CHAPITRE IV
Les formes supérieures de l’invention.
Nous passons du primitif à l’homme civilisé, de la création collective à la création individuelle dont il nous reste à étudier les caractères d’après les grands inventeurs qui nous les montrent en grossissement. Heureusement, nous pouvons nous dispenser de traiter la question tant discutée, nullement résolue, de la nature psychologique du génie. Comme on l’a fait remarquer précédemment, il entre dans sa composition d’autres facteurs que l’imagination constructive, quoique celle-ci ne soit pas la moindre. D’ailleurs, les grands hommes étant des exceptions, des anomalies ou, selon l’expression en vogue, « des variations spontanées », on peut se demander m limine si leur psychologie est explicable par quelques formules simples, comme pour la moyenne des hommes, ou si des monographies n’en apprennent pas plus long sur leur nature que des théories générales qui ne conviennent jamais à tous les cas. Donc, prenant le génie comme synonyme de grand inventeur, l’acceptant à titre de fait historique et psychologique, notre tâche se borne à essayer de dégager les caractères qui, d’après l’observation et l’expérience, paraissent lui appartenir en propre.
/ Laissant de côté les dissertations vagues ou les dithyrambes pour les théories à tendance scientifique sur la nature du génie, on rencontre d’abord celle qui lui attribue une origine pathologique. Indiquée dès l’antiquité (Aristote, Sénèque, etc.), ébauchée dans le rapprochement fait si fréquemment entre l’inspiration et la folie, à tra- . vers des timidités, des réserves, des affirmations partielles (Lélut), elle a atteint, comme on le sait, son expression complète dans la fameuse formule de Moreau de Tours : « Le génie est une névrose ». La névropathie était pour lui l’exaltation des propriétés vitales et par suite la condition la plus favorable à l’éclosion des créations géniales. Plus, tard, Lombroso, dans un livre qui fourmille en documents suspects ou manifestement faux, trouvant la théorie de son prédécesseur trop vague, prétendit, la préciser, en substituant à la névrose en général une névrose déterminée : l’épilepsie larvée. Les aliénistes, loin d’accepter cette opinion avec empressement, ont été acharnés à la combattre et à soutenir que Lombroso a tout compromis en voulant trop préciser. 11 y a, ont-ils dit, plusieurs hypothèses possibles : ou bien l'état névropathique est la cause directe et immédiate dont les facultés supérieures du génie sont l’effet; ou bien la supériorité intellectuelle par l’excès de travail et d’excitation qu’elle provoque est la cause des troubles névropathiques ; ou bien il n’y a entre le génie et la névrose aucun rapport de cause à effet, mais une simple coexistence, puisqu’il se trouve des névropathes très bornés et des hommes supérieurs sans tare nerveuse; ou bien les deux états, l’un psychique, l'autre physiologique, sont l’un et l’autre des effets; ils résultent de conditions organiques qui produisent, suivant les cas, le génie, la folie, divers troubles nerveux. Chacune de ces hypothèses peut alléguer des faits en sa faveur. Cependant il faut reconnaître que chez la plupart des hommes de génie, il se trouve tant de bizarreries, excentricités et désordres physiques de tout genre que la théorie pathologique conserve beaucoup de vraisemblance.
