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CHAPITRE III

L’homme primitif et la création des mythes.

Nous arrivons à un moment unique dans l’histoire du développement de l’imagination, à son âge d’or. Chez l’homme primitif, encore enfermé dans la vie sauvage ou n’ayant fait que les premiers pas vers la civilisation, elle atteint sa pleine efflorescence dans la création des mythes ; et on est en droit de s’étonner que les psychologues, obstinément attachés à l’esthétique, aient négligé une forme d’activité si importante, si riche en renseignements sur la nature de l’imagination créatrice. Où trouver, en effet, des conditions plus favorables pour la. connaître?

L’homme avant la civilisation est un pur imaginatif, •c’est-à-dire que l’imagination marque l’apogée de son développement intellectuel; il ne la dépasse pas 1 , mais elle n’est plus une énigme comme chez les animaux, ni une phase transitoire comme chez l’enfant civilisé qui s’achemine rapidement vers l’âge de raison; elle est un état fixe, permanent, qui dure toute la vie.

Elle se révèle à nous dans sa pleine spontanéité; elle a

1. On a défini l’homme primitif « celui pour qui les données des sens •et les images l’emportent sur les conceptions rationnelles ». A ce compte, beaucoup de poètes, romanciers, artistes contemporains seraient des primitifs. L’état mental de l’individu humain ne suffit pas à cette détermination; il faut tenir compte aussi de l'a simplicité du milieu social.

son libre essor; elle peut créer sans imitation ni traditions elle n’est emprisonnée dans aucune forme convenue; elle est souveraine maîtresse. Comme l’homme primitif n’a nulle connaissance de la nature ni de ses lois, il n’hésitepas à donner un corps aux plus folles imaginations qui jaillissent dans son cerveau. Le monde n’étant pas pour lui un ensemble de phénomènes soumis à des règles, rien ne le limite ni ne l’entrave.

Ce travail de l’imagination pure, livrée à elle-même, non adultérée par l’intrusion et la tyrannie des éléments rationnels, se traduit sous une seule forme — la création du mythe, œuvre anonyme, impersonnelle, inconsciente, qui, tant que dure son règne, suffit à tout, renferme tout : religion, poésie, histoire, sciences, philosophie, législation.

Les mythes n’ont pas seulement l’avantage d’être l'incarnation de l’imagination pure; ils permettent de plus aux -psychologues de l’étudier objectivement. Grâce aux traaux du xix e siècle, ils offrent une matière presque inépui- / sable. Tandis que les âges précédents les ont oubliés, méconnus, défigurés et le plus souvent dédaignés comme des aberrations de l’esprit humain, indignes d’une heure depeine; de nos jours, il n’est plus nécessaire d’en montrer l’intérêt et l’importance, même pour la psychologie qui n’en a pourtant pas tiré tout le profit qu’elle pouvait.

Mais avant d'aborder l’étude psychologique de la genèseet de la formation des mythes, considérés comme une manifestation objective de l’imagination créatrice, il faut rappeller sommairement les hypothèses admises actuellement sur leur origine. On en trouve deux principales : l’une,, étymologique, généalogique ou linguistique; l’autre, ethno.psychologique ou anthropologique 1 .

1. Rappelons aussi la thèse évhémériste de Herbert Spencer, repriserécemmeut par Grant Allen : The Evolution of the idea of Gad (1897), qu L

La première dont le principal champion (non le seul) est Max Müller, soutient que les mythes sont issus d’une « maladie du langage » ; les mots deviennent des choses, « nomina numina ». Cette transformation est l'effet de deux •causes linguistiques principales. La polyonymie : plusieurs mots pour une seule chose; ainsi le soleil est désigné par plus de vingt termes dans les Védas; Apollon, Phaéton, Héraclès sont trois personnifications du soleil; Yarouna (la nuit) et Yama (la mort) expriment à l’origine la même •conception et sont devenus deux divinités distinctes. Bref, •chaque mot tend à devenir une entité ayant ses attributs •et sa légende propres. — L’homonymie : un seul mot pour plusieurs choses; le même terme « brillant » désignant l’aurore, une source, le printemps, etc.; autre •source de confusion. Ajoutons les métaphores prises au sens littéral, les jeux de mots, les contre-sens, etc.

Les adversaires de cette doctrine soutiennent que, dans la formation des mythes, les mots représentent à peine •cinq pour cent. Quoi qu’il en soit de cette assertion, l’explication purement philologique reste sans valeur pour la psychologie; elle n’est ni vraie ni fausse; elle ne résout pas le problème, elle passe à côté. Le mot n’est qu’une -occasion, qu’un véhicule : sans le travail de l’esprit qu’il suscite, rien ne changera. C’est d’ailleurs ce que Max Müller dui-même a reconnu récemment \

La théorie anthropologique, bien plus générale que la précédente, pénètre davantage jusqu’aux origines psycho-

•rapporte toutes les conceptions, religieuses et mythiques à une origine unique : le culte des morts.

