‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 19 sur 72 · L'IMAGINATION CRÉATRICE CHEZ L’ENFANT · texte numérisé non relu

L'IMAGINATION CRÉATRICE CHEZ L’ENFANT

cevoir, il faut une synthèse d’images. Plus simplement, deux éléments sont nécessaires : l’un qui vient du dehors, l’événement physiologique agissant sur les nerfs et les centres sensoriels, qui se traduit dans la conscience par l’état vague qu’on désigne sous le nom de sensation ; l’autre, venant du dedans, qui ajoute à la sensation présente les images appropriées, résidus d’expériences antérieures. En sorte que la perception exige un apprentissage; il faut sentir, puis mal percevoir, pour enfin bien percevoir. La donnée sensorielle n’est, qu’une fraction du fait total, et dans l’opération que nous appelons percevoir, c’est-à-dire appréhender directement un objet, une partie de cet objet est simplement représentée.

Toutefois, ceci ne dépasse pas l’imagination reproductrice. Le pas décisif se produit dans l’illusion. On sait que l’illusion a pour base et point d’appui une modification des sens externes ou internes qui est métamorphosée, amplifiée par une construction immédiate de l'esprit : une branche d’arbre devient un serpent, un bruit lointain paraît la musique d’un orchestre. L’illusion a un domaine aussi étendu que celui des perceptions (puisqu’il n’en est aucune qui ne puisse subir celte transformation erronée) et est produite par le même mécanisme, mais avec interversion des deux termes. Dans la perception, l’élément sensoriel est principal, l'élément représentatif secondaire. Dans l’illusion, c’est l’inverse; ce que l’on tient pour perçu, est simplement imaginé ; l’imagination assume le premier rôle. L’illusion est le type de ces formes de passage, de ces cas hybrides qui consistent en constructions faites de souvenirs, sans être, au sens strict, une création.

IL L’imagination créatrice ne s’affirme avec ses caractères propres que dans le deuxième stade, sous la forme

de l’animisme ou animation de toutes choses. Cette démarche de l’esprit nous est déjà connue, bien quelle n’ait été mentionnée qu’en passant : comme l’état d’esprit de l’enfant est, à ce moment, semblable à celui qui crée les mythes chez l’homme primitif, nous y reviendrons dans le chapitre suivant. Les ouvrages de psychologie abondent en faits qui démontrent que cette tendance primitive à attribuer à tout la vie et même la personnalité, est une phase nécessaire que l’esprit doit traverser, — longue ou courte, riche ou pauvre en inventions, suivant le degré d’imagination de l’enfant. Son attitude envers ses poupées en est l’exemple le plus banal et aussi le meilleur, parce qu’il est universel, sans exception, qu’il a été constaté dans tous les pays, dans toutes les l’aces humaines. Il est inutile d’entasser des faits sur un point incontesté 1 . Deux suffiront : je les choisis en raison de leur extravagance qui montre que, à ce moment et chez certains, l’animisme peut tout oser. « Un enfant s’était pris de tendresse pour la lettre W qu’il interpellait ainsi : Dear old boy W. » Un autre, à trois ans, en traçant la lettre L, y ajoute un petit crochet et saisissant immédiatement la ressemblance avec une forme humaine assise, s’écrie : Oh, il s’assied. Ayant fait un jour une F du mauvais côté, il s’en aperçoit, en place une autre à gauche correctement et s’exclame aussitôt : ils causent ensemble (F j[). « Je me souviens, dit un correspondant de J. Sully, que j’attribuais de l’intelligence non seulement aux êtres vivants, mais aux pierres et aux objets fabriqués. Je trouvais très malheureux les cailloux étendus sur les routes, condamnés à rester toujours immobiles et à voir toujours la même chose. Par

1. On en trouvera un grand nombre dans le livre de J. Sully : Sludies of Chilhood, ch. n, The Age of Imagination. La plupart des observations rapportées dans le présent chapitre sont empruntées à cet auteur.

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