CHAPITRE I
L’imagination chez les animaux.
Jusqu’ici l’imagination n’a été traitée que par l’analyse. Ce procédé seul nous donnerait une idée bien imparfaite de sa nature essentiellement concrète et vivante, si notre étude s’arrêtait là. Aussi cette deuxième partie reprend le sujet sous une autre forme. J’essaierai de suivre l’imagination dans son évolution ascendante, des formes les plus humbles aux plus complexes, des animaux à l’enfant, à l’homme primitif et de là aux modes les plus élevés de l’invention. Elle se montrera ainsi dans la variété inépuisable de ses manifestations que le procédé abstrait et simplificateur de l’analyse ne laisse pas soupçonner.
Je n’insisterai pas longuement sur l’imagination chez les animaux, non pas seulement parce que la question est épineuse, mais parce qu’elle n’est guère accessible à une solution positive. Même en éliminant les anecdoles ou observations douteuses, il n’v a pas pénurie de matériaux contrôlés et authentiques; mais il reste à les interpréter;
or, dès qu’on entre dans la conjecture, on sait s'il est facile de se défaire de tout anthropomorphisme.
La question a été posée, sinon traitée, avec beaucoup de méthode par Romanes dans son Evolution mentale des animaux (ch. x). Prenant l’imagination dans son sens le plus large, il distingue quatre degrés :
1° La réviviscence provoquée; par exemple, la vue d’une orange nous en rappelle le goût. C’est une forme inférieure de la mémoire, reposant sur l’association par contiguïté. Elle se rencontre très bas dans l’échelle animale et l’auteur en fournit des preuves abondantes;
2° La réviviscence spontanée : un objet présent rappelle un objet absent. C’est une forme supérieure de la mémoire qui est fréquente chez les fourmis, abeilles, guêpes, etc., et qui explique la sagacité méfiante des animaux sauvages. La nuit, l’aboiement lointain du chien arrête le renard dans sa course, parce que tous les dangers qu’il a traversés se représentent à son esprit.
Ces deux degrés ne dépassent pas la mémoire pure et simple, c’est-à-dire l’imagination reproductrice; les deux autres constituent l’imagination supérieure;
3° Faculté d’associer les images d’objets absents, sans suggestion venant du dehors, par un travail interne de l’esprit. C’est la forme inférieure et primitive de l'imagination créatrice qu’on pourrait appeler une synthèse passive. Pour en établir l’existence, Romanes rappelle que les rêves ont été constatés chez le chien, le cheval, un grand nombre d’oiseaux; que certains animaux, surtout dans la rage, paraissent sujets à des illusions et poursuivis par des fantômes; enfin qu’il se produit chez quelques-uns un état assimilable à la nostalgie, se traduisant par un besoin violent de retourner aux lieux d’autrefois ou par un lent dépérissement qui résulte de l’absence des personnes et*
des choses accoutumées. Tous ces faits, les derniers surtout, ne s’expliquent guère sans une réviviscence vive des images de la vie ancienne ;
4° Le plus haut degré consiste à réunir intentionnellement des images pour en tirer des combinaisons nouvelles. Ceci peut s’appeler une synthèse active et c’est la véritable imagination créatrice. Se rencontre-t-elle quelquefois dans le règne animal? Romanes le nie tout net, non sans alléguer une raison spécieuse : pour créer, il faut d’abord être capable d’abstraire et, sans la parole, l’abstraction est bien débile. Une des conditions de l’imagination créatrice manque donc aux animaux supérieurs.
Nous arrivons ici à l’un de,ces moments aigus, si fréquents dans la psychologie animale, où l’on se demande : Ce caractère est-il exclusivement humain ou est-il en germe au-dessous de l’homme? Aussi a-t-on pu soutenir une thèse contraire à celle de Romanes. Certains animaux, dit Œlzelt-Newin, remplissent toutes les conditions nécessaires à l’imagination créatrice : des sens subtils, une bonne mémoire et des états affectifs appropriés 1 . Cette assertion est peut-être vraie, mais purement dialectique. Elle équivaut à dire que la chose est possible; elle ne l’établit pas en fait. D’ailleurs, est-il bien sûr que toutes les conditions de l’imagination créatrice se rencontrent, puisque l’on vient de constater plus haut le déficit de l’abstraction? L’auteur qui restreint volontairement son étude aux oiseaux et à la construction de leurs nids, soutient, à l’encontre de Wallace et autres, que la nidification exige « la synthèse mystérieuse des représentations ».
On pourrait également invoquer le cas des animaux