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CHAPITRE II

Histoire des épidémies de peste. — De l'antiquité de la peste. — Peste d'Orient. — Peste noire. — Peste de Pali ou de l'Inde.

La peste était considérée jusqu'ici comme une maladie d'origine presque moderne, ayant pris naissance en Egypte vers le sixième siècle. Les recherches récentes de Daremberg (1) et de Hirsch (2) ont modifié cette opinion, en démontrant que la première apparition de la peste remontait à l'antiquité.

Plusieurs preuves ont été citées à l'appui de cette dernière opinion.

On a invoqué d'abord la peste d'Athènes, restée si célèbre, et par les désastres qu'elle a causés, et par le nom de son historien.

Le récit de Thucydide est d'autant plus important pour nous, qu'il a été lui-même témoin de tout ce qu'il décrit. Son tableau est aussi simple qu'il est

(1) Daremberg, Note sur l'antiquité et l'endémicité de la peste en Orient, et particulièrement en Égypte.

(2) A. Hirsch, Handbuch der historich-neographischen Pathologie; Erlangen, 1860.

grand. Thucydide a voulu nous conserver fidèlement le souvenir de la grande épreuve à laquelle sa patrie était soumise. Son intelligence, émue au contact douloureux des misères humaines, y cherche la vérité sur les caractères extérieurs et matériels de ces misères mêmes.

Mais l'historien a méconnu le caractère médical du fléau. En effet, si sa nature est encore aujourd'hui discutée, si quelques-uns croient à l'existence d'une maladie dont on ne retrouverait plus de traces dans les temps modernes, si d'autres flottent entre la variole, le typhus, etc., il est du moins universellement reconnu que l'épidémie qui a désolé Athènes n'était point la peste.

On a voulu encore appuyer la démonstration de l'antiquité de la peste, de cette partie de V Exode dans laquelle Moïse décrit les quatre plaies dont Dieu a frappé l'Egypte avant de lui envoyer la peste (1).

Ces plaies, selon l'auteur sacré, sont : 1" une corruption de toutes les eaux de l'Egypte, sorte de sanguinification de l'eau, laquelle fit mourir tous les poissons et mit le fleuve en effervescence ; 2° l'apparition d'une multitude de grenouilles qui se répandirent dans toute l'Egypte et qui en mourant causèrent une grande putréfaction (piitruit terra) ; 3" Fapparition de deux espèces de mouches qui attaquèrent les hommes et les animaux et ravagèrent les biens de la terre ; 4° enfin le développement d'une épizootie terrible. A la suite de ces plaies, le fléau pestilentiel apparut.

Il serait impossible de fornmler, d'après cette descrip-

(1) Exode, chap. IX, vers. 9 et 10.

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tion, une opinion absolue. Le fléau qui a succédé aux quatre plaies peut avoir été la peste ; mais c'est là une présomption qu'une discussion plus étendue ne saurait changer en certitude .

Un troisième argument est décisif en faveur de l'origine reculée de la peste. Cet argument nous est fourni par Rufus d'Éphèse. La description est complète; le texte ne laisse aacun doute, il ne présente aucune ambiguïté, il a été consigné dans le XLIVMivre d'Oribase, retrouvé etpublié par le cardinal Mai: « Les bubons appelés pestilentiels sont tous mortels et ont une marche très-aiguë, surtout ceux qu'on observe en Libye, en Égypte et en Syrie. Denys le Tortu(l) en fait mention ; Dioscoride et Posidonius en ont parlé longuement dans leur traité sur la peste qui a régné de leur temps en Libye... Ces auteurs racontent que cette épidémie fut caractérisée par les symptômes suivants : fièvre violente, douleurs, perturbation de tout le corps, délire vertigineux, érup tion de bubons larges, durs, n'arrivant pas à suppuration, et se développant non-seulement dans les lieux accoutumés, mais aux jambes et aux bras, bien qu'on n'observe pas ordinairement dans ces endroits de semblables phlegmons... Ces bubons se développent quelquefois sur les régions génitales, de même que les charbons pestilentiels ; alors la fièvre appelée pestilentielle survient. Mais cette affection est le plus souvent épidémique; commune à toutes les constitutions, à tous les âges, elle sévit particulièrement dans certains temps de l'année. Il importe de sa-

