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CHAPITRE III

Origine exotique de la fièvre jaune. — Son berceau. — Sa cause spécifique. — Peut-elle naître spontanément sur un navire? — Causes adjuvantes. — Acclimatement.

L'origine de la fièvre jaune, en Amérique, est enveloppée d'une profonde obscurité. Il ne parait pas qu'elle frappât les Indiens et qu'elle exerçât sur eux ses ravages avant l'arrivée des Européens dans le nouveau monde.

Dès les premières années qui suivirent la découverte de l'Amérique, on trouve des relations de peste, de maladies meurtrières, et malgré la brièveté des descriptions, on parvient à démêler que ces désastres, qui se renouvellent encore de nos jours, ont une cause identique : la fièvre jaune ; car le sol de Saint-Domingue, ce berceau du fléau, a été aussi inhospitalier aux soldats de Leclerc, au xix*" siècle, qu'il avait été funeste, au xv% aux hordes de Colomb. (Cornillac.)

Herrera prétend au contraire que la fièvre jaune a de

tout temps existé aux Antilles. Déjà, avant le deuxième débarquement des Espagnols à Saint Domingue , les indigènes auraient été contraints, à peu près tous les huit ans, d'abandonner et de brûler leurs maisons.

Rochefort, Dutertre, Raymond Rreton (Guadeloupe, 1635), paraissent partager cette opinion. Herrera décrit une épidémie qui aurait sévi vers 1493 et qui, par conséquent, aurait atteint les premiers colons.

Suivant Dermer, la maladie n'aurait régné qu'en hiver et seulementparmiles indigènes. D'après Nebster, elle se serait montrée souvent sur le continent de l'Amérique du Nord depuis la première apparition des Anglais sur la côte de l'Est. Hirsch ne croit pas que cette maladie ait été la fièvre jaune.

La vérité est d'autant plus difficile à dégager de ces affirmations différentes, que le nom de fièvre jaune a souvent été donné à tort à des fièvres bilieuses ou typhoïdes.

Mais cette question historique n'a ici que peu d'importance. Le point dominant pour nous, dans cette étude, est de déterminer et de préciser la géographie actuelle de la fièvre jaune.

La fièvre jaune est une maladie exotique; elle a en Amérique son foyer d'origine; elle ne s'est montrée en Europe que par importation; elle peut s'y développer et s'y propager, mais jamais elle n'est née sur le sol européen.

Nous allons déterminer maintenant quels points de l'Amérique peuvent être considérés comme le berceau de la fièvre jaune.

Après être restée pendant plusieurs siècles comme un funeste privilège des Grandes Antilles et des rivages du golfe du Mexique, la fièvre jaune a quitté son foyer primitif et franchi les limites qui semblaient pouvoir lui être assignées. Au nord comme au midi, elle s'est étendue dans les deux Amériques (1). L'hémisphère sud qu'elle avait abandonné, l'océan Pacifique que, il y a trente ans, elle n'avait pas encore visité, en ont élé récemment le théâtre. C'est au Brésil, en 1849, que la fièvre jaune a fait sa première apparition, importée à Bahia par le navire nord-américain Brazil, venant de la Nouvelle-Orléans.

Gayenne, en 1850, a été la première atteinte parmi nos colonies de l'Atlantique. La fièvre jaune semble maintenant devenir à peu près permanente dans l'Amérique du Sud (2). Elle sévit sur une grande étendue du littoral, et, entre New-York et Philadelphie d'un côté, Buenos-Ayres et Rio de la Plata de l'autre, elle embrasse au delà de 40 degrés au nord, et presque autant au midi, sur une longueur totale de plus de 2,000 lieues.

(1) Au\ Etats-Unis, la lièvre jaune n'est endémique que dans le sudouest.

(2^ En mars 1857, la fièvre jaune éclaia, pour la première fois, à Montévidéo et y fit pendant quatre mois d'épouvantables ravages.