Restent les génies sains que, malgré beaucoup d’efforts et de subtilités, on n’a pas réussi à ramener à la formule précédente et qui ont permis d’édifier une théorie contraire. Récemment, Nordau, répudiant la doctrine de son maître Lombroso, a soutenu qu’il est aussi peu raisonnable de dire « le génie est une névrose », que « l’athlélisme est une cardiopathie », parce que beaucoup de gymnastes sont atteints d’une maladie de cœur. Pour lui « les éléments essentiels du génie sont le jugement et la volonté ». D’après cette définition, il établit parmi les hommes supérieurs la hiérarchie suivante : Au premier rang, ceux en qui le jugement et la volonté sont également puissants; hommes d’action qui font l’histoire du monde (Alexandre, Cromwell, Napoléon), ce sont les dompteurs d’hommes. Au second rang les génies de jugement, mais sans développement génial de la volonté (Pasteur, Helmholtz, Rôntgen), ce sont les dompteurs de la matière. Au troi-
sième rang, les génies de jugement sans volonté énergique : les penseurs et philosophes. Que faire alors des génies émotionnels : poètes, artistes? Ce n’est pas le génie au sens propre, « parce qu’il ne crée rien de nouveau et n’exerce pas d’influence sur les phénomènes s. __ Sans discuter la valeur de cette classification, sans examiner si même elle est possible, puisqu’il n’y a pas de commune mesure entre Alexandre, Pasteur, Spinoza et Shakespeare et si, au contraire, l’opinion commune n’a pas raison de mettre sur la même ligne les grands ci’éateurs quels qu’ils soient, uniquement parce qu’ils dépassent le niveau moyen, une remarque est indispensable : dans la définition précitée, la faculté créatrice par excellence, l’imagination, nécessaire à tous les inventeurs, est totalement omise. *
Cependant, on peut tirer quelque profit de cette répartition arbitraire. Bien qu’il soit impossible d’admettre que les « génies émotionnels * ne créent rien de nouveau et n’aient aucune influence -sociale, ils forment un groupe spécial. La création exige d’eux une excitabilité nerveuse et une prédominance des états affectifs qui deviennent rapidement morbides. Aussi ont-ils fourni à la théorie pathologique la plupart de ses preuves de fait. Peut-être serait-il nécessaire d’établir des distinctions entre les diverses formes de l’invention. Elles exigent des conditions organiques et psychiques assez différentes pour que les unes puissent profiter des dispositions morbides qui sont loin d’être utiles aux autres. Ce point mériterait une étude spéciale qui n’a pas été faite jusqu’ici.
^Nous réduirons à trois les caractères qui se rencontrent ordinairement chez la plupart des grands inventeurs. Aucun n’est sans exception.
I. La précocité qui est réductible à l’innéité. La tendance naturelle se manifeste dès que les circonstances le permettent; c’est le signe de la vraie vocation. Leur histoire à tous est la même; à un moment, l’étincelle jaillit; mais le cas n’est pas si fréquent qu’on le suppose. Les fausses vocations abondent. Si l’on déduit ceux qui sont entraînés par l’imitation, l’influence du milieu, les exhortations et les conseils, le hasard, l’attrait d’un profit immédiat.
l’aversion pour une carrière imposée qu’ils fuient pour adopter une contraire, restera-t-il beaucoup de vocations naturelles et irrésistibles?
On a vu précédemment (chap. n), que le passage de l’imagination reproductive à l’imagination constructive a lieu vers la fin de la troisième année. D’après quelques auteurs, cette période initiale serait suivie d’une dépression vers la cinquième année; puis la marche ascendante reprend son cours. Mais la faculté créatrice, selon sa nature et sa matière, se développe dans un ordre chronologique très net. Musique, arts plastiques, poésie, invention mécanique, imagination scientifique : tel est l’ordre ordinaire d’apparition.
' Dans la musique, sauf quelques enfants prodiges, on ne trouve guère de création personnelle avant douze ou treize ans. Comme exemple de précocité on peut citer : Mozart trois ans, Mendelssohn cinq ans, Haydn quatre ans, Ilændel douze ans, Weber douze ans, Schubert onze ans, Cherubini treize ans, et beaucoup d’autres. Les tardifs (Beethoven, Wagner, etc.) sont bien moins nombreux*.
Dans les arts plastiques, la vocation et l’aptitude à créer se manifestent sensiblement plus tard ; en moyenne vers la quatorzième année : Giotto dix ans, Yan Dyck dix ans, Raphaël huit ans, Guerchin huit ans, Greuze huit ans, Michel-Ange treize ans, A. Dürer quinze ans, Bernini douze ans; Rubens et Jordaens furent aussi des précoces.
Dans la poésie; on ne trouve pas d’œuvre ayant quelque valeur personnelle avant seize ans. C’est à cet âge qu’est mort Chatterton, exemple peut-être unique d’un poète si jeune ayant laissé quelque réputation. Schiller et Byron débutent aussi à seize ans. On sait d’ailleurs que
fine partie de ces chiffres et des suivants sont empruntés à OEIzelt- Newm, Ouv. cité, p. 70 sq. -
> les FORMES SUPÉRIEURES DE L’INVENTION 121 le talent des vers, au moins comme imitation, est fort précoce.
