‹ Essai sur l'histoire universelleChapitre 36 sur 55 · VI. Chute des Stuarto. — Paix de Bys\ilck · texte numérisé non relu

VI. Chute des Stuarto. — Paix de Bys\ilck

Si la seconde révolution, qui chassa délinitivement les Stuarts et qui assura pour toujours à l'Angleterre la tranquille possession du gouvernement parlementaire, lUe coûta pas une goutte de sang à la nation, ce ^bienfait est dû surtout à la vénalité de Charles II et au fanatisme de son successeur. On a vu comment le premier se mit, par le i traité. de Douvres, à la solde du roi

de France, et lui vendit, pour satisfaire à son luxe et à ses débauches sans avoir recours au parlement, l'honneur et les intérêts de TAngleterre. Le second ne changea rien à cette étrange politique, et, à son avènement au trône, apprit , avec des larmes de reconnaissance, que la pension de son frère lui serait annuellement payée. Dunkerque et Mardick vendus à la France, TAngleterre annulée en Europe, la Hollande livrée à Louis XIV, tels avaient été les résultats de cette trahison, à laquelle T expulsion de cette dynastie pouvait seule mettre un terme.

' Mais ces honteux marchés restaient ignorés de la nation, et des fautes plus éclatantes précipitèrent les Stuarts du trône que la volonté publique avait relevé. Ramenés après le despotisme de Tarmée pour rétablir en Angleterre le règne des lois, ils n'avaient travaillé qu'à substituer une tyrannie à une autre, sans donner au pays en échange de la légalité violée cette grandeur politique et militaire qui avait un instant consolé la nation d'obéir à Cromwell. Soutenus par TÉglise anglicane, que la domination puritaine des républicains avait aigrie jusqu'à lui faire ériger en dogme le droit divin de la royauté et le devoir de l'obéissance absolue pour les peuples, les Stuarts eurent Fart de réduire cette Église et ces docteurs de la monarchie absolue à la triste alternative de chasser le roi ou de sanctionner la destruction du protestantisme. Entourés enfin par une aristocratie que les niveleurs avaient humiliée jusqu'à la rendre amie de la toute-puissance royale, ils trouvèrent moyen de la contraindre à s'unir aux ennemie de la rnonarchie, sous peine de se voir imposer.

avec Tapostasie religieuse, la servitude et la ruine. Salués enfin à leur débarquement en Angleterre par une population enthousiaste, fatiguée de la république, avide de voir un roi, et attachée par l'attrait d'une longue •infortune à celte famille éprouvée surTéchafaud, dans les prisons et dans Texil, ils surent bientôt se rendre odieux aux plus humbles par rabaissement du pays devant la France, par le scandale de leurs mœurs, par la pompe ridicule d'une dévotion impopulaire, par leur cruauté, par des persécutions atroces qui descendaient jusqu'au dernier rang et qui remplirent de tra-^ ditions sanglantes les plus pauvres demeures. Ainsi ébranlée de toutes parts, et particulièrement haïe de. ses anciens auxiliaires, cette dynastie tomba au premier choc aux applaudissements de TAngleterre protestante et libérale.

Si elle ne fut pas renversée plus tôt, il faut en chercher la raison dans les fautes de ses adversaires, et surtout dans cet admirable instinct de la légalité qui balançait les plus justes ressentiments de la nation anglaise et qui lui faisait considérer une révolution comme la dernière et la plus périlleuse des extrémités. C'est à la fois un grand spectacle et une utile leçon que de voir les Stuarts soutenus seulement par ce respect des lois qu'ils voulaient anéantir, et raffermis, en dépit d'euxmêmes, toutes les fois que leurs ennemis impatients y portaient atteinte. Lorsque Charles II favorisait illégalement les catholiques, nommait son frère, le duc d'York, grand amiral, et le faisait siéger au conseil, la nation, fortifiant les wighs de son assentiment et de ses votes, les aidait à imposer au roi ce bill du test qui

