‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 29 sur 72 · PHASE · texte numérisé non relu

PHASE

3 e PHASE.

Idée (commencement).

Invention,

Vérification

Incubation spéciale

ou décou¬

ou application.

plus ou moins longue.

verte (fin).

L’idée sollicite l’attention et prend un caractère de fixité. La période d’incubation commence. Pour Newton, elle a duré dix-sept ans et au moment d’établir définitivement sa découverte par le calcul, il fut saisi d’une telle émotion qu’il dut confier à un autre le soin d’achever. Le mathématicien Hamilton nous dit que sa méthode des qua-

ternions jaillit un jour, toute faite, près d’un pont de Dublin : « En ce moment, j’avais le résultat de quinze années de travail. » Darwin amasse des matériaux durant ses voyages, observe longtemps les plantes et les animaux; puis, la lecture du livre de Malthus, faite par hasard, le frappe et fixe sa doctrine. Dans la -création littéraire et artistique, de pareils exemples abondent l . — La deuxième phase n’est qu’un moment, mais capital, celui de la trouvaille, où le créateur prononce son eùpvjxa. Avec elle, le travail est terminé en fait ou virtuellement.

2^ Procédé (abrégé).

' l re Phase. 2« PnASE. 3 e Phase.

Préparation générale Idée (commencement). Période de construction (état inconscient). Inspiration. et de

Éruption. développement.

Le second procédé est celui des esprits intuitifs. Tel paraît avoir été le cas de Mozart, d’E. Poë, etc. Sans essayer une énumération d’exemples qui serait longue, on peut dire que cette forme de la création comprend deux catégories : ceux qui sont mus par une poussée intérieure, par le coup brusque de l’inspiration; ceux qui sont illuminés soudainement par un hasard.

Entre les deux procédés, la différence est plutôt superficielle que foncière. Gomparons-les sommairement.

La première phase est chez les uns longue et pleinement consciente; chez les autres elle paraît nulle, égale à zéro; il n’en est rien, parce qu’il existe une disposition naturelle -ou acquise qui rétablit l’équivalence. « J’eus longtemps, disait Schumann, l’habitude de me torturer le cerveau, et

U Tel paraît le cas des Goncourt, de Pailleron, etc., d’après Binet et Passy : Psychologie des auteurs dramatiques dans l’Année psychologique , I, 96.

maintenant j’ai à peine besoin de me gratter le front. Tout yient naturellement 1 . »

La seconde phase est à peu près semblable dans les deux cas; elle n’est qu’un moment, mais essentiel : celui de la synthèse imaginative.

Enfin la troisième phase est très courte pour les uns, parce que le travail utile est fait et qu’il ne reste plus qu’à parachever ou vérifier; elle est longue pour les autres, parce qu’il faut passer de l’idée entrevue àla réalisation complète, et que le travail préparatoire fait défaut : en sorte que le second procédé de création n’est abrégé qu’en apparence.

Telles me paraissent les deux formes principales du mécanisme de la création. Ce sont des genres; ils comportent des espèces et des variétés qu’une étude patiente et. minutieuse des procédés propres aux divers inventeurs nous révélerai t. Je rappelle que ceci n’a pas la prétention d’être une monographie de l’invention, mais un essai 2 .

Les deux procédés ci-dessus décrits me paraissent correspondre en gros à la distinction souvent établie entre l’imagination intuitive, spontanée, et l’imagination combinatrice, réfléchie.

La forme intuitive, essentiellement synthétique, se rencontre surtout chez les imaginatifs purs, les enfants, les sauvages. L’esprit marche de l'unité aux détails. L’idée génératrice ressemble à ces concepts qui, dans les sciences, sont à grande portée, parce qu’ils condensent une généralisation riche en conséquences. Le sujet est d’abord embrassé

1. Cité par Àrréat, Mémoire et imagination, dlS (Paris, F. Alcan).

2. Paulhan {De l’Invention , Revue philosophique, décembre 189S, p. 590 sq) distingue trois sortes de développement dans l’invention : 1° spontané ou par raisonnement; l’idée directrice subsiste jusqu’au bout? 2° par transformation, qui comprend plusieurs évolutions contradictoires qui se succèdent et se remplacent par suite de modifications de< impressions et sentiments; 3° par déviation qui est un composé des deux précédentes formes.

d’un bloc ; le développement est organique et on peut le •comparer au processus embryologique qui fait sortir de l’ovule fécondé un être vivant, suivant une évolution rigoureuse, analogue à une logique immanente. On a souvent cité comme type de cette forme de création une lettre où Mozart expose son mode de composition. Récemment (et c’est pourquoi je ne la transcris pas), on l’a soupçonnée d’être apocryphe : je le regrette; elle méritait d’être authentique. Selon Goethe, YHamlet de Shakespeare n’a pu être créé que par le procédé intuitif, etc.

