours devait manquer au parti nouveau, qui demandait pour le parlement une intervention plus large et plus déterminée dans le gouvernement du pays. Les chefs eux-mêmes de ce nouveau parti avaient plutôt r instinct du gouvernement constitutionnel, qui devait plus tard sortir de la révolution, qu'une connaissance pratique des moyens de l'établir et de l'exercer. Convaincus seulement que le contrôle du parlement sur les affaires publiques devait être continuel et efficace, que son influence devait pénétrer jusqu'aux derniers degrés de l'administration du pays et dominer les conseils de la couronne, ils ne pouvaient découvrir ce mécanisme simple et admirable à la fois qui, dans les temps modernes, assure au parlement la direction des affaires, en laissant à la couronne son importance et sa dignité. Eussent-ils connu ce système, on aurait pu les accuser d'imprudence s'ils Teussent alors accepté. En effet, un tel gouvernement, dont la bonne foi et le
respect scrupuleux de Topinion publique sont la loi suprême, suppose daus le roi, aussi bien que dans le parlement, une conscience claire de son rôle, une volonté sincère de le remplir. Il était insensé de réclamer ou d*attendre de Charles P' la loyauté et la sagesse docile d'un souverain constitutionnel . Il fallait donc ou se résoudre à être trompé et à combattre tous les jours, ou exercer directement sur l'administration du pays ce pouvoir nécessaire que des moyens indirects ne pouvaient alqrs assurer au parlement. De là ces exigences nouvelles de la chambre des communes ; de là ces traités, trop sévères en apparence, qu*elle offrira plusieurs fois et inutilement, pendant la guerre civile, à la signature du roi.
Une terrible catastrophe hâta cette guerre inévitable et acheva d'enflammer les esprits. L'Irlande, toujours indocile à la domination anglaise, se souleva d'un bout à l'autre au mois d'octobre 1641, et quarante mille protestants, surpris par cette explosion soudaine, furent massacrés. Le roi crut répondre aux soupçons de la chambre en lui demandant des troupes pour soumettre les catholiques révoltés. L'on se garda bien d'accorder au roi des forces dont on redoutait plus que jamais l'usage. On vota, en revanche, des subsides à l'armée écossaise et l'organisation de la milice, dont le parlement devait nommer les chefs. Le roi reçut en même temps une sévère remontrance sur tous les actes de son gouvernement depuis le commencement de son résine.
. Charles vit dans cet acte une déclaration de guerre, et y répondit par une tentative qui devait le rendre le
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maître do pays oa le précipiter da trône. Il résolut de Tenir en personne arrêter ao parlement les chefs de Topposition. Si rinyiolabilité l^ale des membres du pariement faisait de ce complot un acte de guerre (ûvile, l'importance même de cet acte promettait, en cas de succès, de grandes conséquences pour rétablissement du pouvoir absolu. Mais le roi oubliait qu'il n'avait pas d'armée permanente, et, lorsque te président de la chambre des communes eut respectueusement refusé de livrer les cinq membres proscrits, le roi TOjant déjà la milice courir aux armes, et craignant de se voir pris dans son propre piège, quitta Londres pour commencer la guerre contre le parlement.
Charles pouvait remporter par un heureux coup de main; mais, si la guerre se prolongeait, sa dé&ite était certaine. En effet, si le roi était entouré de la majorité de la noblesse, exercée aux armes et formant une cavalerie redoutable, le parlement était défendu par la majorité de la nation, par toutes les grandes villes, par une population énei^ique que la guerre devait instruire à la guerre, et de laquelle sortira une armée redoutable, trop puissante même pour la liberté du pays.
Les négociations qui précédèrent et accompagnèrent la guerre civile étaient d'avance frappées de stérilité par la défiance du parlement et par Taveuglement du roi. Les deux premières batailles d'Edge-Hill et de Worcester abusaient Charles sur ses forces, tandis que Crumwell, Hampden, Ludiow et d'autres chefs habiles, organisaient cette armée célèbre qui réunit à un degré jusqu'alors inconnu Tenthousiasme et la discipline.
Après la victoire de Newbury, le parlement, instruit de Falliance du roi avec les montagnards du nord de TEcosse, se lia par un covenant solennel aux Ecossais des basses terres et tint de côté les royalistes en échec Charles, réduit à s'appuyer sur les rebelles de Tlrlande, porta ainsi au comble Tindignation de TÂngleten^e, et les passions religieuses donnèrent à la lutte un caractère nouveau d'animosité. Le simulacre de parlement que le roi avait établi à Oxford ne put ni se faire reconnaître par le parlement véritable , ni s'entendre avec Charles, qui le trouva lui-même séditieux et fut obligé de le dissoudre. Pendant que la situation politique du roi devenait ainsi plus difficile, la défaite de Marston-Moor, où la cavelerie de Cromw^ell défit enfin la cavelerie royale, lui apprenait qu'il n'avait plus rien à espérer de la guerre.