En avril 1858, elle se montre à Buenos-Ayres; en 1871, cette ville a été encore extrCmement éprouvée. Ducret a communiqué à Rey une note manuscrite qui lui donne les renseignements suivants sur cette toute récente épidémie: Le fléau a pris naissance en janvier 1*^71

Mais elle n'a, dans cet immense espace du continent américain, ni une même fréquence ni une égale intensité. Tandis qu'elle va se propageant à toute la côte orientale de l'Amérique, la côte occidentale, baignée par le Pacifique, conserve une immunité complète. Des conditions telluriques différentes expliquent ce contraste. La côte orientale, en effet, basse, plate, parcourue par de larges fleuves, est éminemment insalubre ; la côte occidentale, formée dans presque toute son étendue par la chaîne des Gordillières, offre au point de vue de la maladie un terrain beaucoup moins favorable (i).

Dutrouleau, qui a résidé pendant dix-sept ans dans

dans le Paraguay, du côté de la ville d'Asuncion. Cette ville est à 300 lieues dans l'intérieur, sur le fleuve Parana. A Corientès, qui est moins loin qu'Asuncion dans l'intérieur, la maladie fit un grand nombre de victimes. A la fin de février, le fléau envahit Buenos-Ayres, et trouva là un terrain admirablement préparé. La ville, en effet, est entourée de marais ; de plus le sous-sol est complètement infecté. Buenos-Ayres se compose de grands cuadros ou pâtés de maisons; au centre de ces cuadros se trouvent de vastes fosses qui reçoivent toutes les immondices. Quand une de ces fosses est remplie, on la bouche et on en creuse une nouvelle à côté. Les fosses n'ont jamais été vidées depuis la fondation de la ville. Dès son apparition, la maladie fit beaucoup de victimes.

Sous l'influence des pumperos (coups de vent du sud-ouest), qui ont soufflé plusieurs fois pendant mars et avril, le nombre des décès diminua pendant quelques jours pour augmenter ensuite.

Des mesures très-énergiques furent prises dès le début par la République Orientale pour la mettre à l'abri du fléau. Ces précautions portèrent leur fruit ; car, à la date du 22 avril, pas un cas de maladie suspecte ne s'était présenté en ville, pas plus qu'en rade. La température moyenne était à celle époque en rade de Montevideo de 19» en mars, et de 170,0 en avril.

(l) Cette différence n'est pas vraie pour tout le littoral ; la côte occidentale du Mexique ne vaut guère mieux que celle de l'est. « Tandis que les deux ports du golfe, dit Jourdanet, ne sont inhospitaliers que pour les étrangers nouveaux venus, Acapulco, Manzanillo etiSan-Blas sont inhabitables pour les natifs eux-mêmes. »

nos colonies de l'Atlantique, qui a fait de la fièvre jaune une étude extrêmement complète, a établi pour la fréquence des épidémies, au point de vue géographique, la gradation suivante : Épidémies annuelles dans les foyers endémiques du golfe du Mexique et des Grandes- Antilles. Périodes épidémiques de plusieurs années revenant à six ou dix ans d'intervalle dans la chaîne des Petites-Antilles. Épidémies accidentelles et de durée variable se déclarant dans des climats lointains des deux hémisphères, ayant plus ou m.oins de rapport avec les cHmats torrides.

Ainsi donc, d'après *cet observateur distingué, la fièvre jaune serait exclusivement endémique dans les Grandes-Antilles et sur les rivages du golfe du Mexique. Pour les Petites-Antilles, sa cause spécifique n'y serait pas permanente ni sujette à des retours annuels réguliers.

Dutrouleau ne croit pas non plus la fièvre jaune une maladie du climat de la Guyane. Elle n'y a fait que de rares apparitions, et on avait oublié celle dont parle Gampet et celle du commencement de ce siècle quand elle a fait invasion à la fm de 1850.

Get immense littoral des deux Amériques où la fièvre jaune a été observée ne peut donc être considéré comme un foyer d'origine de la maladie. Les points réellement capables de la produire sont restreints et peu nombreux. Le nom de lieux à fièvre jaune appartient exclusivement aux Grandes-Antilles et aux rivages du golfe du Mexique.

Sans affirmer que la fièvre jaune ne puisse être engendrée en Amérique sur aucun autre point, on peut

dire qu'en dehors des lieux que nous avons cités la maladie est presque toujours importée (1).