(1) Denys, le plus ancien des auteurs dont il est question ici, vivait probablement au commencement du troisième siècle avant J.-G. (Consulter à cet égard les notes de Darem.berg.)

voir cela ; car si on peut traiter légèrement les bubons ordinaires comme ne présentant aucun danger, on doit soigner avec la plus grande attention les bubons pestilentiels. »

Un autre passage de Rufus, extrait d'un livre incertain d'Oribase, sous le titre : "Extou 'PoucpouTrspUotuiwSouç l'Xxouç, a été aussi retrouvé par le cardinal Mai. Voici ce passage : « On appelle charbon (plaie, ulcère, IXxr,) pestilentiel, celui qui est accompagné d'une grande phlegmasie, de douleur aiguë et de délire ; chez un certain nombre de ceux qui en sont affectés, il survient des bubons durs et douloureux, et les malades meurent bientôt de ces charbons : cela arrive surtout chez

ceux qui habitent près des marais Peut-être la

maladie à bubons d'Hippocrate est la même maladie que celle dont il vient d'être question. »

Après cette citation, la conclusion de Daremberg me paraît démontrée, et il me semble superflu de rappeler les passages d'Hippocrate (dans le IIP livre des épidémies et à l'aphorisme 55 de la 4« section) , les commentaires de Galien , ou d'autres passages d'Arétée. Voici comment Daremberg a résumé son opinion : « On le voit, il n'y a plus d'objections possibles : si les traces de sa première origine, de sa première apparition sont perdues, la peste n'en est pas moins une maladie ancienne et très-anciennement connue. Son développement en Égypte ne saurait donc tenir à des circonstances toutes modernes (1). »

D'après les tables chronologiques dressées par les loïmographes les plus dignes de confiance, et, en parti-

(1) Daremberg, Joc. cit.

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culier, celles du docteur Rossi, la peste se serait montrée en Grèce : une fois dans le neuvième siècle avant Jésus-Christ ; une fois dans le septième ; trois fois dans le sixième, et une fois dans le cinquième. On y verrait, en outre, que, du neuvième au huitième siècle avant Jésus-Christ, il y aurait eu quatre pestes dans la Syrie et dans FAsie-Mineure; enfm, que l'Italie aurait subi vingt-deux pestes du huitième au quatrième siècle avant Jésus-Christ.

Mais il est inutile de multiplier ces citations chronologiques; elles sont pour la plupart desimpies affirmations, et elles n'ont, au point de vue de l'histoire de la peste, aucune valeur réelle. Il suffit, en effet, d'avoir démontré par un seul exemple l'origine ancienne de la peste pour battre en brèche certaines théories sur l'étiologie de cette maladie ; celle de Pariset, par exemple. Nous reviendrons d'ailleurs plus tard sur ce point. Peu importe' de démontrer qu'il y ait eu dix, vingt, trente épidémies de peste avant que les Égyptiens aient renoncé à la coutume d'embaumer leurs morts ; il suffit qu'il y ait eu, d'une façon évidente, une seule épidémie bien constatée avant qu'ils aient abandonné cet usage. Or, la citation deRufus d'Éphèse est, àcetégard, absolument concluante.

Parmi ces épidémies anciennes, il en est un grand nombre qui n'ont de la peste que le nom , les médecins de cette époque comprenant sous le nom de peste toutes les maladies fébriles un peu graves. J'ai déjà cité à l'appui de cette assertion la peste d'Athènes. La maladie qui s'est montrée de 165 à 180 après Jésus-Christ, et qui sortant de Séleucie ravagea pendant quinze ans tout le monde connu, qui a été décrite par Galien, n'é-

tait pas non plus une peste; elle paraît devoir être rapportée à la variole.

