‹ Essai sur l'imagination créatriceChapitre 35 sur 72 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LMmagination diffluente.

L’imagination diffluente est encore une forme générale, mais qui se pose en antithèse complète avec la précédente. Elle consiste en images à contours vagues, indécis, qui sont évoquées et liées suivant les modes les moins rigoureux de l’association. Elle présente donc aussi deux choses à considérer : la nature des images, celle des associations.

1° Elle n’emploie ni les images nettes, concrètes, tout imprégnées de réalité, de l’imagination plastique, ni les représentations demi-schématiques de l’imagination rationnelle; mais celles qui sont à mi-chemin dans cette échelle ascendante et descendante qui va des perceptions aux concepts. Toutefois, cette détermination est insuffisante et l’on peut préciser. L’analyse, en effet, découvre une certaine catégorie trop méconnue d’images, que j’appelle des abstraits émotionnels et qui sont la matière propre de l’imagination diffluente. Ces images se réduisent à quelques qualités ou attributs des choses, tenant lieu de la totalité et qui sont choisis entre les autres pour des raisons diverses,

mais dont l’origine est affective. On comprendra mieux leur nature par le rapprochement qui suit.

L’abstrait intellectuel ou rationnel résulte du choix d’un caractère fondamental — au moins principal ; — il devient le substitut de tout le reste qui est omis. Ainsi, l’étendue ou la résistance ou l’impénétrabilité, représentent par simplification et abréviation ce que nous appelons matériel.

L’abstrait émotionnel, lui, résulte de la prédominance constante ou momentanée, d’un état affectif. Un aspect quelconque d’une chose, essentiel ou non, surgit en relief, uniquement parce qu’il est en relation directe avec la disposition de notre sensibilité, sans autre préoccupation : une qualité, un attribut sont choisis spontanément et arbitrairement, parce qu’ils nous impressionnent au moment actuel; en dernière analyse, parce qu’ils nous plaisent ou nous déplaisent en quelque manière. Les images de celte catégorie ont une marque « impressionniste ». Elles sont des abstraits, au sens rigoureux, c’est-à-dire des extraits, des simplifications de la donnée sensorielle. Elles agissent, moins par une influence directe que par évocation, suggestion, sous-entendus; elles laissent entrevoir, transparaître: on peut à juste titre les appeler des « idées crépusculaires ».

2° Quant aux formes d’association, aux rapports qui lient ces images, elles dépendent moins de l’ordre et de la connexion des choses que des dispositions changeantes de l’esprit : elles ont un caractère très marqué de subjectivité. Les unes dépendent du facteur intellectuel : les plus fréquentes reposent sur le hasard, sur des contiguïtés accidentelles et rares, sur des analogies lointaines et vacillantes; plus bas encore sur des assonances, allitérations. Les autres dépendent du facteur affectif et sont régies par la disposition du moment : les associations par contraste, surtout celles par

ressemblance à base émotionnelle qui ont été étudiées précédemment (l re partie, ch. n).

Ainsi l’imagination diffluente est, traits pour traits, le contraire de l’imagination plastique. Elle a un caractère général d’ intériorité , parce qu’elle est issue moins des sensations que des sentiments, souvent d’une simple et fugitive impression. Ses créations n’ont pas le caractère organique de l’autre, étant dépourvues d’un centre stable d’attraction; mais elles agissent par diffusion et enveloppement.

Par sa nature même, elle est exclue en droit sinon en fait de certains domaines; si elle s’y aventure, elle ne produit que des avortements. Ainsi, dans l’ordre pratique qui ne supporte ni les représentations vagues ni les constructions approximatives; dans l’ordre scientifique où l’imagination ne peut servir qu’à créer une théorie ou à inventer des procédés de découvertes (expériences, stratagèmes de raisonnement) : ces exclusions faites, il lui reste encore une fort belle part.

Passons rapidement sur quelques manifestations très fréquentes, très connues de l’imagination diffluente : ce sont des formes frustes où elle n’atteint pas son développement complet et ne peut donner la mesure de sa puissance.

1° La rêverie et les états qui s’en rapprochent. C’est peut-être l’échantillon le plus pur du genre; mais il reste embryonnaire.

2° L’esprit romanesque : ceux qui, en présence d’un événement quelconque ou d’une personne inconnue, spontanément, involontairement, malgré eux, construisent un roman de toute pièces. J’en donnerai plus loin des exemples d’après

les confidences écrites de plusieurs personnes 1 . Ils créent en ce qui concerne eux-mêmes ou les autres, un monde imaginaire qu’ils substituent au monde réel.

3° L’esprit chimérique. Ici nous sortons des formes frustes; l’imagination diffluente prend corps et s’affirme par sa permanence. Au fond, l’esprit chimérique, c’est l’esprit romanesque tendant à s’objectiver. L’invention qui n’était d’abord qu’une construction tout intérieure et reconnue pour telle, aspire à devenir extérieure, à se réaliser; et comme elle se hasarde dans un monde qui n’est pas le sien, qui exige les conditions rigoureuses de l’imagination pratique, elle échoue ou ne réussit que par chance et très rarement. A cette catégorie appartiennent ces inventeurs connus de tous, qui sont féconds en procédés pour enrichir eux ou leur pays par des entreprises agricoles, minières, industrielles, commerciales; les faiseurs d’utopies financières, politiques, sociales, etc. C’est une forme d’imagination orientée contre nature vers la pratique' 2 .

4° Le cadre s’élargit avec les mythes et conceptions religieuses : l’imagination à forme diffluente se trouve ici sur son terrain.

En s’appuyant sur la linguistique, on a soutenu récemment que, chez les Aryens au moins, l’imagination n’a créé à l’origine que des dieux d’un instant ( AugenblicksgOtter ) 3 . Chaque fois que l’homme primitif éprouvait, en

Page 1