Dans les arts mécaniques, beaucoup d’enfants ont de bonne heure une remarquable aptitude à comprendre et à imiter. A neuf ans, Poncelet achetait une mauvaise montre pour l’étudier, puis il la démonta et la remonta correctement. Arago rapporte que, au même âge, Fresnel était appelé par ses camarades un « homme de génie », parce qu’il avait déterminé « par de véritables expériences la longueur et le calibre donnant la plus forte portée aux canons de sureau qui servent aux jeux des enfants, ainsi que les bois verts ou secs qui, dans la fabrication des arcs, ont le plus de solidité et de durée ». En général, l’âge moyen de l’invention mécanique est plus tardif et ne devance guère celui de la découverte scientifique.
La forme d’imagination abstraite qui est nécessaire à l’invention dans les sciences, n’a pas une grande valeur personnelle avant la vingtième année; pourtant il y en a bon nombre qui ont fait leurs preuves longtemps avant cet âge : Pascal, Newton, Leibniz, Gauss, A. Comte, etc. Presque tous sont des mathématiciens.
Ces diversités chronologiques résultent non du hasard, mais des conditions psychologiques nécessaires au développement de chaque forme d’imagination. On sait que l’acquisition des sons musicaux est antérieure à la parole ; beaucoup d’enfants peuvent répéter correctement une gamme avant de parler. Par contre, comme la dissolution suit l’ordre inverse de l’évolution, des aphasiques dénués des mots les plus usuels peuvent encore chanter. Les images sonores (musicales) s’organisent donc avant toutes les autres, et la puissance créatrice, lorsqu’elle agit dans ce sens, trouve de bonne heure des matériaux à sa disposition. —Pour les arts plastiques, un plus long apprentissage
est nécessairel’éducation des sens et des mouvements. Il faut s’habituer à voir les formes, les combinaisons de lignes et de couleurs et devenir apte à les reproduire, acquérir la dextérité manuelle. —La poésie et les premiers essais de romans supposent quelque expérience des passions de la vie humaine et une certaine réflexion dont l’enfant n’est pas capable. — L’invention dans les arts mécaniques requiert, comme dans les arts plastiques, l’éducation des sens et des mouvements, mais en sus le calcul, la combinaison rationnelle des agencements, l’adaptation rigoureuse aux nécessités pratiques. — Enfin, l’imagination scientifique ne peut rien sans un développement supérieur de la faculté d’abstraire qui se développe lentement. Les mathématiciens sont les plus précoces parce que leur matière est plus simple; ils n’ont pas besoin, comme dans les sciences expérimentales, d’une connaissance étendue des faits, qui ne s’acquiert qu’avec le temps.
A cette période de son développement, l’imagination est en grande partie imitation. Il faut expliquer ce paradoxe. Le créateur commence par imiter : c’est un fait si connu qu’il est inutile d’en fournir des preuves, et il souffre peu d’exceptions; l’esprit le plus original est d’abord, consciemment ou inconsciemment, le disciple de quelqu’un. C’est une nécessité. La nature ne lui donne qu’une chose : l’instinct créateur, c’est-à-dire le besoin de produire dans une direction déterminée. Ce facteur interne ne suffit pas. Outre que l’imagination ne dispose, à l’origine, que d’un matériel très exigu, il lui manque la technique, les procédés indispensables pour devenir une réalité. Tant que le créateur n’a pas trouvé la forme propre à traduire son invention, il faut bien qu’il l’emprunte à un autre; ses idees doivent subir la nécessité d’une hospitalité provisoire. Ce qui explique comment plus tard l’inventeur parvenu à
la pleine conscience de lui-même et à la maîtrise entière de ses procédés, rompt souvent avec ses modèles et brûle ce qu’il a d’abord doré.
II. Un deuxième caractère consiste dans la nécessité, la fatalité de la création. Les grands inventeurs ont conscience d’une tâche à accomplir; ils se sentent chargés d’une mission. On a sur ce point un grand nombre de témoignages et d’aveux. Dans les jours les plus sombres de sa vie, Beethoven poursuivi par l’idée du suicide écrivait : « L’art seul m’a retenu; il me semblait que je ne pouvais quitter le monde, avant d’avoir produit tout ce que je sentais en moi. » D’ordinaire, ils ne sont aptes qu’à une seule besogne : même quand ils ont une certaine souplesse, ils restent emprisonnés dans leur manière propre; ils ont leur marque (Michel-Ange); ou s’ils essaient de changer, s’ils tentent quelque infidélité à l’égard de leur vocation, ils tombent bien au-dessous d’eux-mêmes.