Quoi qu'il en soit, cette maladie paraissait à peu près ignorée en Europe, lorsque apparut sous Justinien la grande peste de 542. Les médecins de Constantinople la prirent pour une maladie nouvelle. Cette peste, qui paraît partir de Péluse dans la basse Égypte, ravagea pendant plus d'un demi-siècle la plus grande partie du globe. Hecker, fidèle à ses théories sur l'origine des grandes épidémies, la rattache au contact et au mélange désordonné des barbares de l'Asie avec les peuples de l'Europe ; elle produisit des désordres réellement effroyables.

Procope (i), qui a décrit avec beaucoup de soin la première invasion delà peste dont il fut témoin à Constantinople, nous dit qu'il périt en un jour plus de 10,000 personnes. La peste se répandit bientôt dans la Ligurie, dans les Gaules, dans l'Espagne, d'où elle fut portée à Marseille par un navire infecté, l'an 588.

Cette importation est notée d'une façon explicite par Grégoire de Tours (2) : « L'épidémie envahit le centre de la France et la mortalité fut si considérable qu'on ne peut fixer le nombre des victimes. Les cercueils et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même plus dans la même fosse (3). »

Du onzième au quinzième siècle, la peste se montra 32 fois en Europe, persistant en moyenne pendant 12

(1) Procopii Cœsnriensis historîarum sui temporis, libri VIII, t. I. cap. XXII et XXIII. Pestilentia gravissima,

(2) Grcgoriî Turonensis Opcra oninia, lib. IX, cap. xxii.

(3) Ihîd., lib. IV, cap. xxxi.

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ans. Il est bien difficile de se faire une opinion raisonnée desgrandes épidémies, d'après les chroniques du moyen âge. Il faut laisser un peu dans leurs ténèbres, avec leurs caractères ambigus et tronqués, toutes ces pseudopestes des temps pour ainsi dire primitifs, dont on ne connaît pour la plupart, ni l'origine, ni les lieux, ni les époques, ni la marche, ni le danger, ni la propagation, ni la durée.

La plupart des auteurs, même pour une époque plus récente, sont loin d'être d'accord. Ainsi, Pariset dit que dans le dix-huitième siècle, la peste a été vue 19 fois en Égypte : ce nombre est celui que lui a donné le relevé des couvents; tandis que M. Lavison, viceconsul de Russie, tient d'un cheik arabe une liste qui a été prise dans les archives de la grande mosquée du Caire: cette liste réduit à 10 les pestes du dixhuitième siècle en Egypte.

Quelle est celle de ces deux listes que nous devons préférer? La critique la plus minutieuse ne saurait résoudre cette question. Aussi, nous contenterons-nous d'insister sur les différentes pestes qui ont donné lieu à des travaux imr ortants, comme les pestes de : Nimègue, 1635 (Diemerbroek) ; Londres, 1665 (Sydenham et Hodges) ; Marseille, 1720 (Ghicoyneau, Verny, Deidier, Bertrand); la peste de Transylvanie, 1755 (Ghénot); Moscou, 1771 (Mertens, Orrœus, Samoilowitz); celle d'Égypte, en 1798-1799-1800, à laquelle s'attachent les noms célèbres de Desgenettes , Larrey, Pugnet, Louis Frank. Je ne parlerai pas ici de toutes les autres pestes qui se sont montrées dans les siècles qui ont précédé le nôtre; je renvoie pour

rénumération de ces épidémies aux tableaux de Rossi (1).

Toutefois, deux pestes qui ont désolé l'Europe au dix-huitiéme siècle sont restées les plus célèbres de toutes ces épidémies. Je veux parler du désastre de Marseille, en 1720, qui signale le commencement du siècle, comme le désastre de Moscou signale sa fm (1770).

La peste de Marseille (1720) fut apportée par un navire (capitaine Château), venant de Saydaet de Tripoli (Syrie). Ce navire avait perdu six hommes pendant la traversée. Toulon fut bientôt envahi. D'après les relevés du docteur Bertrand, le nombre total des décès dans les deux villes de Marseille et Toulon s'éle va au chiffre de 87,059. A Moscou , la peste de 1770-1771, d'après la statistique présentée au sénat et au conseil de santé, enleva 80,000 hommes (2). La peste de Russie parut d'abord à Jassy, puis s'étendit à Kiew, Moscou, etc.

