‹ ESSAI SUR L'IDÉE ATTACHÉE AU MOT « ESPRIT » DANS L'ANCIEN TESTAMENTChapitre 2 sur 4 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

DIVERSES SIGNIFICATIONS DU MOT «ESPRIT» (j}1 7). Pour bien établir le sens du Rouach Adonaï qui doit

faire le sujet de notre travail, il ne sera pas inutile d'examiner d'abord les principales significations du

mot rouach en lui-même. Il en est une fondamentale qui explique toutes les autres, c’est celle de souffle, soit au propre soit au figuré. À cette idée-mère se rattachent naturellement celles d’haleine, de respiration (Ps. CXXXVII, 17; Job XVII, 1 etc. rouach chaiim, haleine vivifiante (Gen. VI, 7, VII, 15, 29) ; eschib rouach, prendre haleine (Job IX, 18). Rouach dans ce sens est synonyme de neschamah (Job XXVII, 3; XXXIII, 4) et répond aux mots wuyn, anima (Ps. CXLVT, 4).

Il est intéressant de suivre les modifications du sens primitif dans les différentes acceptions du mot Rouach. Nous en citerons les principales. D'abord celle de vent, tempête qui se trouve dans une infinité de passages (Gen. VIE, 1 ; Ps. I, 4; És. XVII, 13). C’est aussi bien un vent léger, aura (Job XLI, 8); qu'une forte tempête, Rouach gedola (Ps. XVIII, 43). Pour le juif le vent était le souffle sortant de la bouche ou du nez de Jéhovah (És. XV, 30 ; Ps. XVIII, 46) ce qui nous ramène à la signification première. Comme on nommait les quatre points cardinaux d’après les vents, le mot Rouach servait à les désigner, ce sont les Arebah rouchoth (Rouach hakadim V'orient, És. X, 13 ; Éz. XVII, 40 R. zaphon vent du nord, Prov. XXV, 23; Éz. XLII, 16, R. hadarom vent du sud, Job XXX VIT, 17). Pour la même raison Rouach désignait les quatre côtés du temple. En Orient un vent frais s'élevait avant le coucher du soleil, c’est pourquoi À. haiïom est employé (Gen. IT, 8) pour désigner le soir. C’est ainsi que Luther traduit ce passage (Da der Tag kühl worden war). Calvin s’est trompé, à notre avis, en l’expliquant par le vent du jour, c'està-dire le matin. En poésie on attribuait des ailes au vent (Ps. CIV, 3; IV, 19) à cause de la rapidité et

de la légèreté de son souffle. On arriva par une association naturelle à employer Je mot «esprit» au figuré pour exprimer jes choses vaines, futiles périssables (eitel); il est alors synonyme de chèbèl (Ecel. V, 15; Job V, 15: És. XXVI, 18; Mich. II, 11). Ainsi nous trouvons Rouach reouth, un tourment ou effort inutile (eitles Bestreben); dibberé rouach, des mots vains, futiles; Zarouach, dans le vent, c’est-à-dire vain (Job VIT, 7, Ps. LXXVIIL, 39; Os. VIII, 7 etc.), Rouach dans ce sens est parallèle à schèkèr (Tüuschung) (Ps: XIT, 2); Éphraïm se repaît du vent, c’est-à-dire s'occupe de choses insignifiantes, de peu d'importance.

De cette signification combinée avec celle de respiration découle le sens de caducité que nous trouvons (Ps. LXX VIT, 39 ; És. XX VE, 18) dans cette belle allégorie dans laquelle le prophète figure sous les traits de la mort et de l’enfantement la chute et le rétablissement d'un état.

Comme les affections fortes, surtout la colère, se manifestent au dehors par une respiration véhémente (Schnauben), le mot Rouach mdique cette respiration et sa cause la colère. Il s'emploie des animaux, de l’homme, et d’après un anthropopathisme usité chez les anciens, même de Dieu (Ex. XV, 8): les eaux ont été amoncelées par le souffle de sa colère (És. XXV, 4; XXX, 98; Zach. VI, 8 etc; cf. Es. XXXIIE, 41 ; Jug. VII, 8 ; Eccl. X, 4).

À cette signification toute matérielle du mot Rouach, se rattache une autre qui en est dérivée très-naturellement. Le souffle ou la respiration est la manifestation la plus nécessaire et la plus profonde de la vie animale, c'est l'acte par lequel cette dernière puise du dehors les éléments nécessaires à sa conservation et à son dé-

veloppement: de là Rouach signifie le principe vital, et par extension, la ve elle-même tant des animaux que des hommes (Gen. VI, 17; XVII,45; Tob. XII, 10 etc.). Ainsi (Jug. XV, 19), quand Samson eut bu, la force vitale lui revint. |

Dieu, d’après la doctrine de l'Ancien Testament est dans des rapports intimes et continus avec sa créature dans laquelle 1l est continuellement actif. Gette action s'exerce par l'intermédiaire de l’esprit de Dieu, Rouach Adonai. Ainsi la force vitale communiquée par le Créateur à la création est dans son principe espritde Dieu, c’est Dieu qui donne le Rouach, c’est à lui qu’il retourne (És. XLIT, 5). Le corps tombe en poussière lorsque l’âme se sépare de lui dans la mort, mais-l’âme, d'essence divine, rentre dans l’Être dont ellè émanait. On voit que l’idée juive de la mort se rattache logiquement à celle de la vie et des sources de la vie (cf, Ps. CIV, 29, 30 ; CXLVI, 4).

Dans le sens de principe de la vie physique la signification de Rouach s’est déjà assez éloignée du sens primitif, cependant 1l exprime toujours quelque chose de matériel, il est parallèle et synonyme dans ce sens à nèphèsch; il est vrai que Rouach exprime plutôt ce principe comme créé par Dieu, comme manifestation de son esprit; nèphèsch est le principe de vie en tant qu'immanent däns l’homme, le pénétrant et le vivifiantt.

