‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 30 sur 72 · I. P. Souriau, Théorie de VInvention, p · texte numérisé non relu

I. P. Souriau, Théorie de VInvention, p

le développement de l’imagination

Voilà le rôle du hasard à l’intérieur; il est incontestable, quoi qu’on en ait dit; mais il dépend finalement de l’individualité : c’est d’elle que surgit cette synthèse imprévue d’idées. L’abondance des idées-souvenirs (on le sait) n’est pas une condition suffisante pour créer; elle n’est pas môme une condition nécessaire. On a remarqué qu’une ignorance relative est quelquefois utile pour innover; elle favorise l’audace. 11 y a des inventions surtout scientifiques et industrielles, qui n’auraient pas été faites, si l’on avait été arrêté par les dogmes régnants et réputés inébranlables. L’inventeur était d’autant plus libre que souvent il les ignorait. Puis, comme il a bien fallu s’incliner devant le fait accompli, la théorie s’est élargie pour embrasser la découverte nouvelle et l’expliquer.

2'HLe hasard, au sens limité, précis, est un accident heureux qui suscite l’invention; mais lui attribuer la meilleure part est une vue partielle, erronée. Ici, ce qu’on nomme hasard est la rencontre et la convergence de deux facteurs; l’un interne (le génie individuel), l’autre externe (l’événement fortuit).

Il est impossible de déterminer tout ce que l’invention doit au hasard entendu en ce sens. Dans l’humanité primitive, son influence a dû être énorme : l’emploi du feu, la fabrication des armes, des ustensiles, la fonte des métaux : tout cela est issu d’accidents aussi simples que la chute d’un arbre sur une rivière suggérant la première idée d’un pont.

Dans les temps historiques et à s’en tenir simplement à 1 époque moderne, le recueil de faits authentiques ferait un gros volume. Qui ne connaît la pomme de Newton, la lampe de Galilée, la grenouille de Galvani? Huyghens déclarait que sans un concours imprévu de circonstances, l’invention du télescope exigeait « un génie surhumain » (on sait

qu’elle est due à des enfants qui jouaient avec des verres dans l’atelier d’un opticien). Schünbein trouve l’ozone, grâce à l’odeur phosphorique de l’air traversé par des étincelles électriques. Les découvertes de Grimaldi et de Fresnel sur les interférences, celles de Faraday, d’Arago, de Foucault, de Fraunhofer, de Kirchoff et de centaines d’autres ont dû quelque chose au hasard. On dit que la vue d’un crabe suggéra à Watt l’idée d’une ingénieuse machine. C’est aussi au hasard que beaucoup de poètes, romanciers, auteurs dramatiques, artistes, ont dû le meilleur de leur inspiration : la littérature et les arts abondent en personnages fictifs dont on connaît l’origine réelle.

Voilà pour le facteur externe, fortuit. Son rôle est clair; celui du facteur interne l’est moins; il n’apparaît pas au vulgaire, il échappe à l’irréflexion. Pourtant il est capital. Le même événement fortuit passe devant des millions d’hommes sans rien susciter, (jue de Pisans avaient vu la lampe de leur Dôme avant Galilée ! Ne trouve pas qui veut. Le hasard heureux n’arrive qu’à ceux qui le méritent. Pour en profiter, il faut d’abord l’esprit d’observation, l’attention en éveil qui isole et fixe l’accident; ensuite, s’il s’agit d’inventions scientifiques ou pratiques, la pénétration qui saisit les rapports et établit des rapprochements imprévus; s’il s’agit de productions esthétiques, l’imagination qui construit, organise, donne la vie.

Sans insister sur une vérité évidente, quoique souvent méconnue, on doit conclure que le hasard est une occasion non un agent de création..

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