Gustave Orrœus, membre du collège de Saint-Pétersbourg, et toutes les autorités chargées de rechercher les causes de la peste, s'accordent à dire qu'en septembre 1769, un régiment commandé par le colonel Fabriciane ayant défait près de Galatz un corps nombreux de Turcs, les prisonniers, les blessés et les malades furent répartis chez les habitants. Peu de jours après, plusieurs soldats, quelques malades et un chirurgien moururent avec les symptômes de la peste.

(1) Rossi, Tableau général, étobli par ordre de temps et de lieu, des épidémies de peste qui ont affligé le monde durant une période do 31 siècles.

(2) Merlcns, De Fcbribiis putridis, p. 124.

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Le régiment du colonel Fabriciane retourna à Jassy, y fut logé chez les habitants ; les malades furent portés à l'hôpital militaire. Vers le milieu de janvier 1770, les médecins de l'hôpital observèrent, non-seulement beaucoup de fièvres pétéchiales, mais encore quelques bubons. Le mal ne cessa de s'accroître; bientôt les blessés furent atteints de charbons promptement mortels.

Comme à Marseille, la maladie fut longtemps méconnue ; jusqu'en avril, on la nomma fièvre maligne épidémique. La marche en fut lente d'abord ; mais, plus tard, les provinces du sud et de l'ouest envahies perdirent 300,000 habitants.

Vers la lin du dix-huitième siècle, la peste, qui fit tant de ravages dans l'armée française en Syrie, s'étendit en Barbarie, à Alger, au Maroc.

Au dix-neuvième siècle, la peste a fait encore quelques apparitions dans les pays d'Europe qui confinent à l'Orient. En 1812 et 1813, elle se montra à Malte, à Odessa, à Bucharest.

En 1815, éclata àNoja, dans le royaume de Naples, une petite épidémie dont l'étude offre un grand intérêt, qu'accroît la comparaison avec l'épidémie de Benghazi dont nous parlerons tout à l'heure. La misère des habitants de Noja était profonde; des fièvres putrides ou pétéchiales précédèrent l'apparition de l'épidémie. La peste se développa dans la ville, parut diminuer en avril, s'exaspéra en mai et s'éteignit en juin. Sur 5,413 habitants, 980 furent frappés par le fiéau et 728 moururent; 192 maisons ou cabanes, où la peste avait surtout fait des ravages, furent brûlées (1).

(1) H. Hœser, Geschichte der epidemischen Kranhkeiten ; léna, 4865, p. 573.

En Grèce, la peste parut en 1828, à la suite des Égyptiens débarqués (1).

Cette même année (1828), l'armée russe, qui vint combattre les Turcs dans la Moldavie, la Valachie et la Bulgarie, fut atteinte d'une fièvre très-meurtrière, s'accompagnant de bubons aux aines et aux aisselles. La uature de cette affection, et l'interprétation des phénomènes qu'elle a présentés, ont donné lieu à beaucoup de discussions, et les observateurs de cette épidémie sont loin d'être d'accord sur la caractéristique qu'il lui faut donner.

Le docteur Witt (2), médecin en chef de l'armée russe pendant les campagnes de 1828 et 1829, nie la nature pestilentielle ; le docteur SeidHtz (3), qui prit part à cette mêitie campagne, voit dans cette affection tous les caractères de la peste; mais il ne considère pas cette peste comme une maladie d'importation : il n'y voit que le degré le plus grave des fièvres endémiques du pays.

Cette interprétation se rapproche beaucoup de celle du docteur Oppenheim qui, ayant fait ces deux mêmes campagnes, nous dit dans ses Souvenirs de voyage dans la Turquie : « Les fièvres intermittentes, rapidement mortelles , régnent assez souvent épidémiquement dans la Turquie d'Europe , et souvent on les prend pour la peste. Ceci arriva également quand l'armée russe eut passé les monts Balkans et s'établit

(1) A. Gosse, RoJnlion de la peste qui n régné en Grèce; Paris, 1838.

(2) Mémoires sur les sciences médicales publiés par l'académie impériale de Saint-Pétersbourg pour 1844.

