‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 31 sur 72 · CHAPITRÉ V · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ V

Loi du développement de l’imagination.

L’imagination, si souvent nommée « une faculté capricieuse », est-elle soumise à quelque loi? Ainsi posée la question est trop simple et il faut préciser.

Comme cause directe d’invention, grande ou petite, l’imagination agit sans déterminisme assignable : c’est en ce sens qu’on l’appelle une spontanéité — terme vague que nous avons essayé d’éclaircir. Son apparition n’est réductible à aucune loi; elle résulte de la convergence, souvent fortuite, des divers facteurs précédemment étudiés.

Ce moment d’origine mis à part, la puissance d’invention, considérée dans son développement individuel et spécifique, paraît-elle suivre une loi? ou, si ce terme semble trop ambitieux, présente-t-elle dans son évolution quelque régularité saisissable? — L’observation dégage une loi empirique, c’est-à-dire extraite directement des faits dont elle n’est que la condensation, la formule abrégée. On peut l’énoncer ainsi :

L imagination créatrice , dans son développement complet , parcourt deux périodes séparées par une phase critique : une période d autonomie ou d’efflorescence, un moment

critique, une période de constitution définitive qui présente plusieurs aspects.

Cette formule n’étant qu’un résumé de l’expérience, doit être justifiée et expliquée par elle. Pour cela, nous pouvons emprunter les faits à deux sources distinctes : le développement de l’individu qui est le plus sûr, le plus net, le plus facile à observer; le développement de l’espèce (ou historique), en raison du principe admis que la phylogenèse et l’ontogenèse suivent généralement la même marche.

Première période. Elle nous est connue; c’est l’àge de l’imagination. Chez l’homme normal, elle commence vers trois ans, embrasse l’enfance, l’adolescence, la jeunesse; tantôt plus longue, tantôt plus courte. Le jeu, l’invention romanesque, la conception mythique et fantaisiste du monde la résument d’abord; puis, chez la plupart, l’imagination dépend de l’influence des passions et surtout de l’amour sexuel. Longtemps, elle reste pure de tout élément rationnel.

Cependant, peu à peu celui-ci se fait sa place. La réflexion (en résumant sous ce nom le travail de l’esprit) naît assez tard, grandit lentement et, à mesure qu’il s’affirme, influe sur le travail imaginatif et tend à le réduire. Cet antagonisme naissant est représenté dans la figure ci-après :

La courbe I M est celle de l’imagination pendant cette première période. Elle s’élève d’abord assez lentement; puis atteint une ascension rapide et se maintient à une hauteur qui marque son apogée sous cette forme primitive. La ligne ponctuée R x, figure le développement rationnel

qui commence plus tard, marche avec beaucoup plus de lenteur, mais progressivement arrive en x au niveau de la courbe imaginative. Les deux formes intellectuelles sont en présence comme deux puissances rivales. La portion Mx de l’ordonnée marque le début de la deuxième période.

Deuxième période. C’est une phase critique de longueur indéterminée, en tout cas, toujours beaucoup plus courte que les deux autres. Ce moment de crise ne peut être caractérisé que par ses causes et ses résultats. Elle a pour causes, dans l’ordre physiologique, la formation d’un organisme et d’un cerveau adultes; dans l’ordre psychologique, l’antagonisme entre la subjectivité pure de l’imagination et •l’objectivité des procédés rationnels : on pourrait dire, sous une autre forme, entre l’instabilité et la stabilité mentales. Quant aux résultats, ils n’apparaissent que dans la troisième période, résultat de cette phase obscure de métamorphose.

Troisième période. Elle est définitive; d’une manière ou d’une autre et à un degré quelconque, l’imagination e'st rationalisée : mais cette transformation n’est pas réductible à une formule unique.

1° L’imagination créatrice déchoit (comme cela est indiqué dans la figure où la courbe imaginative M N' descend rapidement vers la ligne d’abscisse, sans jamais l’atteindre). C est le cas le plus general; seuls les imaginatifs

vrais font exception. On entre peu à peu dans le prosaïsme de la vie pratique, c’est la chute de l’amour qu’on traite en chimère, on enterre ses rêves de jeunesse, etc. Ceci est une régression, non une fin; car l’imagination créatrice ne disparaît complètement chez aucun homme; seulement elle devient un accident.