Ce caractère d’impulsion irrésistible qui fait que le génie crée non parce qu’il le veut, mais parce qu’il le doit, a été souvent assimilé à l’instinct. Cette opinion assez répandue a été examinée précédemment (Partie I, chap. u).Jr.3f;
Nous avons vu qu’il existe non pas un instinct'créateur en général, mais des tendances particulières, orientées dans un sens déterminé qui, à beaucoup d’égards, ressemblent à l’instinct. Il est contraire à l’expérience et la logique d’admettre que le créateur de génie puisse suivre une voie quelconque à son choix : thèse que Weismann, dans son horreur pour l’hérédité des qualités acquises (qui sont un mode de l’innéité), n’a pas craint de soutenir. Cela n’est vrai que du talent, œuvre de l’éducation et des circonstances. La distinction entre ces deux catégories de créateurs — les grands et les moyens — a été faite trop sou-
vent pour réitérer, quoiqu’il soit juste de reconnaître quelle n’est pas toujours facile dans la pratique, qu’il y a des noms qui laissent hésitants et qu’on classe un peu au hasard. Toutefois, le génie reste, comme le disait Schopenhauer, monstrum par excessum : l’excès de développement en un seul sens, l’hypertrophie d’une aptitude spéciale, les fait souvent, quant au reste, tomber au-dessous de la moyenne des hommes. Ceux même qui, par exception, ont fait preuve d’aptitudes multiples (Vinci, Michel- Ange, Gœthe, etc.) ont toujours une tendance prépondérante qui, dans l’opinion commune, les résume.
III. Un troisième caractère est Y individualisme net, tranché du grand créateur. Il est l’homme de son œuvre ; il a fait ceci ou cela : c’est sa marque. Il est « représentatif ». Pas de contestation sur ce point : ce qui est discuté, c’est l'origine non la nature de cet individualisme. La théorie darwinienne sur la toute-puissante action du milieu a conduit à se demander si le caractère représentatif des grands inventeurs vient d’eux-mêmes, d’eux seuls, ou s’il ne doit pas être cherché dans l’influence inconsciente de la race et de l’époque dont ils ne sont, à un moment donné, que des échantillons supérieurs.^Ce débat dépasse de beaucoup les limites de notre sujet. Décider si les changements sociaux sont dus surtout à l’influence accumulée de quelques individus et de leur initiative ou au milieu, aux circonstances, aux transmissions héréditaires, est un problème qu’il n’appas partient à la psychologie de résoudre. Toutefois, nous ne pouvons écarter totalement cette discussion, car elle touche aux sources mêmes de la création.
Le créateur génial est-il le plus haut degré de la personnalité ou une synthèse des masses, la résultante de luimême ou des autres, l’expression d’une activité individuelle
ou d’une activité collective? Bref, son caractère représentatif doit-il être cherché en lui ou hors de lui^ Les deux thèses ont, l’une et l’autre, des partisans autorisés.
/pour Schopenhauer, Carlyle (Heroworship), . Nietzsche, etc., le grand homme est un produit autonome, un être hors de pair, un. demi-dieu ( Uebermensch ). Il ne s’explique ni par l’hérédité ni par le milieu.
Pour d’autres, Taine, Spencer, Grant Allen, etc., l'important est dans la race et les conditions extérieures. Goethe soutenait que toute la lignée d’une famille se résume un jour dans l’un de ses membres et tout un peuple en un ou plusieurs hommes; pour lui, Louis XIY et Voltaire sont le roi et l’écrivain français par excellence. « Les prétendus grands hommes, dit Tolstoï, ne sont que les étiquettes de l’histoire; ils donnent leurs noms aux événements. »
Chaque parti explique les mêmes faits suivant son principe et à sa façon. Les grandes époques historiques sont riches en hommes supérieurs (Républiques grecques du iv e siècle avant J.-C.; République romaine, Renaissance, Révolution, etc). Pourquoi? Parce que, disent les uns, les époques tourmentées par le travail profond des masses rend cette éclosion possible. Parce que, disent les autres, cette éclosion modifie profondément l’état social et intellectuel des masses et en hausse le niveau. Pour les uns, le ferment est en bas; pour les autres, il est en haut.