(3) In recueil publié à Hambourg, contenant les travaux des médecins allemands habitant la Russie (1835).

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dans la ville d'Aidos. » Sans entrer plus en avant dans cette discussion, nous pouvons, je crois, conclure, que la maladie observée en 1828-29 en Moldo-Valachie sur l'armée russe était la peste, et cette peste était probablement une maladie importée, car elle vint après la suspension des quarantaines.

En Turquie, la peste s'est montrée en 1836 et 1837, en Syrie de 1838 à 1841, en Egypte de 1832 à 1845. Ces diverses épidémies, l'épidémie d'Egypte surtout, ont donné lieu aux travaux et aux recherches les plus importants sur la peste. Nous aurons souvent l'occasion d'y revenir en traitant de l'étiologie et de la contagion de la peste.

Nous n'avons plus, pour compléter l'histoire des épidémies de peste au dix-neuvième siècle, qu'à parler de l'épidémie de Benghazi et des maladies pestilentielles qui sévissaient, il y a peu de temps encore, à Makiu, en Mésopotamie et dans le pays des Kurdes.

Voyons d'abord celle de Benghazi.

A la fin de juin 1858 arrivait à Gonstantinople un rapport de Benghazi, ville située sur le littoral de la régence de Tripoli, annonçant l'apparition dans cette ville d'une épidémie ayant tous les caractères d'un typhus pétéchial avec bubons et charbons. L'administration sanitaire de Gonstantinople et le docteur Fauvel jugèrent, à cette description , que ce devait être la peste. Une commission médicale fut envoyée à Benghazi.

Il résulta de l'enquête que cette maladie, qui était bien la peste, avait pris naissance à huit lieues de distance de la ville de Benghazi, dans un campement

d'Arabes misérables au plus haut degré, et que, de là, elle s'était propagée de proche en proche aux tribus voisines et à la ville.

Quant à la cause spéciale qui avait dû faire naître la maladie, elle était absolument inconnue. On savait seulement que, depuis plusieurs années , il y avait manque absolu de récolte et toute cette population nomade vivait en proie à la famine et cà la maladie.

La peste n'avait pas paru dans ce pays depuis trente ans et la maladie actuelle différait de toutes celles qu'on y observait ordinairement. Ainsi la peste venait de prendre naissance inopinément, loin de l'Egypte, loin de tout fleuve, dans un pays aride, sans qu'on pût la rattacher à une épidémie antérieure, et peutêtre comme conséquence d'une famine.

La maladie se propagea le long du littoral jusqu'à Derna, gagna les plateaux de la Gyrénaïque, s'étendit dans l'intérieur jusqu'aux limites du désert. Elle fut même transportée jusqu'en Egypte à bord de plusieurs navires, mais elle ne parvint pas à franchir les barrières que l'administration sanitaire ottomane avait posées. Elle n'envahit par terre ni Tripoli à l'ouest, ni l'Egypte à l'est, ni aucun des ports de la Méditerranée. Après plus d'un an de durée dans la province où elle avait pris naissance, cette peste s'y éteignit peu à peu sans laisser de traces de sa présence.

Vers la fm de 1863, une épidémie se montra à Makiu, petit district montagneux du nord-ouest de la Perse, près du mont Ararat. Le docteur Bimsenstein fut envoyé dans ce pays, et ne crut pas reconnaître le caractère pestilentiel. Cependant, il résulte de divers

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renseignements, que cette affection était probablement la peste.

En 1867 une maladie pestilentielle se montra dans la Mésopotamie sur des tribus arabes campant sur la rive droite de l'Euphrate ou plutôt du canal de Hindié, situé à gauche, et à peu de distance de la grande route qui mène de Kerbélah à Nedjef, non loin de l'endroit où fut Babylone, et en vue du célèbre tumulus appelé Bors-Nemroud. C'était à une demi-journée de marche de la ville de Hellé, et à une journée de Bagdad. L'administration sanitaire ottomane ne considère pas que cette maladie ait été la peste. Le docteur Naranzi (1), qui a visité le pays, interrogé les cheiks, et examiné des individus ayant survécu à la maladie, la regarde comme une fièvre paludéenne pernicieuse. Tholozan, d'après les renseignements qui lui ont été donnés, croit y voir les caractères de la peste (2) . En présence d'opinions aussi contradictoires, il est bien difficile d'affirmer la nature de l'épidémie de Hindié.

