‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 26 sur 72 · Nouveaux essais, p · texte numérisé non relu

Nouveaux essais, p

2. Voir dans Lang, p. 216, un passage du Rig Vricla avec quatre traductions totalement différentes de Wilson, Benfey, Langlois et Max Müller.

Le langage eri a aussi conservé de nombreux vestiges dans des locutions courantes, mais dont la signification mythique est perdue : Le soleil se lève, la mer est perfide, le vent est furieux, la terre a soif, etc.

A cette période triomphante, chez les races qui ont évolué, c’est-à-dire ont pu dépasser l’âge de l’imagination, succède la période descendante, de régression, de déclin. Pour la comprendre, pour en saisir le comment et le pourquoi, remarquons d’abord que les mythes sont réductibles à deux grandes catégories :

Les mythes explicatifs, nés de l’utilité, de la nécessité de connaître ; ils vont sabir une transformation radicale.

Les mythes non explicatifs, issus d’un besoin de luxe, du pur désir de créer : ceux-ci ne subiront qu’une transformation partielle.

Suivons-les dans l’accomplissement de leurs destinées.

1° Les mythes de la première catégorie qui répondent aux diverses formes du besoin de connaître pour agir en conséquence, sont de beaucoup les plus nombreux. — Le primitif est-il naturellement curieux? Cette question a été résolue diversement : ainsi Tylor dit oui, Spencer dit non. L’affirmation et la négation ne sont peut-être pas inconciliables, si l’on tient compte de la différence des races. A tout prendre et en général, il est difficile qu’il ne soit pas curieux; sa vie est à ce prix. Il est en présence de l’univers comme nous en face d un animal ou d’un fruit inconnu. Est-il utile ou nuisible? Il a d’autant plus besoin d’une conception du monde qu’il se sent dépendant de tout. Tandis que notre subordination à l’égard de la nature est limitée par la connaissance de ses lois, il est, lui, en raison de son animisme, dans la posture où nous sommes devant une assemblée de personnes qu’il faut rechercher ou éviter, se concilier ou fléchir. Il faut qu’il soit curieux pratiquement ,

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cela est indispensable à sa conservation. On a allégué l’indifférence du primitif pour les engins compliqués de la civilisation (un bateau à vapeur, une montre) : elle dénote non l’incuriosité, mais le défaut d’intelligence ou l’absence d’intérêt pour ce qu’il ne considère pas comme immédiatement utile à ses besoins.

Sa conception du monde est l’œuvre de l’imagination, parce que, pour lui, il n’y en a pas d’autre possible. Le problème se pose impérieusement, il le résout comme il peut : le mythe est une réponse à une multitude de besoins théoriques et pratiques. L’explication imaginative tient lieu pour lui de l’explication rationnelle qui n’est pas encore née, qui ne peut naître pour des raisons majeures : d’abord, la pauvreté de son expérience renfermée dans un cercle exigu, engendre une foule d’associations illégitimes, qui restent indissolubles en l’absence d’autres expériences qui les contredisent et les rompent; ensuite la faiblesse extrême de sa logique et notamment de son concept de la causalité qui, le plus souvent, se réduit à un post hoc , ergo profiter hoc. De là, la subjectivité foncière de son interprétation du monde. En somme, le primitif fait sans exception, sans réserves et avec des images ce que la science fait par exception, avec des réserves et par concepts — des hypothèses.

Les mythes explicatifs sont, comme on le voit, la condensation d’une philosophie pratique, proportionnée aux besoins de l’homme des premiers âges ou peu cultivés. Puis vient la période de transformation critique : substi tution lente et progressive d’une conception rationnelle du monde à la conception imaginative. Elle résulte d’un travail de dépersonnification du mythe qui dépouille peu à peu son caractère subjectif, anthropomorphique, pour devenir de plus en plus objectif, sans y réussir jamais complètement.

Cette transformation s’est opérée grâce à deux points d’appui principaux : l’observation méthodique et prolongée des phénomènes, qui suggère la notion objective de stabilité et de règle, opposée aux caprices de l’animisme (ex. les travaux des vieux astronomes de l’Orient); —la puissance croissante de la réflexion et de la rigueur logique, du moins chez les races bien douées.

Il n’entre pas dans notre sujet de retracer les péripéties de cette lutte séculaire où l’imagination, assaillie par une puissance rivale, perd peu à peu ses positions et sa prépondérance dans l’interprétation du monde. Quelques remarques suffiront.

A l’origine, le mythe se transforme en spéculation philosophique, mais sans disparaître totalement, comme cela se voit dans les spéculations mystiques des pythagoriciens, dans la cosmologie d’Empédocle régie par deux entités humanisées, l’Amitié et la Discorde : même pour Thalès, esprit positif qui observe, calcule les éclipses, le monde est plein de oxtuovsç, reste de l’animisme primitif; dans Platon, sans parler de sa théorie des Idées, l’emploi du mythe n’est pas seulement un jeu, mais une survivance.

Ce travail d’élimination, commencé par les philosophes, s’affirme davantage avec les premiers essais de science pure (les mathématiciens alexandrins; les naturalistes comme Aristote et quelques médecins grecs). Cependant on sait combien les conceptions imaginaires restent vivaces jusqu’au xvi e siècle dans la physique, la chimie, la biologie; on sait la lutte acharnée que les deux siècles suivants, ont livrée contre les qualités occultes et les méthodes sans rigueur : même de nos jours, Stallo a pu proposer d’écrire un traité « sur la mythologie dans la science ». Sans parler, pour le moment, des hypothèses admises comme' telles et en raison de leur utilité, il reste encore dans les.

