Ouvrage cité. Appendice
constructeurs (abeilles, guêpes, termites, fourmis, castors, etc.)- Il n’est pas déraisonnable de leur attribuer une représentation anticipée de leur architecture. Dira-t-on que c’est « instinctif », par conséquent inconscient? Au moins ue peut-on pas ranger sous ce titre les changements et adaptations à des conditions nouvelles que ces animaux savent faire subir au plan-type de leurs constructions. Des -observations et même des expériences méthodiques (comme celles de Huber, Forel, etc.) montrent que placés dans ■cette alternative, — impossibilité de bâtir ou modification •de leurs habitudes, — certains animaux les modifient. Dès lors, comment leur refuser totalement l’invention? Ceci ne contredit en rien la réserve si juste de Romanes. Il suffit de remarquer que l’abstraction (ou dissociation) a •des degrés, que les plus simples sont accessibles à l’intelligence animale. Si, faute de mots, la logique des concepts lui est interdite, il lui reste la logique des images 1 , qui suffit à de petites innovations. En un mot, les animaux peuvent inventer dans la mesure où ils peuvent dissocier.
A notre avis, si l’on peut attribuer avec quelque vraisemblance un pouvoir créateur aux animaux, c’est ailleurs qu’il faut le chercher. Généralement, on n’accorde qu’une médiocre importance à une manifestation qui pourrait bien •être la forme propre de la fantaisie animale. Elle est purement motrice et se traduit par les diverses espèces de jeu.
Quoique le jeu soit aussi vieux que l'homme, sa psycho-
1. Pour une étude plus délaillée sur ce sujet, nous renvoyons à notre Evolution des idées générales , ch. I, section i.
logie ne date que de ce siècle. Nous avons vu précédemment qu’il y a sur sa nature trois théories : c’est la dépense d’une activité superflue; c’est une réparation, une restitution de force, uu délassement; c’est un apprentissage, un exercice préliminaire aux fonctions actives de la vie; et au développement de nos dispositions naturelles. La dernière thèse, due à Groos, ne proscrit pas les deux autres; elle tient la première valable pour les jeunes, la seconde pour les adultes; mais elle les enveloppe l’une et l’autre dans une explication plus générale.
Laissons cette question de doctrine pour attirer l’attention sur la variété et la richesse des formes du jeu dans ranimalité. A. cet égard, le livre précité de Groos est une mine abondante de documents à laquelle je renvoie le lecteur : je me borne à résumer sa classification.( Il distingue neuf catégories de jeux : 1° Ceux qui sont, au fond, une expérience,, et consistent en essais produits au hasard, sans but immédiat, donnant toutefois une certaine connaissance des propriétés du monde extérieur. C’est le prélude à une physique, une optique, une mécanique expérimentales, à la portée des animaux; 2° Les mouvements ou changements de place exécutés pour eux-mêmes : fait très général, comme le prouve l’agitation incessante des papillons, des mouches, des oiseaux, même des poissons -qui semblent souvent jouer dans l’eau moins que chercher une proie; les courses folles des chiens, chevaux, etc., •dans le libre espace; 3° Le simulacre de la chasse, c’està-dire le jeu avec une proie vivante ou inanimée; le -chien et le chat qui poursuivent les objets en mouvements, une boule, une plume; 4° Les combats simulés, les taquineries et provocations sans colère; 5° L’art architectural qui se révèle surtout dans la construction des nids : -certains oiseaux les ornent d’objets brillants (pierres, ver-
Ribot. — Imagination créatrice. 6
roteries), par une sorte d'anticipation du sentiment esthétique; G 0 Le jeu à la poupée est général chez l’homme qu’il soit sauvage ou civilisé; Groos croit en trouver les équivalents chez quelques animaux; 7° L’imitation par plaisir, si familière au singe (les singeries); les oiseaux chanteurs qui contrefont la voix d’un grand nombre de bêtes; 8° La curiosité, qui est le seul jeu spirituel que l’on rencontre chez les animaux : le chien qui, d’un mur ou d’une fenêtre, regarde ce qui se passe dans la rue; 9° Les jeux amoureux, « qui diffèrent des autres en ce qu’ils ne sont pas de simples exercices, mais visent un but réel ». Ils sont très connus depuis Darwin qui, dans son livre sur la sélection sexuelle, leur attribue une valeur esthétique : ce qui est nié par Wallace, Tylor, Lloyd Morgan, Wallaschek et Groos.