2° Elle se maintient, mais en se transformant; elle s’adapte aux conditions rationnelles : ce n’est plus l’imagination pure, elle devient une forme mixte (ce qui est indiqué dans la figure par l’aceollement des deux lignes, imaginative MN et rationnelle XO). Tel est le cas des imaginatifs vrais, chez qui la puissance d’invention reste longtemps jeune et vivace.

Cette période de maintien, de constitution définitive avec transformation rationnelle, présente plusieurs cas.

D’abord — et c’est le plus simple — la transformation à, forme logique. Le pouvoir créateur qui s’est révélé dans la première période reste constant avec lui même et suit toujours la même voie. Tels sont les inventeurs précoces, ceux dont la vocation a paru tôt et n’a jamais dévié. L’invention dépouille son caractère enfantin ou juvénile pour devenir virile; il n’y a pas d’autres changements. Comparez les Brigands de Schiller écrits avant vingt ans au Wallenstein qui date de sa quarantième année; ou les vagues ébauches de J. Watt adolescent aux inventions de l’âge adulte.

Un autre cas est la métamorphose ou déviation du pouvoir créateur. On sait combien d’hommes ayant laissé un grand nom dans les sciences, la politique, l’invention mécanique ou industrielle ont débuté par des essais médiocres dans la musique, la peinture et surtout la poésie, le théâtre, le roman. La poussée imaginative n’a pas trouvé sa voie du premier coup ; elle imitait en espérant inventer. Ce qui a

été dit plus haut sur les conditions chronologiques du développement de l’imagination nous dispense d’insister. Le besoin de créer a suivi d’abord la ligne de moindre résistance où il trouvait quelques matériaux préparés; mais pour arriver à la pleine conscience de lui-même, il lui fallait plus de temps, plus de connaissances, plus d’expériences accumulées.

On peut se demander si le cas inverse se rencontre, où l'imagination, au terme de cette troisième période, reviendrait aux dispositions du premier âge. Cette métamorphose régressive — car je ne puis la qualifier autrement — est rare, mais non sans exemples. Ordinairement, l’imagination créatrice, quand elle a traversé sa phase adulte, s’éteint par atrophie lente, sans subir de transformation. Cependant, je peux citer le cas d’un savant connu qui a débuté par le goût des arts (surtout plastiques), a traversé rapidement la littérature, a consacré sa vie aux sciences biologiques où il s’est fait une réputation très méritée; puis, sur le retour, s’est dégoûté totalement des recherches scientifiques, pour revenir à la littérature et finalement aux arts qui l’ont repris tout entier.

Enfin (car il y a bien des formes), chez quelques-uns l’imagination,, quoique puissante, ne dépasse guère la première période, conserve toujours sa forme juvénile, presque enfantine, à peine modifiée par un minimum de rationalité. Remarquons qu’il s’agit ici non de l’ingénuité de caractère propre à quelques inventeurs qui les fait appeler <r de grands enfants », mais de la candeur, de l'ingénuité inhérentes à l’imagination elle-même. Cette forme exceptionnelle n’est guère conciliablê qu’avec la création esthétique. Ajoutons l’imagination mystique. Elle fournirait des exemples, moins dans ses conceptions religieuses qui sont sans contrôle que dans ses rêveries à visée scientifique. Des mystiques contemporains ont inventé des applications du monde qui nous ramènent à la mythologie des premiers âges. Cette enfance prolongée de l’imagination qui est, en somme, une anomalie, produit des curiosités plutôt que des œuvres.

A cette troisième période du développement de l’imagination apparaît une loi secondaire, subsidiaire : celle de la complexité croissante ; elle suit une marche progressive du simple au complexe. A vrai dire, ce n’est pas une loi de 1 imagination proprement dite, mais du développement

rationnel qui influe sur elle par contre-coup : c’est une loi de l’esprit qui connaît non qui imagine.