Cette incertitude n'existe pas pour l'épidémie qui a régné dans le Kurdistan (3) en 1870. La première nouvelle de cette peste fut donnée par l'administration sanitaire ottomane qui envoya une commission médicale.

Dans les montagnes qui bornent au sud la mer d'Ourmiah, à une douzaine de lieues des villes d'Our-

(1) Rapport sur l'épidémie de Hindié dans l'Irak-Arabi en 1867, par C, Naranzi.

(2) Une épidémie de peste en Mésopotamie, par Tholozan.

(3) V. La peste dans le Kurdistan persan, rapport par le docteur Castaldi. — Rapport sur les mesures à prendre contre la peste qui sévit en Perse, par le docteur Bartoletti. — Notes sur le développement de la peste bubonique dans le Kurdistan en 1871, par Tholozan.

miah et de Maraga, se trouve le district de Soudjé-Boulak. C'est là, dans de petits villages habités par des familles kurdes de la tribu de Mukri, que la maladie eut son origine.

Mirza-Abdulali, médecin persan qui fut envoyé en inspection dans ce pays, raconte que vers la fm de décembre 1870, un homme du village de Gaumichan étant allé à quelques lieues, à Merhemel-Abad, qu'on appelle aussi Miandaub (vingt-sept farsaks sud-ouest de Tauris), à son retour rapporta un peu de coton. Le jour suivant, il eut du frisson, de la fièvre et une chaleur très-vive; ce même jour un bubon se montra à l'aine gauche et des pétéchies violacées et bleuâtres parurent sur la peau {hasbé). La mort survint le second jour. Deux jours après, une autre personne de la même maison mourut, après avoir présenté les mêmes symptômes. Tous les habitants de cette maison, au nombre de soixante, succombèrent successivement en deux semaines. Ensuite, une maison voisine fut attaquée, et ses habitants, au nombre de six, périrent, à l'exception d'un enfant en nourrice qui fut transporté au loin.

Entre les villages de Gaumichan et d'Arbénous, il y a trois quarts de farsak, c'est-à-dire près d'unelieuede distance ; les habitants avaient entre eux de fréquentes communications, et les morts du premier village étaient enterrés au cimetière du deuxième. Dix jours après le début de la maladie, elle se montra à Arbénous ; cette aifection dura jusqu'au 20 mai 1871. Elle enleva tous les habitants des deux villages, à l'exception du laveur des morts et de 7 femmes ou enfants.

On compta G2 décès à Gaumichan, 32 à Arbénous.

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De Gaumichan la maladie fut aussi transportée à Uehtépeh, où elle dura jusqu'à la fin de juillet, et où elle causa 100 décès. Pendant l'hiver même, la peste gagna le village de Sindjag où périrent 35 personnes. Ensuite la maladie disparut. A Gueltépeh 12 personnes moururent, à Udjivan 13, à Turkmankand la maladie avait eu une grande intensité, à Seraub elle persistait encore à la fin de juillet, après avoir causé 18 décès.

Dans le village de Rahim-Klian, 25 personnes moururent; la maladie diminuait vers la fin de juillet. A Achtépeh et Bibckend, la maladie persistait à cette époque et l'on disait qu'elle s'était étendue au village de Yechkeler.

Enfin, poursuivant toujours sa direction vers le sudouest, c'est-à-dire vers la frontière turque, aux environs de Souleimanié, la peste fut transportée à Bana, petite ville de 2 à 3,000 habitants. On disait qu'après avoir dépassé le territoire de la tribu de Mukri, primitivement atteinte, la peste avait gagné la tribu voisine des Djafs.