Sans prétendre à trancher le débat, j’incline vers la thèse de l’individualisme pur et simple. Il me paraît bien difficile d’admettre que le grand créateur ne soit que la résultante de son milieu. Puisque cette influence agit sur beaucoup d’autres, il faut bien que chez les hommes supérieurs, il y ait un facteur personnel en sus % D’ailleurs, contre la théorie exclusive du milieu, on peut faire valoir ce fait très connu que la plupart des novateurs et inven-
teurs suscitent d abord de 1 opposition. On sait le mot invariable sur toute nouveauté : c’est faux ou mauvaispuis on l’adopte en déclarant que c’était connu depuis longtemps. Dans l’hypothèse de l’invention collective, il semble que la masse devrait acclamer les inventeurs, se reconnaître en eux, voir sa pensée confuse prendre une forme et un corps : or, le plus souvent c’est le contraire. Le misonéisme des foules me paraît l’un des plus forts arguments en faveur du caractère individuel de l’invention.
Sans doute, on peut distinguer deux cas : dans le premier, le créateur résume et traduit clairement les aspirations de son milieu; dans le second il est en opposition avec lui, parce qu’il le devance. Que de novateurs ont échoué, parce qu’ils sont venus trop tôt! Mais cette distinction ne pénètre pas jusqu’au fond de la question et ne suffit pas à la résoudre.
Laissons cette discussion que l’on ne peut guère trancher par des raisons péremptoires, à cause de sa complexité et essayons d’examiner objectivement le rapport entre la création et le milieu, pour voir en quelle mesure l’imagination créatrice, sans perdre son caractère individuel — ce qui est impossible — dépend de l’ambiance intellectuelle et sociale.
Si, avec les psychologues américains 1 , nous appelons la disposition à innover « une variation spontanée » (terme darwinien qui n’explique rien, mais qui est commode), on peut énoncer la loi suivante :
La tendance à la variation spontanée ( invention) est toujours en raison inverse de la simplicité du milieu.
Le milieu sauvage est par nature très simple et consé-
4 ; W. James, Essaya, p. 21S et suiv.; Jastrow, Psychological Review mai 1898, p. 307; J. Royce, Ibid., mars 1898; Baldwin, Social Interpréta tion , etc.
quemment homogène. Les races inférieures présentent un degré de différenciation bien moindre que les races supérieures; chez elles, comme le remarque Jastrow ( loc . cil la maturité physique et psychique est plus précoce et comme la période antérieure à l’âge adulte est l’époque plastique par excellence, cela diminue les chances d’écart du type commun. Aussi la comparaison entre les noirs et les blancs, entre les primitifs et les civilisés montre que, pour une population égale, la disproportion est énorme quant au nombre des novateurs.
Le milieu barbare est bien plus complexe et hétérogène; il contient tous les rudiments de la vie civilisée : par suite il favorise davantage les variations individuelles et est plus riche en hommes supérieurs; mais ces variations ne se produisent guère en dehors d’un champ assez restreint (politique, militaire, religieux). Aussi il m’est impossible d’admettre avec Joly (Psychologie des grands hommes) que ni les primitifs ni les barbares ne produisent d’esprits supérieurs, « à moins, dit-il, de désigner sous ce nom celui qui dépasse simplement ses congénères ». Mais y a-t-il un autre critérium que celui-là? je n’en vois pas. La grandeur est une idée toute relative; et à des êtres beaucoup mieux doués que nous, nos grands créateurs ne paraîtraient-ils pas très petits?