fermait les fonctions publiques aux dissidents, et qui arrachait au duc d'York sa démission. Lorsqu'au contraire les whigs, empoités par la victoire, profitent de la terreur qu'inspii'e à l'Angleterre une prétendue conspiration des catholiques, pour frapper des innocents et pour voter un bill d'exclusion qui déclarait le duc d'York, en qualité de catholique, inhabile à suc-cédera la couronne, la nation, effrayée de ces actes illégaux, se tournait du côté des tories et rendait quelque force au gouvernement. Une conspiration protestante, pour hâter la chute des Stuarts et pour porter au trône le jeune duc de Monmouth, ennemi populaire des catholiques, indigna la nation et permit à Charles II d'abuser jusqu'à sa mort de la toute-puissance. Le plus vénal, le plus incrédule et le plus débauché des ^ hommes qui eût encore porté une couronne, mourut donc vengé de tous ses ennemis, couvert du sang de Russell et de Sydney, maître absolu de l'Angleteri-e, la bravant à sa dernière heure, se déclarant catholique à l'article de la mort, et laissant le pouvoir à ce frère redouté des protestants, à ce duc d'York qui avait ouvertement déclaré la guerre à la religion et aux libertés du pays.

Cette guerre, perdue d'avance, fut aveuglément conduite par cet homme bizarre, tour à tour audacieux jusqu'à la folie et hypocrite jusqu'à la bassesse, cruel et ridicule, destiné à perdre en peu de temps sa cause et sa couronne. Cependant la loi soutint trois années Jacques II malgré lui-même ; et lorsqu'il. eut poussé à bout les plus patients de ses sujets, l'Angleterre le ^renversa moins qu'elle ne le laissa tomber. Ce fut pour

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lui une bonne fortune que d'être attaqué à son avènement par TinsuiTection d'un prétendant, par ce duc de Monmouth qui, vaincu à Sedgemoor, monta sur Téchafaud. Mais )es affreuses cruautés qui suivirent la victoire de Jacques lui en dérobèrent le fruit. L'Angleterre .vît avec horreur le juge Jeffries accomplir, dans les comtés du sud-ouest, cette . célèbre tournée sanglante où les injures du tribunal venaient se joindre à rinique rigueur des condamnations. La mort, bien que prodiguée, n'était pas le seul supplice. De nombreux accusés étaient embarqués pour les colonies et vendus, comme esclaves. Les courtisans du roi se disputaient comme une faveur le produit de ces ciargaisons, et la reine elle-même demanda sa part de cet ignoble gain.

Cependant la ferme volonté d'imposer le catholicisme à l'Angleterre était Técueil inévitable de ce gouvernement insensé. Chef légal de TEgHse anglicane et affilié à .Tordre des jésuites, professant avec ostentation la religion romaine, voulant introduii:e dans les universités elles-mêmes des membres et des chefs de son choix et de son Eglise, exagérant contre les sectes puritaines la rigueur des lois qui protégeaient l'orthodoxie anglicane, et violant ouvertement ces mêmes lois en faveur des catholiques; revendiquant enbn le droit de les violer, et inventarit, au profit de la couronne, cet étrange droit de dispense qui rendait les lois inutiles, et. la puissance, royale illimitée,;, chassant de. 1! armée, et.des foocétions publiques tous les protestants, et préparant une révolution catholique en face deFAngleterre et de TEurope, . Jacques II elfrayait de , sa folie Louis, XIV lui-

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même, qui lui conseillait la prudence, et le pape, qui était tenté de Texcommunier. Désespérant enfin d'accabler d'un seul coup le protestantisme, Jacques II ré* solut de le diviser, de réunir contre TEglise anglicane les sectes puritaines aux catholiques, et le persécuteur sanguinaires des puritains proclamait tout à coup la tolérance universelle : ruse grossière qui ne trompa personne et qui confondit , dans une indignation patriotique , le ressentiment des puritains et les craintes de rÉglise anglicane. L'Europe entière voyait Jacques II chanceler; pour lui, opiniâtre et tranquille, entouré d*apostats qui devaient le trahir au premier signe, touchant à sa chute et sûr de sa victoire, il attendit jusqu'au dernier moment qu'un événement miraculeux établît en Angleterre le catholicisme et la monarchie absolue. II était temps qu'il fut renversé. Sons ces deux indignes souverains, l'Angleterre n'avait pas seulement perdu son i*ang, elle avait compromis son avenir. Charles U avait donné l'exemple d'une corruption jusqu*alors inconnue, et qui, de sa cour, descendait dans la société anglaise. La littérature, et surtout le théâtre de cette époque, offrent le scandaleux témoignage de cette générale et croissante immoralité. Les œuvres, alors applaudies sur la scène, ne pourraient aujourd'hui se produire au jour, et des actions, alors de mode, attireraient aujourd'hui sur leurs auteurs le mépris public et la sévérité de la loi. La vénalité du roi avait de nombreux imitateurs, et l'argent de Louis XIV, souillant plus d'une main illustre, se glissait dans tous les partis. Avec Jacques II, la corruption n'était pas moindre; il y avait ajouté la cruauté . et l'hypocrisie.