Le médecin sanitaire persan n'a pas donné des renseignements sanitaires complets sur cette épidémie, il n'a pas visité lui-même toutes les localités : le caractère violent et les mœurs sauvages des Kurdes l'ont forcé à partir; et le docteur Gastaldi, qui a observé la peste à Bana et dans quelques villages voisins (Karava et Kaninias), n'a pu continuer son exploration, la commission ottomane dont il faisait partie ayant été repoussée à coups de fusil.

Dans les villages où la maladie a été plus grave, elle a fait périr 90 malades sur 100. Quand l'épidémie

touchait à sa fin, il n'y avait plus que 40 cà 50 décès sur 100 malades. On a reconnu que les habitants de la même maison et surtout ceux qui étaient le plus fréquemment en contact avec les malades, étaient aussi beaucoup plus fréquemment atteints.

Il a été prouvé que le transport des bardes ou effets appartenant aux malades a importé la peste d'un village dans un autre. L'espace primitivement envahi pendant les mois d'hiver à Soudje-Bonlak-Mukri peut avoir 15 lieues de tour ; pays froid, couvert de neige pendant 4 à 5 mois d'hiver ; quelques vallées, tréschaudes l'été; on y cultive le riz surtout du côté du Miandaub où le premier malade semble avoir contracté la peste. Aucun de ces villages n'a souffert de la disette terrible qui règne en Perse depuis 1870. Pendant l'été de 1870 on a observé une épidémie sur les moutons, mais ces épizooties sont fréquentes, pendant cette saison, dans les montagnes de la Perse.

Tels sont les renseignements que nous avons sur cette épidémie. Récemment (1) un médecin russe, le docteur Telafous, envoyé par son gouvernement dans le Kurdistan, a fait connaître les résultats de sa mission. Son exploration commencée au mois de mai 1872, c'est-à-dire à une époque où la peste avait entièrement disparu, a duré trois mois. M. Telafous a visité toutes les localités atteintes par l'épidémie ; les détails qu'il donne sur les caractères de la maladie, attestés par les cicatrices de bubons suppurés qu'il a pu constater chez un certain nombre d'individus guéris, ne laissent aucun doute sur la nature du mal. Quant à la cause de l'épi-

(1) Rapport au comité d'hygiène, par M. Fauvel, inspecteur général (13 janvier 1873; (M. Fauvel, communication orale.)

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pémie, le docteur Telafous croit l'expliquer par des fouilles pratiquées à Akdeivan dans un sol où, 40 ans auparavant, on avait enterré des pestiférés. Sans discuter cette étiologie, je rapporterai le relevé que le docteur Telafous donne des victimes de la peste dans les localités qu'il a parcourues. Sur 1,326 maisons atteintes, il y a eu 891 morts et seulement 221 guérisons.

Quoi qu'il en soit de ces observations, nous savons aujourd'hui d'une façon précise que la maladie est complètement éteinte en Perse.

Peste noire. Peste de l'Inde. — La peste noire a dévasté l'Europe de 1347 à 1350. Elle entre en Europe avec les Mongols, elle passe en Sicile et en Italie. H. H8eser(l) décrit ainsi sa marche : elle ravage la Sicile en 1346; Gonstantinople , la Grèce, Chypre, Malte en 1347 ; Marseille en novembre 1347 ; l'Espagne, Avignon, Narbonne, Modène, Barcelone, pendant la première moitié de 1348 ; Paris, Rome, Londres, la Norwége, le Jutland, pendant la seconde moitié de 1349; la Pologne, l'Autriche, Vienne, Francfort, les rivages de la Baltique en 1349 ; la Russie en 1350.

Il ne resta plus que 15 habitants à Smolensk ; une partie de la Russie fut dépeuplée ; Florence perdit 60,000 habitants ; Venise, 100,000 ; Marseille, en un mois, 16,000; Vienne, 70,000 ; Paris, 50,000; Saint- Denis, 14,000; Avignon, 60,000; Londres, 100,000(2).

Enfin, on a dit que ces trois années calamiteuses avaient coûté à l'Europe 25 millions d'àmes, c'est-àdire environ le quart de ses habitants.

(1) H. Hœser, ioc. cit., p. 136.

(2) G. Hecker, Die grossen Volkskranlcbeiùen des Mittelalters; Berlin, 1865, p. 46.