De là il n’y a plus qu’un pas à la nature spirituelle

«Néphèsch isé das Lebensprinzip, insofern es gedacht wird als in dem Leibe immanent, lin durchdringend und bewegend; Rouach, dasselbe Prinzip aufgefasst als von Got geschaffen, Erzeugniss seines Geistes; Neschamah als von Gott eingehaucht und in dem

Menschen sich æussernd in dem Athem.» Noy. Bruch, Die Lehre von der Præexistenz der menschlichen Seele, p. 60-74.

de l’homme en général, que le Rouwach exprime dans une infinité de passages. Il est impossible ici de déterminer psychologiquement la signification exacte du Rouach. 11 comprend souvent des facultés que nous avons l'habitude de séparer. Dans quelques passages il exprime l'opposé de la matière, la nature spirituelle de l’homme, l'âme (És. XXXI, 3 : Nomb.XVI,22; XX VII,16), en tant qu’elle est, qu’elle sent, qu’elle pense et qu'elle veut; enfin l’âme ayant conscience d'elle-même, le moi (Job VI, 4; VIL, 11; 1 Chr. V, 36; 2 Chr. XXI, 16; Esür. I, 1 ; Jér. LI, 11 ; Ag. I, 14) ; en tant qu’elle est le siége des sentiments et des affections (par exemple dela peur et de l’étonnement; Gen. XLI, 8; Dan. IL, 1; de la douleur, de l’amertume, de l'abattement, És. LXV, 16; Gen. XX VI, 35 ; Ps. XXXIV, 19; de l’impatience, Ex. VI, 9; de la patience, Eccl. VIT, 8; de l’affliction ; És. LXI, 3: (Verzagtheit) et du profond chagrin, Ps. LI, 19 ; Prov. XV, 4).

Quelquefois Rouach est presque synonyme de /èb (Ps. LI, 12), et comme le mot cœur et Herz, il exprime le courage (Ps. LXX VIT, 4; CXLIT, 4; CXLIT , 4); enfin ilse dit de fortesaffections et des passions (Prov. XXV,928).

Il rend aussi l’idée d'esprit dans ses diverses modifications, et celle de caractère avec les différentes qualités qu'on lui attribue; il est droit, ferme (Os. LI, 19), fidèle (Prov. XI, 13; Ps. XXXIT, 2), nouveau (einen neuen gewissen Geist) ; (Éz. XI, 19; XVIII, 31), tranquille ou froid (Prov. XVII, 27), fier, hautain (Eccl. VIT, 8), humble (Prov. XXVIT, 23; És. LVII, 45).

Un penchant prononcé vers quelque chose est appelé esprit (répandu sur les hommes et reposant sur eux). Ainsi il est question d'un esprit de jalousie (Nomb. V, 14);

d’un esprit d'hostilité et d’inimitié (Jug. IX, 23), Jéhovah envoya un mauvais esprit entre Abimélek et les habitants de Sichem , un esprit de fornication (Os. IV, 19) , que le prophète attribuait comme toute maladie du corps et de l'esprit et toute passion, à une influence du dehors d’après les idées de.son temps, un esprit d’étourdissement (És. XIX, 14), un esprit d’assoupissement (És: XXIX , 10).

Rouach se rapporte quelquefois à L volonté , à une résolution à prendre, d’où vient Lexpression « éveiller en quelqu'un l'esprit,» c’est-à-dire une idée, une résolution, le déterminer à quelque chose (2 Chr. XXI, 16; XXX VI, 22). L'esprit pousse, excite, invite à une action (Ex. XXXV, 21), de là l’esprit franc (ein bereitwilliger Geist) (Ps. LI, 14).

Rouach désigne aussi les facultés intellectuelles de l'homme , entendement, raison, intelligence (Nomb. XXVIT, 18), un homme en qui réside l'esprit (Dan. V, 12), on trouve en Daniel plus de connaissances et. plus d'intelligence pour interpréter les songes (Nomb. XIV, 24), il exprime la manière de penser (die Gesinnmung). C’est le Rouach lui-même qni donne lintelligence (Job XXXII, 8).

Un passage sur lequel les exégêtes ne sont pas d’accord par rapport à la signification de Rouach est Job. IV,15, «un Rouach passa devant moi.» Luther, Calvin, Umbreit, Ewald et d’autres rendent par esprit, fantôme; c’est l’explication la plus reçue. D’autres (De Wette, Arnheim etc.) rendent par «souffle. » [1 s’agit bien dans l'Ancien Testament d'un esprit d’impureté (Zach. XII, 2), où quelques-uns ont voulu voir l'âme d’un mort, ce qui est tout à fait contraire à l'idée que les

Hébreux se faisaient de la mort; c’est l'esprit d’impureté, l’esprit menteur que nous trouvons aussi (1 Rois XXII, 23), et dont nous reparlerons plus tard, avec la différence que le premier ne fut pas communiqué par Jéhovah, mais regardé dans les temps de Zacharie . comme contraire à Dieu. Il n’y a dans PAncien Testament aucune trace de fantômes; ce n’est que longtemps - après l’exil que cette superstition s’est formée et répandue, ainsi nous la voyons du temps de Jésus-Christ (Matth. XIV, 26; Luc XXIV, 37). Pour en revenir à Job IV, 15, il vaut donc mieux traduire avec De Wette, un souffle passa devant lui (ein Lüfichen 20g vorbei). C’est toujours un vent tantôt plus fort tantôt plus faible qui annonce les manifestations de Dieu (CF. 4 Rois XIX, 11; Ps. L,3; Job XXX VIIT, 1 etc.).

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