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Sur la scène, des allusions meurtrières et la demande de nouveaux supplices se mêlaient aux propos licencieux. Les consciences étaient à vendre, et le célèbre Dryden donnait Texemple. Les forces matérielles de rAngleterre s'abaissaient avec sa dignité morale. L'armée, sans cesse épurée par le roi, était désorganisée, avilie à ses propres yeux , et un scandaleux avancement y récompensait Tapostasie. La marine, que Cromwell avait rendue si redoutable, était désarmée par les concussions, par le pillage des grades, livrés au plus offrant ou au mieux protégé. Des capitaines qui n'avaient jamais vu la mer commandaient les meilleurs vaisseaux de la flotte. Leurs appointements étant irrégulièrement payés, ils faisaient le cabotage entre les ports anglais, et changeaient, à leur profit, en marine de commerce la marine de TEtat. L'arrivée de Guillaume d'Orange arracha enfin TAngleterre à ces humiliations et à ces dangers.

Guillaume était appelé par le parti libéral et par les protestants ; il était appuyé par l'Europe, impatiente d'avoir l'appui de l'Angleterre contre Louis XIV; il était secondé parTempereuretparle pape lui-même; les États- Généraux de la Hollande voyaient dans son entreprise le salut du protestantisme et la ruine du roi de France. Gendre de Jacques II et sûr de l'aOection dévouée de sa femme, Guillaume eût peut-être attendu en paix lU mort de son beau-père, si la naissance d'un héritier n'eût détruit ses espérances. Sans hésiter davantage, il passa la meravec quinze mille hommes, pendant que l'armée de Louis XIV, pour frapper au cœur la ligue d*Augsbourg, attaquait l'Allemagne. La marche de

Guillaume d*Orange fut un triomphe ; Jacques II, trahi par tout le monde et surtout par sa famille, jeta le sceau de l'État dans la Tamise et s'enfuit. Une convention formée des deux chambres, déclara, en février 1689, le trône vacant, et y appela Guillaume d'Orange et la princesse Marie.

Si cette révolution, pure de sang et complétée par la signature de la Déclaration des droits, assura au peuple anglais la jouissance des libertés constitutionnelles et à l'aristocratie la direction des affaires, elle mit en péril la suprématie de la France et porta un coup mortel à l'orgueil de Louis XIV. Sachant que Tavénement de son irréconciliable ennemi au trône d'Angleterre était une déclaration de guerre, le roi de France n'hésita pas à la devancer, en reconnaissant solennellement Jacques II comme seul roi et en se déclarant le défenseur du droit absolu des souverains, violé par Guillaume d'Orange. La guerre était déjà commencée en Allemagne contre la ligue d'Augsbonrg; Louis XIV résolut de la porter dans cette Irlande catholique, attachée aux Stuarts et soulevée contre le nouveau roi d'Angleterre. Tourville battit la flotte anglaise et jeta en Irlande Jacques II, qui perdit, par. ineptie et lâcheté, la bataille de la Boyne et s'enfuit aussitôt en France. Une nouvelle descente est préparée par Louis XIV; mais cette fob la, bataille de la Hogue, perdue malgré l'admirable courage de Tourville, ferina l'Angleterre aux f^rançais. En Allemagne, les généraux du roi et leurs vaillantes armées sputenaieiit contre toute l'Europe ,. centrale une lutte gloriieuse et sans issue, suffisant à la tache difficile de^ couvrir la France