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sciences bien des vestiges latents de l’anthropomorphisme primitif. Au commencement de ce siècle, on admettait plusieurs « propriétés de la matière » que l’on considère de nos jours comme de simples modalités de l’énergie. Mais cette notion dernière, expression de la permanence sous les diverses manifestations de la nature, n’est pour la science qu’une formule abstraite et symbolique : si on essaie de lui donner un corps, de la rendre concrète et représentable; alors, qu’on le veuille ou non, elle se résout dans le sentiment de l’effort musculaire, c’est-à-dire reprend un caractère humain. Sans produire d’autres exemples, on voit qu’au terme de cette régression lente, l’imagination n’est pas complètement annihilée, quoique elle ait dû reculer sans cesse devant une rivale plus solide et mieux armée.

2° Outre les mythes explicatifs, il y a ceux qui n’ont aucune prétention de ce genre, bien qu’ils aient pu être suggérés à l’origine par quelque phénomène de la nature animée ou inanimée. Ils sont beaucoup moins nombreux que les autres parce qu’ils ne répondent pas aux multiples nécessités de la vie. Tels sont les récils épiques ou héroïques, les contes populaires, les romans (qui se rencontrent déjà dans l’ancienne Egypte) : c’est la première apparition de cette forme de l’activité esthétique qui deviendra plus tard l’invention littérature. Ici, l’activité mythique ne subit ■qu’une métamorphose superficielle; le fond ne change pas. La littérature est une mythologie transformée et adaptée ■aux conditions variables de la civilisation. Si cette assertion paraît douteuse ou irrévencicuse, que l’on remarque ce qui suit :

Historiquement, (les mythes où ne figurent d’abord que •des personnages divins, sortent les épopées (hindoues, grecques, Scandinaves, etc.), où les dieux et les héros se confondent, vivent dans un même monde, sur un pied

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d’égalité; puis le caractère divin s’efface peu à peu; le mythe se rapproche des conditions ordinaires de la vie humaine, jusqu’à ce qu’il devienne roman romanesque et finalement réaliste.

Psychologiquement, le travail imaginatif qui a créé d’abord les dieux et les êtres supérieurs devant qui l’homme s’incline parce qu’il les a faits sans en avoir conscience, s’humanise de plus en plus en devenant conscient; mais ne peut cesser d’être une projection des sentiments, des idées, de la nature de l’homme en des êtres fictifs auxquels la croyance du créateur et de ses lecteurs confère uçe existence illusoire et momentanée. Les dieux sont devenus des poupées dont l’homme se sait le maître et qu’il traite à son gré. A travers les multiples techniques, esthétiques, recueils documentaires, reproductions de la vie sociale, l’activité créatrice du premier âge reste inaltérée dans son fond. La littérature est une mythologie déchue et rationalisée.

L’activité mythique des temps anciens existe-t-elle encore chez les peuples civilisés, — non modifiée comme dans la création littéraire, mais sous sa forme pure : œuvre non individuelle, collective, anonyme, inconsciente? Oui, dans l’imagination populaire lorsqu’elle crée les légendes. En passant des phénomènes de la nature aux personnages et événements historiques, l’imagination constructive prend une position un peu différente qu’on peut caractériser ainsi :

La légende est au mythe ce que l’illusion est à l’hallucination.

Le mécanisme psychologique est le même dans les deux cas. L’illusion et la légende sont des imaginations partielles, 1 hallucination et le mythe sont des imaginations

totales. L’illusion peut parcourir tous les degrés entre la perception exacte et l’hallucination; la légende peut parcourir tous les degrés entre l’histoire exacte et le pur mythe. Entre l’illusion et l’hallucination, la différence est quelquefois indiscernable ; de même quelquefois entre la légende et le mythe. L'illusion sensorielle se produit par une addition d’images qui transforment la perception ; la légende se produit aussi par une addition d’images qui changent le personnage ou l’événement historique. La seule différence est donc dans la matière élaborée qui est, dans un cas, une donnée des sens, un phénomène de la nature; dans l’autre cas, une donnée de l’histoire, un événement humain.

La genèse psychologique des légendes étant ainsi établie èn général, quels sont, d’après les faits, les procédés inconscients que l’imagination emploie pour les créer? On peut en distinguer deux principaux.

Le premier procédé est une fusion ou combinaison. Le mythe précède le fait ; le personnage ou l’événement historiques entrent dans le cadre d’un mythe préexistant. « Il faut que le moule mythique soit façonné avant qu’on y verse à l’état plus ou moins fluide le métal historique. » L’imagination avait créé une mythologie solaire, bien avant qu’elle s’incarnât chez les Grecs en Héraclès et ses exploits. « Il y a eu historiquement un Roland, peut-être un Arthur, mais la plupart des hauts faits que leur attribue la poésie du moyen âge avaient été accomplis longtemps auparavant par des héros mythiques dont on avait oublié jusqu’aux noms 1 . «Tantôt, l’homme est totalement noyé dans le mythe et devient absolument légendaire ; tantôt il n’emprunte qu’une auréole qui le transfigure. C’est exactement ce qui se passe dans le phénomène plus simple de l’illusion

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