Il est inutile de montrer que la connaissance théorique et pratique se développe suivant une augmentation en complexité. Or, dès que l’esprit distingue nettement entre le possible et l’impossible, entre le chimérique et le réel (ce qui manque à l’enfant et au primitif), dès qu’il a contracté des habitudes rationnelles, qu’il a subi une discipline dont l’influence est ineffaçable, l’imagination créatrice est soumise, bon gré mal gré, à des conditions nouvelles; elle n’est plus maîtresse absolue d’elle-même, elle a perdu l’audace de son enfance et subit les règles de la pensée logique qui l’entraîne dans son mouvement. Sauf les exceptions signalées plus haut — encore ne sont-elles que partielles — le pouvoir créateur dépend de la faculté de connaître qui lui impose sa forme et la loi^de son développement. Dans la littérature et les arts, la comparaison entre la simplicité des créations primitives et la complication des civilisations avancées est devenue un lieu commun. Dans l’ordre pratique, technique, scientifique, social, plus on avance, plus il faut savoir pour créer, sans quoi on répète en croyant inventer.

Considéré historiquement, dans l’espèce, le développement de l’imagination suit la même marche que dans l’individu. On nous dispensera d’insister : ce serait reprendre sous une forme plus vague ce qui vient d’être dit. Il suffira de quelques rapides indications.

Yico — dont le nom mérite d’être rappelé ici, parce qu’il a vu, le premier, le parti qu’on peut tirer des mythes

pour l’étude de l’imagination — divisait le cours de l’humanité en trois âges successifs : divin ou théocratique, héroïque ou fabuleux, humain ou historique; après quoi le cycle recommence. Bien que cette conception trop hypothétique soit aujourd’hui oubliée, elle suffit à notre dessein. Qu’est-ce, en effet, que ses deux premiers âges qui ont été partout et toujours les stades précurseurs et préparateurs de la civilisation, sinon la période triomphante de l’imagination? Elle a produit les mythes, les religions, les légendes, les récits épiques et guerriers, les monuments fastueux élevés en l’honneur des dieux et des héros. Beaucoup de nations, dont l’évolution a été incomplète, ne l’ont pas dépassée.

Prenons la question sous une forme plus précise, plus restreinte, mieux connue : l’histoire du développement intellectuel en Europe depuis la chute de l’empire romain. Elle présente très nettement nos trois périodes.

Personne ne contestera la prépondérance de l’imagination au moyen âge : intensité du sentiment religieux, épidémies de superstition sans cesse renaissantes, institution de la chevalerie avec tout ce qui s’y rattache, poésies héroïques, romans chevaleresques, cours d’amour, efflorescence de l’art gothique, prélude à la musique moderne, etc. Par contre, pendant cette période, la quantité d’imagination appliquée à l’invention pratique, industrielle, commerciale est faible. La culture scientifique, consignée dans des grimoires latins qui ne sont lus que des clercs, est faite partie de traditions antiques, partie de chimères : ce que ces dix siècles ont ajouté aux sciences positives est presque nul. Notre figure, avec ses deux courbes, l’une imaginative, l’autre rationnelle, convient donc aussi bien au développement historique qu’à, l’évolution individuelle, pendant cette première période.

Personne ne contestera non plus que la Renaissance est un moment critique, une période de transition et de transformation analogue à celle que nous avons signalée dans l'individu, où, devant l’imagination, se dresse une puissance rivale.

Enfin, on admettra sans contestation que pendant la période moderne, l’imagination sociale s’est en partie amortie, en partie rationalisée, sous l’influence de deux principaux facteurs : l’un scientifique, l’autre économique. D’une part, le développement des sciences; d’autre part, les grandes découvertes maritimes, en suscitant l’invention industrielle et commerciale, ont donné à l’imagination une activité nouvelle; il s’est produit des points d’attraction qui l’ont entraînée dans d’autres voies, lui ont imposé d’autres formes de création qu’on a souvent oubliées ou méconnues et que nous aurons à étudier dans la troisième partie.

Ruot. — Imagination créatrice.

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