sans pouvoir accabler une coalition universelle. Les belles victoires de Fleurus , de Steinkerque et de Neerwinden, qui illustrèrent le: duc de Luxembourg, Catinaty vainqueur à Staffarde et à la Marsaille, rendirent pourtant plus efficaces les elTorts de la diplomatie pour conquérir une paix dont la France épuisée avait besoin. Dissolvant la ligue qui, réunie, eût poussé trop loin ses exigences, la diplomatie française amena enfin le duc de Savoie à une paix séparée par des concessions avantageuses. On lui rendit tous ses Etats, en y ajoutant Pignerol; sa fille épousa le duc de Bourgogne, fils aîné du dauphin, et il fut traité en roi par la France. Déjà le pape Innocent XII, héritier de la politique de ses prédécesseurs, avait été détaché de la ligue par le désaveu des quatre articles qui consacraient les libertés de l'Eglise gallicane. Les autres puissances traitèrent à leur tour. La France rendit à l'empereur et à l'empire tout ce qu'elle avait envahi depuis le traité de Nimègue, sauf Strasbourg, et restitua son duché au duc de Lorraine. Un mois avant ce traité, Louis XIV, faisant la paix avec TEspagne , les Provinces-Unies et l'Angleterre, leur restituait tout ce qu'il avait pris depuis le traité de Nimègue, et, ce qui coûta le plus à son orgueil, en donnant à la guerre son sens véritable et à ses prétentions un éclatant démenti, il reconnut solennellement Guillaume III comme roi d'Angleterre, tendant la main à la révolution et abandonnant Jacques II.

La paix signée à Ryswicken 1697, était donc plutôt pour la France un échec nioral qu'un affaiblissement matériel. Sauf la reconnaissance de Guillaume III,

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Louis XIV n'avait reculé que jusqu'au traité de Nimègue et pouvait s'y maintenir avec honneur; il avait résisté glorieusement à toute l'Europe, qui avait pu l'arrêter dans ses envahissements, mais qui n'avait pu triompher de sa défense. Cependant, cette guerre injuste devait a mener une expiation prochaine. La France, qui venait d'y prodiguer ses trésors et son sang, allait se trouver épuisée au moment où s'ouvrait devant l'Europe inquiète et avide la succession d'Espagne.

Tll. lAwmceession d'B«p«siie. — Tmliès de BasdtedI

et d'Ulrecht.

La nation espagnole expiait alors, par un abaissement presque sans égal dans l'histoire, son intolérance religieuse, son incapacité pour le gouvernement des peuples, la perte de ses franchises provinciales, son asservissement intérieur, et par-dessus tout, cette guerre fqncste où elle était engagée, à la suite de ses rois, contre la civilisation moderne et contre la liberté des esprits. L'inhabileté de son administration, l'inquisition qu'elle traînait partout avec elle, rendaient inutiles ses grandes qualités militaires et sa titinquille fermeté sur le champ de bataille. Détestée par les peuples faibles, qu'elle avait conquis sans les gagner, chassée par les peuples énergiques qui secouaient sa mortelle influence, l'Espagne avait bientôt perdu jus qu'à sa force nfillitaire et jusqu'à ises richesses. La grande Arniada n'avait pu être remplacée, et l'Espagne en étaii venue à emprunter des vaisseaux génois. A

Rocroy, à Lens, aux Dunes, avait été anéantie son armée; maîtresse des mines de T Amérique, elle n'avait ni argent ni crédit. Ses possessions en Europe et au delà des mers étaient démembrées par la France, par FAngleterre et par la Hollande.

Elle-même tombait en ruines. L'expulsion des Juifs avait affaibli son commerce ; celle des Maures avait détruit son agriculture ; la monarchie absolue et, depuis Philippe II, sans limites, avait étouffé son énergie ; les couvents avaient absorbé à la fois ses richesses et sa population. Elle avait eu vingt millions d*habitants, elle n en avait plus que six. L'abaissement de rintelligence publique accompagnait la misère. Décimée par les bûchers et vivant sous une menace continuelle de mort, la classe éclairée disparaissait en silence ; et les mêmes causes qui avaient arrêté la fécondité de la terre, avaient étendu partout la stérilité de la pensée. Comme la nation, la dynastie s'éteignait enfin dans l'impuissance. « Charles-Quint, dit avec vérité un grand historien , avait été général et roi ; Philippe II n'avait été que roi; Philippe III et Philippe IV avaient à peine été rois; Charles II ne fut pas même homme. » Tel était l'état où l'Espagne et ses maîtres avaient été réduits en voulant arrêter le grand mouvement qui avait vivifié l'Europe, et qui, en ce temps même , élevait encore d'un degré l'Angleterre.