Récapitulons par la pensée l’immense quantité de manifestations motrices renfermées dans ces neuf catégories et remarquons qu’elles ont en commun les caractères suivants : Elles sont groupées en combinaisons souvent imprévues et nouvelles; elles ne sont pas ; une répétition de la vie journalière, des actes nécessaires à la conservation. Tantôt les mouvements sont combinés en simultanéité (exhibition de belles couleurs), tantôt (le plus souvent) en succession (les parades amoureuses, les combats, le vol, la danse, l’émission des bruits, des sons ou des chants); mais sous une forme ou l’autre, il y a création, invention. Ici l’imagination agit sous sa forme purement motrice : elle consiste en un petit nombre d’images qui se traduisent en mouvements et servent de centre à leurs groupements; peut-être même l’image est-elle à peine consciente, en sorte que tout se borne à une production spontanée et à un assemblage de phénomènes moteurs.
On dira sans doute, que cette forme d’imagination
créatrice est d’une psychologie très mince, très pauvre. Il n’en peut être autrement. C’est dans le règne animal que la création imaginative doit se trouver réduite à sa plus simple expression et la forme motrice doit être sa marque propre, caractéristique; parce qu’elle ne peut guère en avoir d’autres pour des raisons que je rappelle :
Insuffisance du travail préalable d’abstraction ou de dissociation qui morcelle les données de l’expérience et en fait des matériaux, pour les constructions futures.
Peu d’images et surtout peu d’associations possibles entre les images. Ce dernier point est établi également par les données de la psychologie animale et par celles de l’anatomie comparée. Nous savons que les éléments nerveux qui, dans le cerveau, servent de connexions entre les régions sensorielles — qu’on les conçoive comme des centres (Fleehsig) ou comme des faisceaux de fibres commissurales (Meynert, Wernicke) — sont à peine ébauchés chez les mammifères inférieurs et n’atteignent qu’un développement médiocre chez les plus élevés.
Pour corroborer ce qui précède, comparons les animaux supérieurs aux jeunes enfants : ce rapprochement n’est pas fondé sur une analogie lointaine, mais sur une ressemblance foncière de nature. L’homme, dans les premières années de sa vie, a un cerveau peu différencié, surtout quant aux connexions, un assez pauvre matériel d’images, une très faible capacité d’abstraction : son développement intellectuel est très inférieur à celui des mouvements réflexes, instinctifs, impulsifs, imitatifs. Par suite de cette prédominance du système moteur, les représentations simples et imparfaites tendent, chez les enfants comme chez les animaux, à se traduire immédiatement en mouvements. Même la plupart de leurs inventions, dans les jeux, sont
fort inférieures à celles énumérées plus haut sous neuf titres distincts.
Un argument sérieux en faveur de la prévalence de l’imagination motrice chez l’enfant nous est fourni par le rôle majeur des mouvements dans la folie infantile : remarque faite par beaucoup d’aliénistes. Le premier degré de cette folie, a-t on dit, se trouve dans les convulsions qui ne sont pas une simple maladie physique, mais « un délire des muscles ». « Le trouble des fonctions automatiques et instinctives chez l’enfant est si souvent associé avec des troubles musculaires que c’est une supposition très logique que, à cet âge, les désordres mentaux sont en rapport avec les centres ganglionnaires moteurs situés au-dessous de ces parties qui plus tard assumeront le travail de l’analyse et de l’imagination. Les troubles sont dans les centres d’organisation primaire et par suite les symptômes sont dépourvus de ces qualités analytiques ou constructives, de ces formes idéales qui se rencontrent dans la folie des adultes. Si nous descendons au plus bas degré de la vie humaine — au baby — nous voyons que la folie est presque tout entière dans l’activité d’un groupe musculaire agissant sur les choses extérieures. Le baby fou mord, frappe du pied, et ces symptômes sont la mesure extérieure de sa folie 1 . » La chorée, elle aussi, n’a-t-elle pas été appelée une folie musculaire?
Sans doute, il existe également chez l’enfant une folie sensorielle (illusions, hallucinations); mais, en raison du faible développement intellectuel, le délire cause un désordre moins des imagesquedes mouvements : son imagination vésanique est surtout une vésanie motrice.
Soutenir que l’imagination créatrice propre aux ani-
1. Bock Tuke. Insanity of Children in Diclionary of psych. Medecine.
maux consiste en combinaisons nouvelles de mouvements, est assurément une hypothèse. Cependant, je ne crois pas qu’elle soit une simple vue de l’esprit, sans fondement, si l’on tient compte des faits qui précédent. Je la considère en outre comme un appoint en faveur de la théorie motrice de l’invention. C’est un cas unique où la forme, originelle de la création se montre à nu. Si nous voulions la découvrir, il fallait la chercher là où elle est réduite à la plus grande simplicité : dans le monde animal.