‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 22 sur 72 · W. James, Essays, p. 10. Payot, De la Croyance, 139 sq · texte numérisé non relu

W. James, Essays, p. 10. Payot, De la Croyance, 139 sq

l’imagination créatrice CHEZ L’ENPANT 95

poupée une série de gravures pour qu’elle pût choisir, était-il complètement dupe? Il semble qu’il faut admettre plutôt une intermittence, une alternance entre l’affirmation et la négation. D’une part, l’attitude sceptique de ceux qui le raillent, est déplaisante à l’enfant; il est comme un croyant sincère dont on démolit la foi. D’autre part, il faut bien que le doute naisse en lui dé temps en temps, sans quoi la rectification n’aurait jamais lieu : une croyance chasse l’autre ou la contredit. Ce second travail se fait peu à peu; mais alors, sous cette forme, l’imagination rétrograde.

III. Le troisième stade est celui du jeu qui, dans l’ordre chronologique, coïncide avec le précédent. Comme forme de création, il nous est déjà connu; mais en passant des animaux aux enfants, il croit en complexité et s’intellectualise. Ce n’est plus une simple combinaison de mouvements, il est en sus une combinaison d’images.

Le jeu sert à deux fins : à expérimenter; comme tel il est une introduction à la connaissance, il donne quelques notions vagues sur la nature des choses; — à créer, c’est son principal office.

L’enfant, comme les animaux, se dépense en mouvements, forme des associations nouvelles pour lui, il simule la défense, la fuite, l’attaque; mais il dépasse rapidement ce niveau inférieur pour la construction en images. Il commence par imiter : C’est une nécessité psychologique dont nous donnerons plus tard les raisons (v. ch. iv ci-après). Il construit des maisons, des bateaux, se livre à des dessins grossiers; mais il imite surtout dans sa personne et par ses actes, se faisant tour' à tour soldat, marin, brigand, marchand, cocher, etc.

A la période d’imitation succèdent des tentatives plus

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hardies ; il agit en maître, il est possédé par son idée qu’il tend à réaliser. Le caractère personnel de la création se révèle en ceci, qu’il ne s’intéresse réellement qu’à un travail qui émane de lui et dont il se sent cause. B. Perez raconte qu’il voulait donner une leçon à son neveu (trois ans et demi) dont les inventions lui paraissaient bien pauvres. Il trace sur le sable une rigole simulant une rivière, plante de petites branches sur les deux rives, y fait couler de l’eau, pose un pont, lance des navires. A chaque invention, l’enfant restait froid, son admiration se faisait toujours attendre. Bref, impatienté, il déclare « que ce n’est pas du tout amusant ». L’auteur ajoute : « Je crus inutile d’insister et je piétinai, en riant de moi-même, mon essai maladroit de construction enfantine. J’avais déjà lu dans maint livre, mais cette fois j’avais appris par expérience que la libre initiative des enfants est toujours supérieure aux imitations que nous prétendons en faire. En outre, cette expérience et d’autres pareilles m’ont appris que leur force créatrice est beaucoup plus faible qu’on ne le dit 1 ».

IV. Au quatrième stade apparaît l’invention romanesque qui exige une culture plus raffinée, étant une création purement intérieure et toute en images. Elle s’éveille vers l’àge de trois ou quatre ans. On sait le goût des enfants imaginatifs pour les histoires et légendes qu’ils se font répéter à satiété : en cela ils ressemblent aux peuples demi-civilisés qui écoutent avidement leurs rapsodes pendant des heures, éprouvant toutes les émotions appropriées aux incidents du récit. C’est le prélude à la création, un état semi-passif, semi-actif, une période d’apprentissage qui leur permettra de créer à leur tour. Aussi, les premiers essais sont faits de réminiscences et plutôt imités que créés.

1. B. Perez, Les trois premières années de l’enfant , p. 323.

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On en trouvera de nombreux exemples dans les ouvrages spéciaux. Un enfant de trois ans et demi voit un boiteux cheminant le long d’une route. Il s’écrie : « Maman, vois ce pauvre homme avec sa mauvaise jambe. » Puis le roman commence : Il était sur un grand cheval, il est tombé sur une grosse pierre, il a heurté sa pauvre jambe, il faudrait trouver quelque poudre pour la guérir, etc. — Quelquefois l’invention est moins réaliste. Une enfant de trois ans souhaitait souvent de vivre comme poisson dans l’eau ou comme étoile dans le ciel J — Une autre (cinq ans neuf mois) ayant trouvé une pierre percée inventa un conte de fées; le trou était une belle salle habitée par des personnages brillants et mystérieux i , etc.

Celte forme d’imagination n’est pas aussi commune que les autres; elle est propre à ceux que la nature a bien doués. Elle présage un développement de l’esprit supérieur à la moyenne; elle peut même être la marque d’une vocation naissante et indiquer dans quel sens la création s’orientera.

Rappelons sans insister le rôle créateur de l’imagination dans le langage, par l’intervention d’un facteur déjà étudié : la pensée par analogie, source abondante de métaphores qui sont quelquefois pittoresques. Un enfant appelait « porte » un bouchon de bouteille; une menuemonnaie était désignée par un petit Américain sous le nom de « baby dollar » ; un autre, en voyant la rosée sur l’herbe, disait : « Le gazon pleure ».

L’extension du sens des mots a été étudiée par Taine, Darwin, Preyer et autres. Ils ont montré que son mécanisme psychologique dépend tantôt de la perception de la ressemblance, tantôt de l’association par contiguïté, qui

1. J. Sully, Ouv. cité, 59-61. Compayré, Psychologie de l'enfant, p. 145. Ribot. — Imagination créatrice. 7

apparaissent et s’entre-mêlent d’une manière imprévue Ainsi un enfant applique le mot « Mamro » d’abord à sa nourrice, puis à une machine à coudre dont elle se sert puis par analogie à un orgue qu’il voit dans la rue, orné d’un singe, puis à ses jouets figurant des animaux 1 . Nous avons rapporté ailleurs plusieurs cas semblables où l’on saisit la différence fondamentale entre la pensée par image et la pensée rationnelle.

Pour conclure, à ce moment, l’imagination est la faculté maîtresse et la plus haute forme du développement intellectuel. Elle travaille dans deux directions, l’une principale : elle crée des jeux, invente des romans et étend le langage; l’autre secondaire : elle contient un germe de pensée et hasarde une explication chimérique du monde qui ne peut pas encore être conçu d’après des notions abstraites et des lois.

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