D'après le droit monarchique, qui fait passer les nations de inain en main par héritage, sans que leur consentement soit nécessaire, et qui dispose d'elles, selon la juste j^iharqué de Fcnclon, « comme d'un

pré OU d'une vigne, » TEspagae devait appartenir , après la mort de Charles II, soit au dauphin de France, comme au petit-fils de Philippe IV , soit à Fempereur d'Autriche ou à son fils Tarchiduc Charles, comme petit-fils de Philippe II, soit enfin au prince de Bavière, arrière-petit-fils de Philippe IV. La France surtout semblait destinée à recueillir cet héritage ; tout Yy engageait : cette longue rivalité avec TEspagne, qui avait failli mettre sur le trône de France la fille de Philippe II, et qui paraissait devoir se terminer par une conquête indirecte, par l'établissement d*un prince français sur le trône espagnol ; les prétentions antérieures du roi, qui avait déjà revendiqué et saisi upe partie de cet héritage ; rintérét suprême de la France, qui ne pouvait laisser la maison d'Autriche s'étendre de nouveau au delà des Alpes et des Pyrénées. Mais , par une suite d^eutreprises ambitieuses et chèrement payées, la France amvait épuisée d'avance au commencement de ce grand débat. Les hommes illustres qui jusqu'alors avaient accompli les grandes choses de ce règne, ou qui en avaient réparé les fautes, avaient disparu dans la mort ou dans la retraite. Turenne, Condé, Luxembourg, Duquesne et Tourville avaient des successeurs, sans être remplacés. LouvoisT avait emporté sur Colbert, Mme de Maintenon et Chamillart sur Louvois. Les finances et l'armée étaient appauvries; une lutte contre toute l'Europe efiraya Louis XIY. Il eut recours au plus puissant de ses ennemis pour faire face aux autres, et tenta de partager avec lui ce qu'il ne pouvait conquérir.

A la Haye, fut signé entre Louis XIV, le roi d'An-

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gleien*e et les Provinces-Unies, un traité de partage qui donnait au prince de Bavière la couronne d'Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne ; au dauphin de France, les royaumes de Naples et de Sicile ; à TAiitriche et à Tarchidnc Charles» le Milanais. Ce démeml^rement n'inquiétait personne : FEspagne diminuée ne justifiait ainsi aucune des deux grandes familles qui pouvaient menacer T indépendance de l'Europe , mais Charles II fut indigné de ce partage, et réserva par testament au prince de Bavière l'intégrité de la monarchie espagnole. Avec ce jeune prince, qui mourut tout à coup, empoisonné peut-être, disparut Tespoir de régler pacifiquement cette succession prochaine pour laquelle la France et TAutriche restaient seules en présence.

Cependant Louis XIY tenta d'éviter la lutte par un nouveau traité de partage, garanti par les mêmes alliés. Conclu à Londres, ce second traité accordait à l'archiduc Charles la couronne d'Espagne, les Indes, les Pays-Bas et la Sardaigne ; mais à la part du dauphin de France eussent été ajoutés le Bar et la Lorraine. Le duc de Lorraine devait recevoir, en échange de son duché, lé Milanais. Ni l'empereur, ni Charles II n'acceptèrent ces conditions nouvelles. L'egfipereur tenait à posséder le Milanais, Charles II à empêcher le démembrement de la monarchie. Le roi d'Espagne se résolut alors à choisir un héritier dans l'une des deux familles rivales. Son penchant le portait vers l'Autri* che, l'intérêt de l'Espagne et les vœux de la noblesse vers la France, plus capable de défendre l'Espagne, si elle lui était laissée^ et capable aussi de la démembter

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si elle passait en d'autres mains. Un dernier testament de Charles II déclara donc le dac d*Anjoa, deuxième fils du dauphin de France, roi d'Espagne.

Ce fut pour Louis XIY une grande épreuve. S'en tenir au second traité de partage et Texécuter , avec l'appui de la Hollande et de l'Angleterre, semblait fajtrile. Accepter le testament, c'était au contraire accepter la guerre contre toute l'Europe. Après avoir écouté dans son conseil les deux avis opposés et pris trois jours pour peser cette décision redoutable, le 6 novembre 1700, Louis XrV dit à son petit-fils devant l'ambassadeur d'Espagne : « Monsieur, le roi d'Espagne vous a fait roi. Les grands vous demandent, les peuples vous souhaitent, et moi j'y consens. Songez seulement que vous êtes prince de France. » Puis il dit à la cour : « Messieurs, voilà le roi d'Espagne; » et quelque temps après , embrassant son petit-fils près de partir : « Il n'y a plus de Pyrénées. »

