‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 21 sur 72 · J. Sully, Ouv. cité · texte numérisé non relu

J. Sully, Ouv. cité

grosse question. Oubliée par l’ancienne psychologie, que sa méthode des facultés disposait à cette omission, la croyance a été récemment l’objet de nombreuses études. Je me borne au nécessaire, en faisant remarquer que, sans cet état psychique, la nature de l’imagination est totalement incompréhensible. Le propre de l’imagination est de produire une réalité d’origine humaine à côté de la réalité d’origine naturelle et elle n’y réussit que par la croyance qui accompagne l’image.

La représentation et la croyance ne sont jamais complètement séparées : il est dans la nature de l’image d’apparaître d 'abord comme une réalité. Celte vérité psychologique, quoique elle soit constatée par l’observation, s’est fait accepter très péniblement. Elle avait à lutter d’une part contre les préjugés du sens commun pour qui imaginaire est synonyme de creux, de vide et s’oppose à la réalité comme le néant à l’être; d’autre part, contre une doctrine propre aux logiciens qui soutient que l'idée est d’abord simplement conçue, sans aucune affirmation d’existence ou de non-existence (apprehensio simplex). Cette position, légitime en logique qui est une science abstraite, est tout à fait inacceptable en psychologie, science concrète. Le point de vue psychologique qui donne la vraie nature de l’image n’a prévalu que peu à peu. Déjà Spinoza soutient « que les représentations considérées en elles-mêmes n’enveloppent aucune erreur », et il « nie qu’il soit possible de percevoir [se représenter] sans affirmer ». Plus explicitement, Ilume rapporte la croyance à nos dispositions subjectives : « La croyance ne dépend pas de la nature de l’idée, mais de la manière dont nous la concevons... L’existence n’est pas une qualité que nous y ajoutons; elle est fondée sur l habitude et est irrésistible. La différence entre la fiction et la croyance consiste en quelque sentiment (fee-

l’imagination créatrice chez L’ENFANT 93

ling) qui se joint à la seconde, non à la première. » Dugald Stewart traite la question en pur psychologue et d’après la méthode expérimentale : il énumère des faits assez nombreux d’où il conclut « que l’imagination est toujours accompagnée d’un acte de croyance; sans quoi plus l’image est vive, moins on devrait y croire, or c’est le contraire qui arrive : la conception [représentation] forte commande la persuasion comme la sensation elle-même ». Enfin Taine traite méthodiquement ce sujet en étudiant la nature de l'image et son caractère primitivement hallucinatoire 1 . Actuellement, je pense qu’il n’y a aucun psychologue qui ne considère comme établi que l’image, quand elle entre dans la conscience, traverse deux moments. Durant le premier, elle apparaît comme une réalité pleine et entière; elle est objective. Durant le second (qui est définitif) elle est dépouillée de son objectivité, réduite à l’état d’événement tout intérieur, par l’effet d’autres états de conscience qui contredisent et finalement annihilent son caractère objectif. Il y a affirmation, puis négation; impulsion, puis arrêt.

La croyance n’étant qu’une manière d’être, une attitude de notre esprit, doit son pouvoir créateur et vivifiant à des dispositions générales de notre organisation. Outre l’élément intellectuel qui est son contenu, sa matière — la chose affirmée ou niée — il y a les tendances et autres éléments affectifs .(désir, peur, amour, etc.) qui donnent à l’image son intensité et lui assurent la victoire dans sa lutte contre les autres états de conscience. Il y a les facultés actives qu’on désigne quelquefois sous le nom de volonté, « en entendant, comme le dit W. James, non seulement la volition délibérée, mais tous les facteurs de la

1. Spinoza, Éthique , II, 49. Scholie, D. Hume, Traité de la Nature humaine, III, 7, suiv. Dugaid-Stewarl, Êlém. de la phil. de l'esprit humain, t. I, « De la conception ». Taine, De T Intelligence, t. I, 2 e partie.

croyance (espoir, crainte, passions, préjugés, esprit de secte, etc.) » : ce qui a fait dire à juste titre, que le critérium de la croyance est l’action *. C’est ce qui explique comment en amour, en religion, en morale, en politique et partout, la croyance peut survivre aux assauts logiques de la raison raisonnante; sa force est ailleurs. Elle dure tant que l’esprit tend et consent; mais que ces dispositions affectives et actives disparaissent par l’expérience de la vie, la croyance tombe avec elle, laissant à sa place une matière sans forme, une représentation vide et morte.

Après cela, est-il nécessaire de faire remarquer que la croyance dépend uniquement des éléments moteurs (non intellectuels) de notre organisation? Comme il n’y a ni imagination sans croyance ni croyance sans imagination, nous revenons par une autre voie à la thèse soutenue dans la première partie : c’est que la création dépend de la nature motrice des images.

En ce qui concerne le cas particulier de l’enfant, des deux moments que l’image traverse dans la conscience, le premier (celui de l’affirmation) est tout pour lui, le second (celui de la rectification) n’est rien : hypertrophie de l’un, atrophie de l’autre. Pour l’adulte, c’est le contraire : même, dans beaucoup de cas, par suite de l’expérience et de l’habitude, le premier moment où l’image devrait être affirmée comme réalité n’est que virtuel, littéralement atrophié. Cependant, il faut remarquer que ceci ne s’applique que partiellement à l’ignorant et encore moins au sauvage.

Toutefois, on peut encore se demander si la croyance de l’enfant à ses chimères est pleine, entière, absolue, sans résèrves. Le bâton qu’il chevauche est-il identifié totalement à un cheval? L’enfant de J. Sally qui montrait à sa

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