Plusieurs questions ont été posées à propos de cette peste. On s'est demandé d'abord si elle était identique à la peste bubonique ou peste d'Orient; puis, cette identité étant acceptée, on a recherché si la peste noire partie de l'Inde y avait bien son foyer d'origine, ou, si au contraire, née en Égypte, elle n'avait pas fait de 1 Inde un berceau secondaire et comme la première étape de son effroyable invasion. Ces questions, surtout lorsqu'elles ont trait à des époques aussi lointaines, sont toujours extrêmement difficiles à résoudre.

Toutefois, il nous paraît probable que la peste de l'Inde qui a désolé l'Europe sous le nom de peste noire a eu son point de dépari en Asie ; mais, nous croyons que cette peste offre les mêmes caractères que la peste d'Orient, que, comme elle, elle est transmissible, et que, comme elle encore, elle peut être importée. Ce point est d'un intérêt d'autant plus grand pour nous, que la même m^aladie a reparu dans un pays circonscrit entre le Guzrate et les versants de l'Himalaya.

La peste se montra pour la première fois de ce siècle, dans l'Inde, vers 1815. A cette époque, elle ravagea les provinces du Gutseh et de Guzrate^ pour se répandre par Kattywar, jusque dans le Sind où elle sévit surtout sur la population d'Hyderabad. Elle se montra sous forme épidémique en 1817-1819. Elle se répandit à l'est jusqu'à Zillah, puis disparut vers 1821.

Une nouvelle manifestation fut observée en juillet 1836 dans la province de Marwar, à Pali (de là le nom de peste de Pali). D'après les autorités anglaises qui prescrivirent une enquête , la peste régnait depuis longtemps sur le versant sud de l'Himalaya.

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De 1849 à 1850, la peste sous le nom de mahamurre fit de grands ravages à Gurhwal. En 1852, des médecins anglais, visitant un certain nombre de villages ravagés par l'épidémie, reconnurent que cette maladie était identique avec la peste d'Orient et que, comme elle, elle était transmissible.

D'après Pearson, Francis et Hirsch (1), elle diffère par quelques symptômes spéciaux de la peste d'Orient. La peste de l'Inde serait caractérisée par des lésions pulmonaires particulières, lésions de nature grangréneuse et inflammatoire (pleui^o- pneumonie). On a expliqué l'absence de bubons, par ce fait, que le malade mourait d'affection pulmonaire dès le troisième jour, c'est-à-dire à l'époque à laquelle apparaissent ordinairement les bubons dans la peste d'Egypte.

La peste de Pali s'est montrée au milieu de populations vivant dans le dernier degré de la malpropreté et de la misère, parquées dans des habitations accolées l'une contre rautre(2).Enun mot, on retrouve, au point de vue de l'étiologie de la peste de l'Inde, toutes les conditions que nous allons rencontrer dans l'étude des causes de la peste d'Orient, les mêmes influences de climat, de température, de terrain, de misère sociale. On y retrouve même les résultats contradictoires que nous allons rencontrer dans la peste d'Égypte. Cet ensemble de considérations fait que beaucoup d'auteurs assimilent cette maladie à la peste de l'Orient (3).

(1) A. Hirsch, Handhuch der historisch-geographischen Pathologie. Erlangen 1860. p. 129.

(2) Nederl Weeckbl, janv, 1855, et Schmidt's Jahrbucher, 1856. partie 1.

(3) Webb, Pathologia indien, 1^ éd., p. 212.

Hirsch repousse cette identité absolue ; la peste noire, dit-il, diffère de celle du Levant ; ce n'est point, pour lui, une maladie d'importation, elle est autochthone. Nous n'adoptons pas complètement l'opinion de Hirsch ; sans doute, les lésions pulmonaires donnent à la peste de l'Inde un cachet spécial , nous croyons cependant qu'il y a, entre ces affections, plus de parenté encore que de différence. Le trait commun de toutes ces maladies est le caractère transmissible qui leur appartient ; c'est là ce qui doit tenir l'Europe en éveil sur les épidémies qui peuvent apparaître sur les versants de l'Himalaya.

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