Les conditions de propagation et de développement sont dans le nouveau monde beaucoup plus favorables qu'en Europe. Le miasme se perpétue dans ces terrains bas et humides, et on a vu, contrairement aux épidémies européennes, l'atfection persister dans des contrées où elle paraissait pour la première fois. Si l'on a peu vu la fièvre jaune sur la côte occidentale ou pacifique de l'Amérique, cela tient, dit Mélier, à la rareté des communications par mer d'une rive à l'autre, et à ce que ces communications, forcément restreintes, ne peuvent avoir lieu qu'à la condition de doubler le cap Horn ou de passer le détroit de Magellan, c'est-à-dire de faire à grands frais un détour de 3,000 lieues au moins. C'est là, pour Mélier, ce qui explique surtout l'immunité du Pacifique (2).

Que l'on suppose mis à exécution le projet si souvent et depuis si longtemps formé de couper l'isthme de Panama (3), et l'on verrait probablement la fièvre jaune

ii) Les îles Bermudes ont été visitées assez fréquemment par de violentes épidémies de fièvre jaune (1699, 1779, 1780, 179G, 1812, 1818, 1819, 1837, 1843, 1853, 1856).

Une grande divergence d'opinions existe sur la question de savoir si la maladie a été importée aux Bermudes, ou si elle y peut naître spontanément. Tout porte à croire cependant qu'elle est le résultat d'une importation par des bâtiments arrivant soit des Antilles, soit du littoral ou du continent américain (Le Roy de MéricourL).

(2) La fièvre jaune est inconnue sur les rives du Pacifique, dans l'étendue du Nicaragua, du Salvador et du Guatémala. Au Nicaragua, néanmoins, on observe des cas sporadiques, importés par des voyageurs qui , venant du golfe du Mexique, se rendent au Pacifique.

(3) La fièvre jaune n'est pas endémique à Panama, D'après Galineau, Panama ne mériterait pas la réputation d'insalubrité qui lui a été attribuée si souvent. Aspinwal, situé de l'autre côté de l'isthme, bâti au milieu des marais, est très-insalubre, il est vrai, et la fièvre jaune y

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passer par importation d'un rivage à l'autre, comme autrefois clans l'Amérique du Sud. Déjà, en 1850, il y a eu des cas à Guayaquil ; en 1852, on en a vu au Pérou (1), et en 1856, au Chili.

La naissance spontanée de la fièvre jaune en Afrique a été également très-discutée. Elle règne au Sénégal, mais elle semble toujours partir de la Gambie ou de Sierra-Leone, où beaucoup d'observateurs la considèrent comme endémique. La maladie n'avait pas reparu depuis 1837, lorsqu'on octobre 1859 elle fit une invasion nouvelle, dont le point de départ paraît être resté le même. En 1830, elle se montra aussi àGorée.

La fièvre jaune naît-elle sur le sol africain ou y estelle importée? A-t-elle régné en Afrique avant l'arrivée des Européens ? Ici se renouvelle cette question si complexe et si difficile. Hirsch qui l'a posée ne l'a pas résolue.

Toutefois, un argument milite en faveur de la naissance possible de la fièvre jaune en Afrique : ce sont les conditions telluriques de certaines côtes. Le pays au sud de Sierra-Leone est bas, toujours inondé, marécageux et couvert de mangliers. Cette disposition du terrain continue jusqu'au cap des Palmes, où commence la côte de Guinée, et où le rivage diminue sensiblement. Elle est la même sur toute la côte jusqu'au Zaire ou Congo.

fait de fréquents ravages; mais, Panama, situé au contraire sur la côte ouest se trouve sur un terrain plus élevé, n'offre point de marais, dans le voisinage de la ville et reçoit tous les jours la brise du large, qu rafraîchit et purifie l'air.

(1) La fièvre jaune a apparu pour la première fois au Pérou en 1852. Elle a sévi particulièrement pendant les années 1854, 1856 et 1857; depuis, cette maladie n'a pas cessé d'être observée à l'état sporadique

Les conditions telluriqucs ont sur la production de la fièvre jaune une influence prépondérante (1). Nous voyons, en effet, quelques régions du globe seulement et quelques points limités de ces régions former des berceaux de cette maladie.