Ces paroles furent pour l'Europe une déclaration de guerre, et cependant tous hésitaient à la commencer. L'empereur seul était décidé, tandis que l'Angleterre et la Hollande cherchaient à concilier le maintien de Tcquilibre en Europe avec celui de la paix; mais, avec son impétuosité naturelle , Louis XIY sembla pressé d'augmenter le nombre de ses ennemis, et de se trouver seul coutre tous. Trois atteintes furent portées à la fois à la sûreté de l'Europe et à l'honneur de T Angleterre. Des lettres patentes confirmèrent au duc d'Anjou, devenu Philippe V, ses droits, à la couronne de France et menacèrent ainsi l'Europe de la réunion des deux monarchies. Les Hollandais fuçenf surprix

par FoccupaiioVi des Pays-Bas, leur barrière contre la France. Enfin, TAnglelerre fut bravée par Tinutile et déloyable déclaration de Louis XIV, qui, malgré le traité deRyswick, reconnut, au lit de mort de Jacques II, son fils Jacques III comme roi d'Angleterre.

Une ligue signée à la Haye entre IWngleterre, l'empereur, les Provinces-Unies , les électeurs de Bandebourg et de Hanovre, s^engagea à ne laisser au nouveau roi d'Espagne que la Péninsule, à donner les places de la barrière aux Hollandais, les Pays-Bas, les Deux- Siciles et le Milanais à l'empereur, à TAugleterre le droit de garnison dans Nieuport et dans Ostende. De telles conditions n'étaient acceptable!» ^que pour un vaincu. Louis XIV, après avoir déterminé Tattaque de la b'gue par ses dernières imprudences, dut se préparer à couvrir, avec les seules forces de la France, ses frontières et l'Espagne désarmée, contre toute FEurope. Trois hommes énergiques, unis par une passion commune, dirigeaient ce grand effort contre la France, c'étaient : le général de l'empereur, le prince Eugène de Savoie; le duc de Marlborough, général de l'Angleterre, chef du parti whig alors au pouvoir, maître de l'esprit de la reine Anne par l'influence de sa femme, ayant commencé sa fortune par la faveur de Jacques U, et l'ayant portée au conlble par son adhésion au parti de Guillaume d'Orange; et enfin le grand pensionnaire de Hollande, Heinsius, auquel le roi Guillaume avait légué , en niourant, le gouvernement de sa patrie, sa haine contre Louis XIV, et a mission de soulever contre lui l'Europe.

•'A tant d'ennemis, si forts par leur union, par leurs

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richesses et par leurs troupes, Louis XIV ne pouvait opposer que des traditions de gloire et de succès, qui suffirent d'abord à préserver la France et à maintenir la guerre hors de son territoire ; mais, avec la défaite de Hochstedt, avec la défection du roi de Portugal et du duc de Savoie, qui accédèrent à la ligue , commencèrent les désastres et s'accrut Tépuisement de la France. La défaite de Ramillies chassa les Français des Pays-Bas, celle de Turin leur enleva Tltalie ; en Espagne, Tarchiduc Charles entre dans Madrid abandonnée par Philippe V. Vaincue à Oudenarde, vaincue à Malplaquet, malgré d'héroïques efforts, Tarmée ne couvrait plus la France, que les fautes répétées de ses généraux ouvraient à Tennemi, qu'une affreuse famine et que l'hiver rigoureux de 1709 remplissaient de souffiances et de séditions, tandis que, dans le palais de Louis XIY, se mêlaient, au cruel sentiment de tant de désastres, des morts inattendues et funestes qui menaçaient le roi de survivre au dernier de ses héritiers. Mais l'excès du malheur rendit à l'esprit de Louis XIV toute sa rectitude, sans rien lui faire perdre de sa dignité. Il avait déjà eu recours aux plus grands sacrifices pour arracher la paix aux ennemis de la France. La déppssession de Philippe V était le préliminaire de toute négociatio.n. L'Espagne donnée à l'archiduc Charles, la reine Anne reconnue, le prétendant chassé, Dunkerque détruit, la Hollande séparée de la Franco par une barrière enlevée au territoire français, le duc de Savoie agrandi et récompensé de sa défection, telles étaient les dures conditions qu'imposaient les alliés et qu'accepta Louis XIV. Mais bientôt on you-

lut exiger davantage : Tabandon de Strasbourg, de Brisach et de Landau, la démolition des forteresses qui