L’imagination combinatrice, discursive, marche des détails à l'unité vaguement entrevue. Elle débute par un fragment qui sert d’amorce et se complète peu à peu. Une aventure, une anecdote, une scène, une vision rapide, un détail suggérant une création littéraire ou artistique; mais la forme organique n’apparaît pas d’emblée. Dans les sciences, Eepler fournit un bon exemple de cette imagination combinatrice : on sait qu’il a consacré une partie de sa vie à essayer des hypothèses bizarres jusqu’au jour où ayant découvert l’orbite elliptique de Mars, tout son travail antérieur prit corps et s’organisa en système. Si l’on voulait user encore d’une comparaison embryologique, il faudrait la chercher dans les conceptions étranges de quelques ■cosmogonies antiques : elles croyaient que, du limon de la ferre, étaient sortis des membres et organes épars qui, par •une attraction mvstérieuse et un accident heureux, avaient fini par s’agglutiner et constituer des êtres vivants.

C’est une opinion accréditée, qu’entre ces deux procédés, l’un — le procédé abrégé ou intuitif — est supérieur à 1 autre. J’avoue avoir partagé ce préjugé; après examen, je le trouve douteux et même faux. U y a différence, non supériorité ou infériorité.

D’abord ces deux formes de la création sont nécessaires.

Le procédé intuitif peut suffire à une invention de courte haleine : une strophe, une nouvelle, un profil, un motif, un ornement, une petite combinaison mécanique, etc. : mais dès que l’œuvre exige du temps et un développement, le procédé discursif devient inévitable ; chez beaucoup d’inventeurs, on saisit aisément le passage de l’un à l’autre. Nous avons vu que chez Chopin « la création était spontanée, miraculeuse... quelle venait complète, soudaine »; mais G. Sand ajoute : « la crise passée, alors commençait le travail le plus navrant auquel j’aie assisté », et elle nous le montre, pendant des jours et des semaines, courant avec angoisse après les lambeaux de l’inspiration disparue. De même Goethe, dans une lettre à Ilumboldt sur son Faust qui l’a occupé pendant soixantes années, pleines d’interruptions et de lacunes : « La difficulté a été d’obtenir par la force de la volonté ce qui ne s’obtient à vrai dire que par un acte spontané de la nature. » Zola, d’après son biographe Toulouse, « imagine un roman, en partant toujours d’une idée générale qui domine l’œuvre; puis de déduction en déduction, il en tire les personnages et toute l’affabulation ».

En somme, l’intuition pure et la combinaison pure sont exceptionnelles : ordinairement, c’est un procédé mixte où l’un des deux éléments prévaut et permet de le qualifier. Si l’on remarque en outre qu’il serait aisé de grouper sous les deux rubriques des noms dè premier ordre, on conclura que la différence est tout entière dans le mécanisme, non dans la nature de la création, par suite accessoire — et que cette différence est réductible à des dispositions naturelles que l’on peut opposer comme il suit :

Esprits primesautiers, Esprits à développement logique,

Qui excellent dans la conception, Quiexcellentdans le développement.

Qui donnent à peu près tout d’un Rôle prépondérant de la patience, bloc.

Travail surtout inconscient, Travail surtout conscient,

Actions brusques. ' Actions lentes.

« Si l’on élevait des monuments aux inventeurs dans les arts et dans les sciences, il y aurait moins de statues pour les hommes que pour les enfants, les animaux et surtout la fortune. » Ainsi s’exprimait Turgot, .l’un des plus sages philosophes du siècle dernier. L’importance de ce dernier facteur a été bien surfait. Hasard peut s’entendre en deux sens, l’un général, l’autre restreint.

1? Au sens large, le hasard dépend de circonstances tout intérieures et purement psychiques. On sait que l’une des meilleures conditions pour inventer, c’est l’abondance des matériaux, l’expérience accumulée, le savoir, qui augmentent les chances d’associations d’idées nouvelles. On a pu même soutenir que la nature de la mémoire implique l’aptitude à créer dans une direction spéciale. Les aveux des inventeurs ou de leurs biographes ne laissent aucun doute sur la nécessité d’un grand nombres d’esquisses, essais, ébauches préalables, qu’il s’agisse d’industrie, de commerce, d’une machine, d’un poème, d’un opéra, d’un tableau, d’un édifice, d’un plan de campagne, etc. « Le génie de la découverte, dit Jevons, dépend du nombre de ces notions et aperçus de hasard qui visitent l’esprit du chercheur. Être fertile en hypothèses, telle est la première méthode pour trouver. » Il faut que le cerveau de l’inventeur soit plein de formes, de mélodies, d’agencements mécaniques, de combinaisons commerciales, de calculs, etc., suivant la nature de son œuvre; « mais il est bien rare que les idées que nous trouvons soient précisément celles que nous cherchions.... Pour trouver, il faut penser à côté » 1 . Piien de plus juste.

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