CHAPITRE III
L’Imagination mystique.
L’imagination mystique a droit à une place d’honneur, étant la manifestation la plus complète et la plus hardie de l’invention purement théorique. Apparentée à l’imagination diffluente, surtout sous la forme affective, elle a pourtant ses caractères propres, spéciaux, que nous essaierons de dégager.
Le mysticisme repose essentiellement sur deux modes de la vie mentale : le sentiment, que nous n’avons pas à étudier; l’imagination qui, dans le cas présent, représente l’élément intellectuel. Que la portion de connaissance que cet état d’esprit comporte et admet, soit de nature imaginative et non autre, il est aisé de l’établir. En effet, le mystique considère les données des sens comme des apparences vaines, tout au plus comme des signes qui révèlent et souvent dérobent la réalité ; il ne trouve donc aucun appui ferme dans les perceptions. D’autre part, il répudie la raison raisonnante, il la tient pour une infirme qui s’arrête à moitié chemin; il ne déduit ni n’induit, il ne tire pas -de conclusions à la manière des hypothèses scientifiques. Reste donc qu’il imaginé, c’est-à-dire qu’il
réalise une construction en images qui est pour lui la connaissance du monde; et 1 imagination ne procède, ne peut procéder ici que ex analogia hominis.
Le fond de l’imagination mystique consiste en une tendance à incarner l'idéal dans le sensible, à découvrir une idée cachée dans tout phénomène ou événement matériel, à supposer dans les choses un principe surnaturel qui se révèle à qui sait le pénétrer. Son caractère fondamental dont tous les autres dérivent est donc un mode de penser symbolique : maisl’algébriste, lui aussi, pense par symboles et n’est pas pour cela un mystique. La nature de ce symbolisme doit donc être déterminée.
Pour cela, remarquons d’abord que nos images — en prenant ce mot dans son sens le plus large — se répartissent en deux groupes distincts :
1° Les images concrètes , d’acquisition primaire, qui sont des représentations à la première puissance, des résidus de nos perceptions, avec lesquelles elles ont un rapport direct et immédiat;
2° Les images symboliques (ou signes) d’acquisition secondaire, qui sont des représentations à la deuxième puissance, n’ayant avec les choses que des rapports indirects et médiats.
Fixons leurs différences par quelques exemples simples.
Les images concrètes sont : dans l’ordre visuel : le souvenir des figures, des monuments, des paysages, etc. ; — dans l’ordre auditif : le souvenir des bruits de la mer, du vent, d’une voix humaine, d’une mélodie, etc.; — dans 1 ordre moteur : les secousses qu’on ressent au repos
après avoir été secoue en mer, les illusions des amputés, etc.
Les images symboliques sont : dans l’ordre visuel : les mots écrits, les signes idéographiques, etc. ; — dans l’ordre auditif : les mots parlés ou images verbales; — dans l’ordre moteur : les gestes significatifs et mieux encore le langage digital des sourds-muets.
Psychologiquement, ces deux groupes ne sont pas de nature identique. Les images concrètes, résultent d’une persistance des perceptions et tirent d’elles toute leur valeur. Les images symboliques résultent d’une synthèse de l’esprit, d’une association de perception à perception, de perception à image ou d’image à image. Si elles n’ont pas la même origine, elles ne se perdent pas non plus de la même manière, comme cela est prouvé par de très nombreuses observations d’aphasie.
L’originalité de l’imagination mystique consiste en ceci : elle transforme les images concrètes en images symboliques et les emploie comme telles. Elle étend ce procédé même aux perceptions : en sorte que toutes les manifestations de la nature ou de l’art humain prennent une valeur de signes, de symboles. On en trouvera plus loin de nombreux exemples. Son mode d’expression est nécessairement synthétique. Par lui et par les matériaux dont elle use, elle diffère de l’imagination affective précédemment décrite; de l’imagination sensorielle qui se sert des formes, mouvements, couleurs, comme ayant une valeur propre; de l’imagination qui se développe en fonction des mots, par un procédé analytique. Elle a donc bien sa marque spéciale.
A ce caractère général — le symbolisme — d’autres se rattachent ou en dérivent :
1° Un caractère extérieur : la manière d’écrire et de
parler, la mode d’expression quel qu’il soit. « Le style qui domine chez les mystiques, dit Hartmann, est métaphorique à l’excès, tantôt plat et commun, plus souvent boursoufflé et emphatique. L’excès de l’imagination s’y accuse d’ordinaire dans la pensée et dans la forme qui la traduit... Un signe du mysticisme qu’on a cru pouA'oir prendre souvent comme un signe essentiel, c’est l’obscurité, l’inintelligibilité du langage : on le trouve chez presque tous ceux qui ont écrit'. » On peut ajouter que, même dans les arts plastiques, les symbolistes et décadents ont essayé dans la mesure possible des procédés qui indiquent, suggèrent, laissent transparaître au lieu de réaliser et de fixer : ce qui les rend peu accessibles au grand nombre.
Ce caractère d’obscurité tient à deux causes. D’abord, l’imagination mystique est guidée par la logique du sentiment qui est purement subjective, pleine de soubresauts, de secousses et de lacunes. Ensuite elle emploie la langue des images, surtout visuelles : langue dont l’idéal est le vague comme l’idéal de la langue verbale est la précision. Tout cela peut se résumer d’un mot : le caractère de subjectivité inhérent au symbole. En paraissant parler commetout le monde, le mystique se sert d’un idiome personnel : les choses devenant des symboles au gré de sa fantaisie, il n’use pas de signes à Valeur fixe et universellement admise. Rien d’étonnant si nous ne le comprenons pas.
2° Un extraordinaire abus de l 'analogie et de la comparaison sous ses diverses formes (allégorie, parabole, etc.) rconséquence naturelle d’un mode de pensée qui procède par symboles, non par concepts. On a dit avec raison « que la force unique qui féconde le vaste champ du mys-