couvraient la frontière française du côté de TAIlema-

gne, une coopération active au renvei'sement de Philippe V. C'était déjà trop demander de Louis XIV et de la France; et pourtant, lorsque de nouveaux revers eurent abaissé le roi jusqu'à ces dernières concessions, on exigea plus encore. Il devait, disait-on, en revenir à la paix des Pyrénées et se charger seul de détrôner son petit-fils. Le roi refusa et offrit un million par mois aux alliés pour cette guerre civile, qu'il consentait à payer,, mais qu'il ne pouvait se résoudre à faire luimême. On rejeta encore cette humble demande, et liOuis XIV n'eut plus d'espoir que dans un suprême effort de la France. Telle était l'humiliation où avait été réduit par l'excès même de sa grandeur l'homme qui, jusqu'alors, avait si fièrement imposé ses volontés à l'Europe.

Deux choses sauvèrent alors la France : son propre héroïsme porté au comble par une lettre patriotique du roi à la nation, et l'abaissement même de sa puissance, qui altérait déjà, en faveur de l'Autriche, l'équilibre européen. L'Angleterre, qui, depuis l'avènement de Guillaume, était devenue la protectrice de cet équilibre, et qui semblait justifier la belle devise de son roi : « Je maintiendrai, » sentit la première que l'œuvre du traité de Westphalie allait être détruite et l'Autriche rendue à son tour trop redoutable. Aussi, tandis que Louis XIV donnait son argenterie pour la solde des troupes, et que là noblesse et les grandes villes imitaient son exemple, s'opérait en Angleterre

un changement de politique plus efficace encore pour le salut (le la France. Les esprits étaient déjà portés à la paix lorsqu'un dernier événement en démontra la nécessité pressante. L'avènement de Tarchiduc Charles à Tempire ne permettait plus de lui donner TEspagne, si Ton ne voulait imposer à TËurope un nouveau Char-' les-Quint. La chute du parti virhig, qui, porté au pouvoir avec Guillaume d'Orange, dirigeaitlo guerre contre la France, et Tavénement au ministère du parti tory, annoncèrent au roi, et bientôt à FEurope, qu'aux yeux de TAngleterre cette lutte acharnée avait rempli son objet et atteint son terme.

La France n'était déjà plus à craindre, et TAngleterre, par la paix qu'elle conclut avec Louis XIV, ne lui laissa que la puissance nécessaire pour balancer celle de la maison d'Autriche. I^s négociations ouvertes à Londres amenèrent entre l'Angleterre et la France un traité séparé, et, par suite, la dissolution de la ligue. La victoire populaire de Denain , fin glorieuse et compensation insuffisante de si longs déastres, précipita la conclusion de la paix entre le roi de France et l'Europe, à l'exception de l'Autriche. Le traité d'Utrecht, signé le 11 avril 1713, établit en principe la séparation des Couronnes de France et d'Espagne. La Hollande mit garnison dans la plupart des places fortes des Pays-Bas, nécessaires à la formation de sa barrière. Le duc de Savoie reçut , avec la Sicile et une partie du Milanais, le titre de roi, et ferma ainsi l'Italie à la France ; Télecteur de Bipandebourg reçut la haute Gueidre et devint roi de Prusse; TAnglcterre garda Gibraltar et Minorque, enlevés à

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TKspagne, la baie d'Hudson, TAcadie, Tîle de Saint- Christophe, Terre-Neuve, enlevées à la France. La légitimité de la reine Anne et de sa succession protestante fut reconnue par le roi, le prétendant renvoyé ; on s'engagea à combler le port de Dunkerque, si menaçant, en temps de guerre, pour Fembouchure de la Tamise. L'année suivante l'empereur, qui seul continuait la guerre, fut contraint par les succès de Yillars à confirmer par les traités de Radstadt et de Bade, ce traité d'Utrecht qui l'agrandissait d'ailleurs aux dépens de FEspagne, et qui lui donnait la suzeraineté des Pays-Bas, Naples, la Sardaigne, le Milanais et les présides de la Toscane.