Ces régions baignées par la mer offrent les caractères les plus prononcés de la constitution palustre : terre d'alluvion, vaseuse ou argileuse, noyée périodiquement par les eaux pluviales, couverte ou bordée de palétuviers, canaux chargeant l'eau salée mêlée à l'eau douce; flaques d'eau saumâtre ou marigots formés à l'embouchure des cours d'eau peu rapides par les flots de la mer ; fonds de terre végétale toujours humides, et accidentellement noyés par les pluies ; infiltrations souterraines favorisées par un sous-sol calcaire et retenues par une base volcanique.

Le sol des Antilles (2) offre toutes les variétés de

(1) Vera-Cruz, ou la fièvre jaune est presque permanente, est assise sur le littoral et au fond du golfe du Mexique, elle baigne dans la mer dont elle est séparée par un simple mur qui devient une fortification du côlé de la terre. Vera-Cruz est bâtie sur un terrain argilo-sablonneux. En creusant à moins d'un mètre de profondeur, on trouve feau de mer; le sol est plat ou à peu près, il en est de même dans les environs sauf du côté de l'ouest, où, à un mille de la ville, l'horizon est borné par des dunes de sable, courant nord et sud. Au delà de ces dunes, sont des plaines marécageuses qui restent submergées pendant la plus grande partie de la saison des pluies, A la même époque, des flaques d'eau stagnante séjournent entre ces sables amoncelés et la ville.

(2) La fièvre jaune est endémique au Cap (Haïti), et la saison froide ne la fait pas disparaître complètement. Elle est également endémique au Port-au-Prince. Toutes les causes favorables à sa production s'j

marais qui peuvent donner naissance à des effluves, et en même temps au miasme de la fièvre jaune.

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'il y ait identité entre les causes de production des fièvres palustres e^ celles de la fièvre jaune. Ces deux maladies peuvent régner simultanément, mais souvent la fièvre jaune existe là où il n'y a aucun des caractères du sol palustre. Inversement, un grand nombre de contrées riches en marais sont exemptes de la fièvre jaune.

A Demerara, à Gayenne, la fièvre jaune ne s'est montrée que fort rarement. A Guayaquil, à Rio-Janeiro, sur les côtes du Honduras, pays tous marécageux, elle était presque inconnue.

Sans doute, la cause première de la fièvre jaune résulte d'émanations telluriques, mais ces émanations proviennent de localités maritimes et se distinguent des autres effluves telluriques parce qu'elles ont leur source au bord de la mer, là même où souvent il y a absence d'eau douce.

On a voulu donner à la phosphorescence de la mer le rôle de cause spécifique de la fièvre jaune. Beaucoup de voyageurs, de marins ont remarqué que cer-

trouvent en effet réunies, La ville est presque plate, environnée par des terrains marécageux. Elle est très-étendue et très-sale, les animaux domestiques y vaguent nuit et jour, ceux qui meurent ne sont pas toujours enlevés; les ruisseaux, ne sont pas entretenus, et permettent à la pluie de séjourner dans les nombreuses crevasses des rues, en môme temps que l'eau qui vient des mornes entraîne avec elle des débris végétaux et animaux. La chaleur quoique excessive, ne parvient pas dans une même journée à dessécher ces cloaques; température fm novembre, 32 à 33 degrés. Le soir, il s'exhale le long des quais une odeur nauséabonde, la côte du sud de la rade est plus saine. C'est là qu'au milieu d'une végétation tropicale admirable sont élevées les seules maisons où l'on puisse vivre sous ce climat brûlant, La saison la plus redoutée des Haïtiens est l'hiver de novembre à mars, saison des vents du nord appelés vents de iiîoy/ (Rey).

tains points des Antilles, Cuba, par exemple, et trèsexpressément la Havane, sont entourés d'eaux remarquables par leur phosphorescence. Ces eaux auraient en outre une si extraordinaire disposition à se putréfier que Ton a recommandé aux navires d'éviter de s'en servir et surtout de s'en approvisionner.