1. « Lorsque j’ai tenté de caractériser brièvement la mythologie dans sa nature intime, je l’ai appelée maladie du langage plutôt que maladie de la pensée. L’expression était bizarre, mais d’une bizarrerie voulue, destinée à éveiller l’attention et à provoquer la controverse. Pour moi, le langage et la pensée sont inséparables, etc. » {Nouvelles éludes de Mythologie, trad. fr., p. 51).

logiques : elle nous ramène aux premières démarches de l’esprit humain. Elle considère le mythe non comme un accident de la vie primitive, mais comme une fonction naturelle, comme un mode d’activité propre à l’homme pendant une certaine période de son développement. Pl us tard les créations mythiques paraissent absurdes, souvent immorales, parce qu’elles sont des survivances d’une époque lointaine, conservées et consacrées par la tradition les habitudes, le respect de l’antiquité. D’après la définition qui me paraît la mieux adaptée à la psychologie, « le mythe est l’objectivation psychophysique de l’homme dans tous les phénomènes qu’il peut percevoir » 1 ; c’est une humanisation de la nature selon les procédés propres à l’imagination.

Ces deux doctrines sont-elles inconciliables? Il ne semble pas, à la condition de n’accepter la première que comme une explication partielle. En tout cas, les deux écoles s’accordent sur un point important pour nous : La matière des mythes est fournie par le spectacle des phénomènes naturels, en y comprenant les grands événements humains (naissance, maladies, mort, etc.) : c’est le facteur objectif. La création des mythes a sa raison d’être dans la nature de l’imagination humaine : c’est le facteur subjectif. On ne peut nier que la plupart des mythographes ont une inclination très marquée à accorder le plus d’importance au premier facteur : en quoi, ils manquent un peu de psychologie. Les retours périodiques de l’aurore, du soleil, de la lune et des étoiles, les vents et les orages agissent aussi, ensons-nous, sur les singes, les éléphants et autres animaux réputés les plus intelligents. Ont-ils inspiré des mythes? Tout au contraire, « la surprenante monotonie

Vignoli, Mito e Scienza, p. 27.

l’homme primitif et la. CRÉATION DES MYTHES 403

des idées que les diverses races se sont faites des causes dernières des phénomènes, de l’origine et de la destinée de l’homme, d’où il résulte que les innombrables mythes se réduisent à un très petit nombre de types » i , montre que c’est l’imagination humaine qui tient le principal rôle et qu’en somme, elle n’est peut-être pas aussi riche qu’on se plaît à le dire, qu’elle est même bien pauvre, comparée à la fécondité de la nature.

Étudions maintenant la psychologie de cette activité créatrice, en la réduisant à ces deux questions : Gomment se forment les mythes? Quelle marche suit leur évolution?

La psychologie de la genèse du mythe, du travail qui le fait éclore peut, théoriquement et pour la facilité de l’analyse, être ramenée à deux moments principaux : celui de la création proprement dite, celui de l’invention romanesque.

I. Le moment de la création suppose deux opérations inséparables, mais qu’il faut décrire séparément : la première consiste à tout animer, la seconde à tout qualifier.

Tout animer, c’est-à-dire à attribuer à toutes choses la vie et l’action, à se représenter tout comme vivant et agissant, même les montagnes, les pierres et autres objets incapables de mouvement. De cette tendance innée et irrésistible, il y a tant de preuves de fait qu’une énumération quelconque est inutile : cest la règle. Les témoignages recueillis par les ethnologistes, les mythographes, les voyageurs remplissent de gros volumes. Cet état d’eSpfit

1. Marillier, Préface à la traduction de Lang, Myths, riluàl and Religion.

n’appartient pas en propre aux âges lointains; il existe encore, il est contemporain, et pour le voir de ses yeux, il n’est pas nécessaire de s’enfoncer dans les pays vierges, car il s’en trouve de fréquentes survivances, même dans les pays civilisés : « En somme, dit Tylor, il faut tenir comme accordé que, pour les races inférieures de l’humanité, le soleil et les étoiles, les arbres et les rivières, les vents et les nuages deviennent des créatures animées qui vivent comme les hommes et les bêtes, remplissant leurs fonctions spéciales dans la création — ou bien encore que ce que l’œil humain peut atteindre n’est que l’instrument ou la matière dont dispose quelque être prodigieux, analogue à l’homme, qui se cache derrière les choses visibles. Les bases sur lesquelles reposent de telles idées ne peuvent être amoindries aux proportions d’une fantaisie poétique ou d’une métaphore mal comprise; elles s’appuient sur une vaste philosophie de la nature, certainement rude et primitive, mais conséquente et sérieuse » *.

La seconde opération de l’esprit, inséparable, comme nous l’avons dit, de la première, attribue à ces êtres imaginaires des qualités diverses, mais toutes importantes pour l’homme. Ils sont bons ou mauvais, utiles ou nuisibles, faibles ou puissants, cléments ou inexorables. On reste stupéfait devant la pullulation de ces génies sans nombre auxquels pas un phénomène naturel, pas un acte de la vie, pas une forme de maladie n’échappe, et ces croyances demeurent inébranlables même chez des tribus en contact avec de vieilles civilisations 2 . L’homme primitif vit et se meut dans les chimères incessantes de son imagination 3 .

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