La fondation des royaumes de Puisse et de Savoie, qni contiennent, en Allemagne et en Italie, la puissance de la maison d'Autriche ; l'agrandissement de cette maison, qui peut désormais faire obstacle à l'ambition de la France; la limitation de ceue dernière puissance, renfermée dans de justes bornes; l'élévation de l'Angleterre, dès lors influente en Europe, et capable d'en maintenir à son profit l'équilibre, tels furent les grands résultats de cette guerre de la succession d'Espagne qui remplit les premières années du dix-huitième siècle, et qui agita si douloureusement la vieillesse de Louis XIY« Malgré la grandeur de ses pertes, ce fut une vicloire pour la France que le maintien d'une dy. nastie française au delà des Pyrénées ; malgré la profondeur de sa chute, ce fut un espoir de régénération pour l'Espagne que l'avènement d'une race nouvelle qui semblait pleine de vie, et qui apportait avec elle l'étroite amitié de la France.

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Mais UDe réaction ÎDévitable devait bientôt changer, au dedans et au dehors, la pohtique de Louis XIV, et le roi mourant employa le reste de sa vie à rendre, par de continuels excès de pouvoir, un relâchement général plus nécessaire et plus certain. Livré à Tinfluence des jésuites, ennemi naturel de Topposition religieuse, ne pouvant souffrir en aucune chose rindépendance, Louis XIV intervint, avec toule la violence de son caractère et av«c tout le poids du pouvoir absolu, dans le débat religieux qui séparait alors en deux camps TÉgUse de France. La dévotion aisée dont les jésuites avaient opposé Tattrait aux progrès du protestantisme et de rincrédulité, avait bientôt suscité, parmi les catholiques sincères, les plus vifs scrupules. Lorsque Jansénius, exagérant le principe de la grâce, en tira> pour la morale chrétienne de nouveaux motifs d^austérité et pour la vie de rigoureuses pratiques, il donna le signal d'une réaction qui entraîna les catholiques les plus fervents et les plus éclairés. Ck)ndamnés pour leurs théories sur la grâce par le saint-siége, mais soutenus par l'opinion dans leur défense de la morale chrétienne, les jansénistes, qui comptaient dans leurs rangs quelques-uns des plus grands esprits de ce siècle, avaient accru leur influence par la pieuse, austérité de leur conduite, par Tattrait de l'opposition religieuse, seule forme alors possible de l'opposition politique,, et surtout par cette polémique, ingénieuse et éloquente dont les; Proi^inciales de Pascal ont donné le parfait modèle, et dont elles conserveront à jamais le soiiyenir. Les malheurs. du. règne avaient augmenté le crédit de cette secte, que Louis XIV haïssait, comme les Stuart^

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détestaient les puritains. Aussi, lorsque les je'suites eurent obtenu du pape cette célèbre bulle Unigenitus qui condamnait le livre janséniste du P. Quesnel , approuvé par une partie de rÉglise de France, la puissance royale fut mise tout entière au service des partisans de la bulle et en accabla les adversaires. La destruction de .Port-Royal, ce foyer révéré du jansénisme, avait déjà inauguré la persécution; les exils et les emprisonnements la continuèrent et frappèrent plus de trente mille personnes. Et, en même temps, ce souverain qui défendait par tant de rigueurs Torthodoxie catholique, conférait par édit à ses deux (ils illégitimes, le duc du Maine et le comte de Toulouse, le rang de princes du sang et d'héritiers éventuels de la couronne : dernière injure à Topinion publique, dernier et inutile abus d'une volonté despotique qui espérait se survivre à elle-même et triompher de la mort. Louis XIV souffrit avec grandeur celte épreuve suprême, et, avouant à Tenfant qui allait porter sa couronne qu'il « avait trop aimé la guerre et les grandes dépenses, » il lui recommanda de « soulager ses peuples. » Cet enfant était Louis XV.

De la mort de Louis XIV à la révolution française, le maintien de Téquillibre dans l'Europe centrale est surtout Tœuvre de l'Angleterre et tourne au profit de sa grandeur, tandis qu'à l'orient s'élève, par l'afTaissement de la Suède et de la Turquie et par l'anéantissement de la Pologne, la nouvelle et redoutable puissance de la Russie, et qu'à l'occident, au delà des mers, se prépare et s'établit avec éclat la féconde liberté de l'Amérique. Conduisons «donc d'abord jusqu'à leur

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terme les agitations le plus souvent stériles, des peuples de l'Europe centrale, appliqués sans cesse à troubler le système d'équilibre par des efforts individuels, pour le rétablir bientôt par une action commune ; nous considérerons ensuite l'élévation simultanée de ces deux puissances nouvelles, si différentes parleur génie et par leur destinée, qui grandissent à l'orient et à Toccidcnt de la vieille Europe.

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