Le milieu civilisé exigeant la division du travail et par suite une complexité toujours croissante d’éléments hétérogènes, est une porte ouverte à toutes les vocations. Sans doute l’esprit social garde toujours quelque chose de cette tendance à la stagnation qui est la règle dans les sociétés inférieures ; il est plus favorable à la tradition qu’à l’innovation. Mais l’inéluctable nécessité d’une concurrence ardente entre les individus et les peuples est un remède naturel à ceLte inertie naturelle; elle favorise les variations
utiles. De plus, qui dit civilisation dit évolution; par suite les conditions dans lesquelles l'imagination s’exerce, changent de siècle. « Supposons, dit judicieusement Weismann, qu’aux îles Samoa naisse un enfant ayant le génie unique et extraordinaire de Mozart. Que pourrait-il? Tout au plus étendre la gamme de trois ou quatre tons à sept et créer quelques mélodies plus compliquées; mais il serait aussi incapable de composer des symphonies que l’eût été Archimède d’inventer une machine dynamo-électrique. » Combien de créateurs ont échoué parce que les conditions nécessaires à leurs inventions faisaient défaut! Roger Bacon •a entrevu plusieurs de nos grandes découvertes, Cardan le calcul infinitésimal, Yan Helmont la chimie, et l’on a pu écrire un livre sur les précurseurs de Darwin. Tout cela est bien connu, mais méritait d’être rappelé. On parle tant •du libre essor de l’imagination, de la toute-puissance du créateur, qu’on oublie les conditions sociologiques (sans parler des autres) dont ils dépendent à chaque instant. Si individuelle que soit la création, elle enveloppe toujours un coefficient social. En ce sens, nulle invention n’est personnelle au sens rigoureux; il lui reste toujours un peu de cette collaboration anonyme dont l’activité mythique, nous l’avons vu, est la plus haute expression.
En résumé, et quelles qu’en soient les causes, il y a une tendance universelle à la variation dans tout ce qui vit : végétaux, animaux, homme physique et mental. Le besoin d’innover n’en est qu’un cas particulier, rare dans les races inférieures, fréquent dans les races supérieures. Cette tendance à la variation est fondamentale ou légère.
Fondamentale, elle correspond au génie et survit par des procédés analogues à la sélection naturelle, c’est-à-dire par sa propre force.
Légère, elle correspond au talent, survit et prospère sur-
tout par l’aide des circonstances et de son milieu. Ici l’orientation vient du dehors non du dedans. Suivant que l’esprit de l’époque incline davantage vers la poésie ou la peinture, ou la musique, ou la recherche scientifique, ou l’industrie, ou l’art militaire, les esprits de second ordre sont entraînés dans le courant : ce qui signifie qu’une bonne partie de leur force est dans l’aptitude non à l’invention jriais à Yimitation.
La détermination des caractères propres au créateur génial a nécessité quelques remarques, épisodiques en apparence, sur l’action du milieu. Revenons à l’invention proprement dite.
Pour inventer, il faut toujours une disposition naturelle; quelquefois un hasard heureux.
La disposition naturelle doit être acceptée comme fait. Pourquoi l’homme crée-t-il? Parce qu’il est capable de former des combinaisons nouvelles d’idées. Si naïve que soit cette réponse, il n’y en a pas d’autres. La seule chose possible, c’est de tenter la détermination des conditions nécessaires et suffisantes pour produire ces combinaisons nouvelles : ce travail a été fait dans la première partie et il n’y a pas lieu d’y revenir. Mais il y a dans la création un autre aspect à considérer : son mécanisme psychologique et la forme de son développement.
Tout homme normal crée peu ou beaucoup. Il peut, dans son ignorance, inventer ce qui l’a été déjà mille fois; si ce n’est plus une création pour l’espèce, elle reste telle pour l’individu. On a dit à tort que l’invention « est une idée nouvelle et importante » : la nouveauté seule est essen-
Ribot. — Imagination créatrice. 9
tielle, c’est la marque psychologique; l’importance ou l’utilité sont accessoires, ce n’est qu’une marque sociale. On restreint donc indûment l’invention en ne l’attribuant qu’aux grands inventeurs. Toutefois, il ne s’agit que d’eux en ce moment et en eux le mécanisme de l’invention est plus facile à étudier.
Nous avons vu combien est fausse cette idée théorique,: qu’il y a toujours un coup d’inspiration subite, suivi d’une période d’exécution rapide ou lente. L’observation nous révèle au contraire des procédés multiples qui paraissent différer moins d’après la matière de l’invention que selon le tempérament individuel. Je distingue deux procédés généraux dont les autres ne sont que des variantes. Dans toute création, grande ou petite, il y aune idée directrice, un « idéal » (en prenant ce mot non au sens transcendant, mais comme synonyme de fin, but) — plus simplement : un problème à résoudre. La place de l’idée, du problème posé, n’est pas la même dans les deux procédés. Pour celui que j’appelle complet, elle est au commencement; pour celui que j’appelle abrégé, elle est au milieu. Il y a aussi d’autres différences que les tableaux suivants feront mieux comprendre.
1 er
Procédé (complet).