TROISIÈME PARTIE
PRÉLIMINAIRES
Après avoir étudié l'imagination créatrice dans ses éléments constitutifs et dans son développement, nous nous proposons de décrire ses principales formes, dans cette dernière partie qui ne sera plus analytique ni génétique, mais concrète. Que le lecteur ne craigne pas les redites ; notre sujet est assez complexe pour qu’on puisse le traiter une troisième fois, sans se répéter.
Le mot « imagination créatrice », comme tous les termes généraux, est une abréviation et une abstraction. Il n’y a pas d’imagination en général, mais des hommes qui imaginent et le font diversement : en eux est la réalité. Ces diversités dans la création, si nombreuses qu’elles soient, doivent être réductibles à quelques types qui sont les variétés de l’imagination, et la détermination de ces variétés est tout à fait analogue à celle des caractères par rapport à la volonté. En effet, quand on a fixé les conditions physiologiques et psychologiques de l’activité volontaire, on n’a fait qu’une œuvre de psychologie générale : les hommes étant constitués diversement, leur manière d’agir porte l’empreinte de leur individualité ; il y a en chacun un facteur personnel (quelle qu’en soit la nature dernière) qui impose sa marque à la volonté et la fait énergique ou faible, rapide ou lente, stable ou instable, continue
ou intermittente. De même pour l’imagination créatrice. On ne peut la connaître complètement sans une étude de ses variétés, sans une psychologie spéciale dont les chapitres suivants sont un essai.
Comment déterminer ces variétés? Beaucoup seront enclins à admettre que le procédé est indiqué d’avance. N’a-t-on pas, suivant la prépondérance d’un groupe d’images, distingué des types visuels, auditifs, moteurs, mixtes? La voie n’est-elle pas tracée et ne suffit-il pas de marcher dans cette direction? Si naturelle que cette solution paraisse, elle est illusoire et ne peut conduire à rien. Elle repose sur l’équivoque du mot « Imagination » qui signifie tantôt la simple reproduction des images, tantôt l’activité créatrice, et par suite entretient cette opinion erronée, que, dans l’imagination créatrice, les images — purs matériaux —- sont l’essentiel. Sans doute, les matériaux ne sont pas un élément négligeable ; mais, seuls, ils ne peuvent nous révéler les espèces et variétés qui ont leur origine dans une tendance de l'esprit antérieure et supérieure. Nous verrons dans la suite que la même nature d’imagination constructive peut s’exprimer indifféremment par des sons, des mots, des couleurs, des lignes et même des nombres. Le procédé qui prétendrait fixer les diverses orientations de l’activité créatrice d’après la nature des images, n’irait pas plus au fond des choses qu’une classification des architectures suivant les matériaux employés (monuments en pierres, en briques, en fer, en bois, etc.), sans souci des différences de styles.
Ce procédé écarté, puisque la détermination doit être faite d après l’individualité de l’architecte, quelle méthode suivre? Le cas est plus embarrassant encore que pour 1 étude des caractères. Quoique divers auteurs aient traité ce dernier sujet (nous l’avons essayé ailleurs), aucune des
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loi
classifications proposées n’est acceptée universellement. Cependant, malgré leurs désaccords, elles coïncident sur plusieurs points, parce qu’elles ont l’avantage de reposer sur une base commune : les grandes manifestations de la nature humaine : sentir, agir, penser. Dans notre sujet, je ne découvre rien de semblable et je cherche en vain un point d’appui. On classe d’après des attributs dominateurs essentiels; or, pour les variétés de l’imagination créatrice, quels sont-ils?
À la vérité, on pourrait, comme nous l’avons dit plus haut, distinguer deux grandes classes : les intuitifs, les combinateurs. On pourrait, d’un autre point de vue, distinguer d’une part l’invention à libre essor (esthétique, religieuse, mystique), et d’autre part l’invention à déterminisme plus ou moins strict (mécanique, scientifique, commerciale, militaire, politique, sociale). Mais ces divisions, trop générales, ne conduisent à rien. Une classification véritable doit entrer en contact avec les faits et celle-ci plane trop haut.
Laissant donc à d’autres, plus habiles ou plus heureux, le soin d’une détermination rationnelle et systématique (si elle est possible), nous essaierons simplement de distinguer et de décrire les principales formes telles que l’expérience nous les donne, en insistant sur celles qu’on a oubliées ou méconnues. Ce qui suit n’est donc ni une classification ni même une énumération complète.
Nous étudierons d’abord deux formes générales de l’imagination créatrice — plastique, diffluente — puis des formes spéciales, déterminées par leur matière et leur objet.
Wundt dans un passage peu remarqué de la Psychologie physiolo- .gique, a tenté de déterminer la composition des « principales formes de talent » qu’il réduit à quatre.
Le premier élément est l’imagination. Elle peut être intuitive;
« c’est celle qui conrère aux représentations une netteté d’intuition saisissante. * — ou bien combinatrice ; alors « elle opère sur des combinaisons multiples de représentations ». Un développement très marqué dans les deux directions à la fois est rare: l’auteur en donne les raisons.
Le second élément est l’entendement {Vers!and). Il peut être inductif c’est-à-dire enclin à colliger les faits pour en tirer des généralisations, — ou bien déductif, prenant des concepts généraux et des règles pour en tirer les conséquences.
Si l’imagination intuitive est combinée avec l’esprit inductif , on a le talent d’observation du naturaliste, du psychologue, du pédagogue de l’homme pratique.
Si l'imagination intuitive se rencontre avec l’esprit déductif, on a le talent d’analyse du naturaliste systématique, du géomètre. Chez Linné, Cuvier, l’élément intuitif prédomine; chez Gauss, l’élément analytique.
L’imagination combinatrice jointe à l’esprit inductif constitue i le talent de l’invention proprement dite », dans l’induslrie, dans la technique des sciences: elle donne à l’artiste et au poète le pouvoir de composer leurs œuvres.
L’imagination combinatrice plus l’esprit déductif donnent le talent spéculatif du mathématicien et du philosophe: la déduction prédomine chez le premier, l'imagination chez le second.