D'autre part, des observateurs avaient constaté que, à la suite de l'empoisonnement par le phosphore, le foie présentait une altération particulière plus ou moins semblable à celle observée dans la fièvre jaune. De cette similitude de noms : phosphore et phosphorescence (car on ne connaît pas la cause de la phosphorescence de la mer, et il n'est pas démontré qu'elle soit le résultat de la présence du phosphore), de l'analogie des lésions du foie dans les deux maladies, on avait voulu établir une théorie ; cette théorie ne repose que sur une hypothèse et des inexactitudes. Je ne l'aurais même pas mentionnée si elle n'avait été portée à la tribune académique.

En résumé, le principe de la fièvre jaune parait être un miasme de nature organique, végétal ou animal, provenant de certains foyers, nommés foyers endémiques do la fièvre jaune, ou encore lieux à fièvre jaune. Ces foyers ont pour caractère absolu et exclusif de ne se rencontrer que sur les bords de la mer, ou sur les bords des rivières, ou à l'embouchure des rivières maritimes, dans une circonscription déterminée et assez restreinte des régions équatoriales, se confondant quelquefois avec les foyers de miasme palustre, mais devant en être distingués par cette raison péremptoire^ qu'ils se révèlent parfois dans des points où il n'existe pas de marais. Le miasme de la fièvre jaune est capable

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de se conserver longtemps sans altération, de se reproduire, de se multiplier et de se transporter à de grandes distances.

La fièvre jaune peut-elle se développer spontanément sur un navire? Cette question a, pour le médecin sanitaire, une importance de premier ordre. Si ce développement spontané, en effet, était possible, les mesures sanitaires ne devraient plus être prescrites seulement à tel ou tel navire provenant de lieux à fièvre jaune, mais elles devraient être dirigées contre tout navire placé dans de mauvaises conditions hygiéniques. Or^ ce développement spontané n'a jamais été démontré. L'opinion de tous les médecins demarine, affirmée dans leurs rapports officiels, est unanime sur ce point, et Dutrouleau,qui a été à même de constater les appréciations erronées que portent souvent^ sur l'état sanitaire d'un port, les médecins qui y passent peu de temps avec leur navire, repousse absolument cette doctrine.

On avait voulu expliquer la génération spontanée de la fièvre jaune sur le navire par différentes raisons, par la nature des bois de construction, ou par les émanations des matières organiques accumulées dans le fond du navire, ou bien encore par la nature fermentescible de certaines cargaisons. Dutrouleau, en acceptant ces causes très-réelles d'insalubrité générale, se demande alors pourquoi ces causes n'ont jamais

déterminé Texplosion cle la fièvre jaune pendant les navigations lointaines de l'Inde et de la Chine. Et cependant, c est dans ces cas que les causes d'insalubrité arrivent à leur maximum. La fièvre jaune ne peut pas se développer spontanément sur un navire ; il est toujours possible de remonter à la source primitive de la maladie, à la condition tellurique, au miasme propre à certaines localités maritimes.

Toutefois, si le navire n'est pas capable de créer une cause spécifique, il peut devenir un agent puissant de concentration de la maladie, indépendamment du personnel même de l'équipage. Ce pouvoir réside dans les dispositions intérieures, dans l'arrimage et dans le matériel d'armement ou de chargement du navire.

On a vu souvent la maladie renaître si elle avait cessé, se multiplier si elle existait encore, lorsque quelque mouvement était opéré dans l'arrimage du navire, soit dans les soutes, soit dans la cale, soit seulement dans le faux pont. Cette persistance des causes d'infection à bord des navires est si remarquable, que quelquefois^ après le débarquement de l'équipage dans un but de prophylaxie, pendant plusieurs jours, pendant un mois même, si le navire n'a pas été complètement évacué ou suffisamment purifié, on voit les hommes à peine rentrés retomber malades. On a même cité ce fait, qu'une épidémie interrompue par le transport du navire dans les latitudes froides, comme Terre- Neuve, le cap Horn, a pu renaître deux ou trois mois après son interruption.

Cette ténacité est une des raisons qui ont pu faire croire que le navire était l'origine première, la source

du miasme spécifique. C'est là une erreur. Le miasme avait été chargé ; il a été emmngcisiné dans la soute ou dans la cale ; il y est resté ; le navire n'ayant pas été purifié, le geriPie spécifique y a été conservé, mais il n'y est pas né.