C'est qu'en effet la guerre même avait donné naissance à de nouvelles passions et fait la fortune d'un parti nouveau. Les héros de Marston-Moor, les saints, les côtes de fer, comme s'appelaient les cavaliers de Cromv^ell, ne ressemblaient guère aux soldats qui avaient commencé la guerre au nom de l'ordre légal du royaume et des droits du parlement. La plus austère des sectes puritaines, celle des indépendants, ne prêtait à la cause parlementaire le puissant secours de son enthousiasme et de son courage opiniâtre qu'à la condition d'entraîner la révolution au delà de ses justes bornes, jusqu'à l'abolition de la royauté et de l'Eglise anglicane. Les presbytériens, qui dominaient le parlement, étaient effrayés des théories égalitaires et de l'intolérante dévotion de ces utiles alliés. Mais la force
échappait aux presbytériens : leurs généraux, Essex et Waller, étaient vaincus, et de TEcosse, Montrose et ses Irlandais menaçaient déjà TAngleterre. Ce furent encore les indépendants et Cromwell qui, à Newbury, rétablirent par des prodiges de valeur les affaires compromises par la mollesse des presbytériens.
Ceux-ci sentirent que leur rôle était terminé, et le bill appelé du renoncement à soi-même, qui interdisait aux membres du parlement les commandements militaires, livra Tarmée aux chefs des indépendants. Le vainqueur de Nev^bury, excepté nominativement de la règle commune, s'adjoignit Fairfax, et, sous ces deux grands hommes de guerre, l'armée devint la maîtresse absolue du pays. Sa première tâche fut d'en finir avec le roi. La victoire de Naseby, remportée le 14 juin 1645, fut décisive : elle anéantit les dernières ressources militaires de la cause royale ; elle anéantit aussi les dernières espérances du parti presbytéiien, qui, jusque-là, ne désespérait pas de traiter avec le roi et de rétablir avec lui les libertés publiques, déjà menacées par la toute-puissance des indépendants. Il fallut renoncer à ce dessein lorsque la correspondance de Charles, saisie sur le champ de bataille, lue à Londres et reconnue authentique par ses amis attristés, ne laissa plus aucun doute sur sa persévérante mauvaise foi, sur ses alliances avec les catholiques, sur Tincroyable aveuglement qui lui faisait espérer et poursuivre encore rétablissement du pouvoir absolu. De ce jour, le gouvernement du roi devenait impossible et celui des indépendants et de l'armée devenait inévitable.
La domination de l'armée s'établit presque sans
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combat, et devait durer seize années, jusqu'à ce que la nation, lassée du despotisme militaire, rappelât les vStuarts, pour leur redemander la liberté. Cette armée 'qui, après avoir purgé le parlement, finit bientôt par prendre sa place et par gouverner l'Angleterre sous le nom redouté de son chef, ne ressemblait en rien aux armées mercenaires qui, sur le continent, servaient de base aux monarchies absolues. Formée par des enrôlements volontaires, composée dUiommes qu'une ardente piété ou qu'une indignation patriotique avait jetés dans les rangs, enthousiaste et disciplinée, elle avait les qualités et les défauts du fanatisme, et aucun excès honteux ne déshonora son pouvoir. Elle porta loin la gloire de l'Angleterre, établit à jamais sa domination en Ecosse et en Irlande ; sur le continent, elle étonna Turenne par ce tranquille héroïsme qui lui faisait accepter la bataille comme une fête religieuse. Et lorsque le retour de l'Angleterre au gouvernement constitutionnel eut fait rentrer cette armée dans la vie civile, on reconnut partout, à la régularité de leur vie laborieuse, les anciens soldats de Gromwell.
La perte du roi fut en même temps décidée. Celui qui avait livré StrafTord à ses ennemis fut vendu aux siens pour quatre cent mille livres sterling par les hommes auxquels il avait demandé un asile. Celui qui avait signé l'arrêt de mort de son ministre et de son ami eut la même fin malheureuse, et se trouva, par la victoire de l'armée sur le parlement, à la merci de ses vainqueurs. Charles ne pouvait attendre aucune pitié des passions qu'il avait soulevées. Des politiques plus habiles lauraient épargné ; ils n'auraient pas
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accru les forces de la royauté en lui donnant pour représentant un jeune homme innocent encore et intéressant par son infortune, au lieu d^un prince discrédité par ses fautes et incapable de les réparer. Mais l'exaltation religieuse , qui avait servi à le vaincre, demanda impérieusement son supplice. Sa condamnation fut illégale, comme Tavait été celle de Hampdeu et de tant d'autres pendant les onze années qui avaient précédé la guerre civile. Sa contenance sur Téchafaud, le 9 février 1649, fut ferme et vraiment royale : elle ennoblit sa mémoire, elle émut la nation, donna une force nouvelle à ses partisans, prépara le rétablissement de sa dynastie; et Teffet naturel de son supplice fut plus efficace pour le succès de sa cause que toutes les ruses dont il avait chars^é sa conscience et entaché son nom. Mais ce retour de la nation vers la monarchie et vei*s la liberté se fera encore longtemps attendre. Il faut que l'armée de Cromwell achève Tunion des trois royaumes et soutienne son chef au pouvoir pendant qu'il fonde en Europe la grandeur de l'Angleterre et force les rois absolus du continent à se disputer son alliance. Il faut qu'enlevé lui-même aux siens par une mort prématurée, il laisse divisée l'armée dont il était Tàme, et donne ainsi à la nation anglaise le moyen de redevenir maîtresse d'elle-même. Celle-ci, reprenant aussitôt sa marche vers ce gouvernement constitutionnel qui était le terme véritable de cette grande révolution , et que doivent encore reculer des réactions passagères, l'atteindra enfin et s'en assurera pour toujours le bienfait, au prix d'un changement de dynastie.