‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 25 sur 72 · Voir Première partie : ch. III · texte numérisé non relu

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dues à des causes multiples qui ont orienté l’imagination tantôt clans un sens, tantôt dans l’autre. Signalons les principales : les caractères de la race, dont l’imagination est nette ou fluide, pauvre ou exubérante — le genre de vie, totalement sauvage ou affleurant à la civilisation — le milieu cosmique; la nature extérieure ne peut se réfléter dans le cerveau de l’Hindou comme dans celle du Scandinave, enfin cet ensemble de causes menues et imprévisibles que l’on résume sous le nom de hasard.

Les variables combinaisons de ces differents facteurs, avec influence de l’un ou de l’autre, expliquent la multiplicité des conceptions imaginatives du monde, en opposition avec l’unité et la simplicité des conceptions scientifiques.

La forme d’imagination qui nous occupe en raison de son caractère non individuel, anonyme, collectif, atteint un développement séculaire qu’on peut suivre dans ses phases successives d’ascension, d’apogée et de déclin. D’abord, est-elle nécessairement inhérente à l’esprit humain? Y a-t-il des races ou groupes d’hommes totalement dépourvus de mythes? question assez peu differente de celle si souvent posée : Y a-t-il des tribus totalement dépourvues de sentiment religieux? S’il est très douteux qu’il s’en trouve actuellement, il est probable qu’il en a été ainsi à l’origine, quand l’homme dépassait à peine le niveau de l’animalité (à moins qu’on n’admette avec Yignoli [ouv. cité, 23-24] que chez les animaux supérieurs on rencontre déjà des formes embryonnaires de l’animisme).

En tout cas, la création mythique apparut tôt. On peut l’inférer de l’insigne puérilité de certaines légendes. Des

sauvages qui n’ont pu se connaître — les Iroquois, les aborigènes de l’Australie, les naturels des îles Andaman — croyaient que la terre était d’abord sèche et stérile, toute l’eau ayant été avalée par une grenouille ou un crapaud gigantesque qu’on força à la vomir par des stratagèmes comiques. Ce sont des imaginations de petit enfant. Chez les Hindous, le même mythe prend une allure épique : le -dragon qui veille sur les eaux célestes dont il s’est emparé, est blessé par Indra après une lutte héroïque et les restitue à la terre.

Les cosmogonies, remarque Lang, fournissent un bon exemple du développement des mythes; il est possible de marquer des étages et échelons suivant le degré d’intelligence et de culture. Les naturels de l’Océanie croient que le monde a été créé et organisé par des araignées, des sauterelles, des oiseaux divers. Des peuples plus avancés voient dans ces animaux puissants des dieux déguisés (telles sont certaines divinités mexicaines). Plus tard enfin, toute trace d’animalité disparaît et le caractère du mythe est l’anthropomorphisme pur 1 . Kühn, dans un ouvrage spécial, a montré comment les stades successifs de l’évolution sociale s’expriment dans les stades successifs de la mythologie : mythes de cannibales, de chasseurs, de pasteurs, d’agriculteurs, de marins. En parlant de la sauvagerie pure, Max Müller admet au moins deux périodes (l’une panaryenne et l’autre indo-iranienne) antérieures à la période védique Au cours de cette évolution lente, le travail de l’imagination sort peu à peu de l’enfantillage, devient de plus en plus complexe, subtil et raffiné.

Dans la race aryenne, l’époque védique, malgré son ritualisme sacerdotal, est considérée comme le moment par

l’homme primitif et la création des mythes io^

excellence de la floraison mythique. « Le mythe, dit Taine, n’est point ici [dans les Védas] un déguisement, mais une expression; point de langage plus juste et plus souple; il laisse entrevoir ou plutôt il fait apercevoir les formes des nuages, les mouvements de l’air, les changements des saisons, tous les accidents du ciel, du feu, de l’orage; jamais la nature extérieure n’a rencontré une pensée aussi molle et aussi pliante pour s’y figurer avec l’inépuisable variété de ses apparences. Si ondoyante que soit la nature, cette imagination l’est autant *. » Elle anime tout : non seulement le feu en général (Agnij, mais les sept formes de la flamme, le bois qui l’allume, les dix doigts du sacrificateur, la prière elle-même et jusqu’à la balustrade qui enferme l’autel. C’est un exemple entre bien d’autres. —■ Les partisans de la théorie linguistique ont pu soutenir qu’à ce moment, chaque mot est un mythe, parce que chaque mot est un appellatif qui désigne une qualité ou un acte, transformés par l’imagination en substance. Max Müller a traduit une page d’Hésiode en substituant aux noms qui font images le langage analytique, abstrait, rationnel de nos jours : aussitôt toute la matière mythique s'évanouit. «Ainsi Séléné tient sous ses baisers Endymion endormi » devient cette formule sèche : Il fait nuit. Les plus habiles linguistes se déclarent souvent incapables de transposer la langue fluide de l’àge imaginatif en nos idiomes à notation algébrique 1 2 . La pensée par image ne peut à la fois rester ellemême et prendre un vêtement rationnel.

Cet état mental qui, dans le développement libre de l’imagination, marque l’apogée, ne se rencontre plus actuellement que chez les mystiques et quelques poètes.

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