Les conditions qui favorisent le développement de la fièvre jaune en Amérique ont un intérêt d'autant plus grand pour nous que quelques-unes de ces conditions peuvent jouer également en Europe un rôle important. Les conditions telluriques nous ont déjà fourni la cause spécifique de la fièvre jaune, nous examinerons maintenant celles de ces conditions qui agissent à titre adjuvant. C'est ainsi que Ton peut dire que la fièvre jaune est plutôt une maladie des plaines, bien qu'une élévation notable n'en mette pas absolument à l'abri.

JJ humidité du sol n'est pas non plus dépourvue d'influence. Le sol, pénétré par l'humidité, pourrait conserver le principe de la maladie et le laisser se dégager au moment du retrait des eaux. Si les choses se passaient ainsi, on retrouverait les conditions signalées par Pcttenkofer à propos du choléra.

On a remarqué dans l'épidémie de 1 (Si 9-1 822, observée à New-York, qu'elle présenta une très-grande intensité et une très-grande m^alignité tant qu'elle sévit dans les quartiers misérables, et qu'au contraire elle s'amenda sitôt qu'elle pénétra dans les quartiers riches.

Il en fut de même à Philadelphie, où la mortalité atteignit son maximum dans les rues basses, situées prés des quais, sur un terrain humide. L'influence des mauvaises conditions sociales et Iiyr/iéniqucs est évidemment considérable.

Il faut une tempe rature élevée pour favoriser la propagation des épidémies ; une diminution notable les éteint. Mais, d'après Fearn, la terre doit être couverte de glace pour que la maladie soit enrayée complètement. Cependant la lièvre jaune n'existe ni en Nubie, ni en x\rabie, ni dans les Indes. Dans les Antilles , Barbade , qui possède une température beaucoup plus élevée que la Jamaïque, est beaucoup plus rarement ravagée que cette dernière. Enfm, l'explosion endémo-épidémique ne correspond pas aux mois les plus chauds de l'année. Sous les tropiques, aux Antilles, à la Trinité, à Grenade, Barbade, la fièvre jaune s'observe à toutes les époques de l'année, mais dans les États sud de l'Amérique du Nord, les épidémies éclatent pendant la belle saison, de mai à septembre. Il en est de même pour les latitudes modérées. Dans les États du centre, Caroline, Virginie, Pensylvanie, New- York, la fièvre jaune a donné la statistique suivante : en mai, 5 épidémies; en juillet, 39; en août, 53; et en octobre, 2.

L'humidité de Fuir, sa plus ou moins grande saturation de vapeur d'eau, sa richesse plus ou moindre en électricité, ne paraissent avoir aucune influence sur la production de la fièvre jaune. Il en est de même du degré de la pression atmosphérique.

Les vents, au contraire, paraissent avoir une action incontestable. Pour les Antilles, les plus dangereux sont

les vents sud et sud-ouest. Moreau a comparé l'influence des vents du sud sur la fièvre jaune, dans les Indes Occidentales, à l'influence du Khamsin sur la peste en Égypte.

Il est un point dans l'étiologie de la fièvre jaune qui offre un grand intérêt. Je veux parler àeV acclimatement. Cette question a été très-bien traitée par Dutrouleau.

On s'accorde unanimement à reconnaître que l'acclimatement contre la fièvre jaune peut s'acquérir par le temps et devenir absolu. Il est nécessaire, toutefois, d'entrer dans quelques détails. Pour se rendre bien compte du genre d'immunités dont jouissent les populations indigènes dans les foyers endémiques de la fièvre jaune, il faut savoir ce qui se passe dans les climats éloignés où les épidémies ne sont que des accidents provoqués, ou du moins étrangers au règne endémique. Le Sénégal et la Guyane peuvent fournir ces renseignements.

Quand, pour la première fois^ en 1830, la fièvre jaune éclata à Corée d'abord, puis à Saint-Louis, l'épidémie frappa indistinctement toutes les classes et toutes les races formant la population. Sept ans après, la maladie se montra de nouveau à Corée, et déjà sa généralisation fut moins marquée; les indigènes furent bien moins atteints que les étrangers. A la fm de 1859, nouvelle épidémie. Et cette fois, créoles et aborigènes furent tous épargnés.

A Cayenne, près d'un demi-siècle s'était écoulé depuis une précédente épidémie de fièvre jaune, quand éclata celle de 1850. La population sédentaire fut alors frappée comme la population flottante. Nègres et mulâtres payé-

rent leur tribut. Nouvelle ^idémie en 1855, et cette fois des rapports officiels ne parlent plus que d'Européens non acclimatés.

De ces faits, Dutrouleau conclut que, si les indigènes de toute race jouissent de l'immunité contre la fièvre jaune dans les foyers endémiques, ils le doivent à un acclimatement contre des influences latentes et permanentes plutôt qu'à un privilège de nationalité et de race. Les épidémies atteignent dans un temps plus ou moins court tous ceux qui, récemment arrivés, n'ont pas encore subi pendant assez longtemps les influences latentes, et qu'on appelle les non acclimatés. Mais que, pendant les huit ou dix ans qui séparent les épidémies dans les Petites-Antilles, les nouveaux-nés et les nouveaux arrivés aient eu le temps de subir les influences latentes et de s'y accoutumer, et ils sont épargnés lorsqu'apparait une nouvelle épidémie.

Pour Dutrouleau donc, on ne s'acclimate contre la fièvre jaune qu'à la condition d'en avoir subi les influences latentes, à moins, bien entendu, qu'on n'en ait subi les atteintes récentes et graves.

Il n'y a d'acclimatement acquis que pour ceux qui ont traversé une précédente période épidémique sans avoir quitté le pays et qui tous ont été plus ou moins imprégnés du principe de la fièvrejaune. Ainsi se comprennent la fièvre jaune des créoles qui ont fait une longue absence de leur pays et celle des enfants nés entre deux périodes épidemiques. On a remarqué aussi que la réceptivité pour la fièvre jaune était en rapport direct avec la latitude géographique sous laquelle les individus ont vécu, c'est-à-dire dépendait du pays où ils sont nés.

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Savaresy (1) a toujours remarqué à la Martinique que la fièvre jaune ; faisait plus de ravages parmi les Normands, les Bretons et les Français des départements septentrionaux que parmi les Provençaux, les Languedociens, les Bordelais et ceux qui sont nés dans la France méridionale.

Dans l'épidémie de la Nouvelle-Orléans, 1853, il

mourut, d'après Barton (2) :

Créoles , 3,58 p. o»/,

Étrangers du Mexique et AmGri({ue sud 6,14 »

État sud des États-Unis 13,22 »

France 48,13 »

Allt)mag-ae du Nord 132,01 );

Scandinavie 163,26 «

Pays-Bas 328,94 »

Romey, Arnold, Lallemant, Ferguson partagent la même opinion.

La race nègre passa pour jouir d'une immunité incontestable; cependant Dutrouleau remarque que, si les nègres importés par la traite aux Antilles n'ont jamais participé d'une manière authentique ou au moins en proportion notable aux épidémies qu'ils rencontraient souvent à leur arrivée, on ne peut guère en attribuer le privilège à leur race, puisque dans leur propre pays, cà la cote d'Afrique on les a vus atteints.

L'âge, le sexe, la profession ne donnent aucune prédisposition à la fièvre jaune.

Quelle influence peut avoir sur l'arrct d'une épidémie l'émigration sur les hauteurs? Les résultats de ce moyen prophylactique ont été très-heureux pendant l'épidémie des Antilles de 1852 à 1857. Il agit bien

(1) De la fièvre Jaune. Naples 1809, p. 2G0.

(2) Report of the sanatory commission of New Orléans for 1853. N. Orléans 1854, p. 240.

moins comme déplacement que comme procédé d'isolement. Quand, en effet, on a pu faire l'évacuation des troupes avant l'apparition de l'épidémie parmi elles, la préservation a été complète; mais quand elle n'a lieu qu'après que le mal a déjà fait des victimes, il continue quelques jours encore après l'évacuation.

Nous avons passé en revue les circonstances qui favorisent la propagation de la fièvre jaune. Cette maladie nait dans un rayon qui parait circonscrit aux Grandes Antilles et au golfe du Mexique : c'est là que les navires chargent la maladie avec leur cargaison et viennent l'apporter en Europe. 11 s'agit maintenant de démontrer cette importation.

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