Philosophie de l’inconscient, tome I, 2° partie, ch. ix
ticisme, c’est l’analogie 1 ». Un grand ennemi des mystiques, Bossuet, l’avait déjà remarqué : « L’un des caractères de ces auteurs, c’est de pousser à bout les allégories. » Imaginations ardentes, ayant à leur service des sens surexcités, ils prodiguent les métamorphoses et les figures, avec l’espoir d’expliquer les mystères du monde. On sait à quel travail d’invention les Védas, la Bible, le Coran et autreslivres sacrés ont donné lieu. La distinction entre le sens littéral et le sens figuré qui est l’arbitraire sans limites, a conféré aux commentateurs une liberté d’imaginer égale à celle des créateurs de mythes.
Tout cela est encore assez raisonnable; mais l’imagination livrée à elle-même n’a peur d’aucune extravagance. Après avoir torturé le sens des phases, l’imaginalif travaille sur les mots, travaille sur les lettres. Ainsi les Kabbalistes prenaient la première ou la dernière lettre des mots dont se compose un verset et en formaient un mot nouveau qui révélait le sens mystique; ou bien ils substituaient aux lettres dont les mots sont composés les nombres que ces lettres représentent dans le système de numération des Hébreux, pour en former les plus étranges combinaisons. Dans le Zohar, toutes les lettres de l’alphabet se présentent devant Dieu, chacune sollicitant d’être choisie comme élément créateur du monde.
Rappelons aussi la mystique des nombres, différente de l’imagination numérique précédemment étudiée. Ici, le nombre n’est plus le moyen que la pensée emploie pour se mouvoir dans le temps et l’espace; il devient un symbole et une matière à constructions chimériques. De là ces « nombres sacrés » qui pullulent dans les anciennes religions de l’Orient : 3, symbole de la triade; 4, symbole
1. J. Darmesteter, dans Récéjac, Essai sur les fondements de la connaissance mystique, p. 124. '
des éléments cosmiques; 7, représentant la lune et les planètes, etc. Outre ces significations fantaisistes, il y a des inventions plus compliquées : calculer d’après les lettres d’un nom, transformées en nombre, les années de vie d’un malade, les auspices d’un mariage, etc. La philosophie pythagoricienne, comme l’a indiqué Zeller, est la forme sys-, tématique de ce mysticisme mathématique pour qui les nombres sont, non les symboles de rapports quantitatifs, mais l’essence même des choses.
Ce symbolisme à outrance qui rend si fragiles les créations du mysticisme et qui ne donne en pâture à l’esprit que de l’entrevu, a pourtant une source indéniable d’énergie dans sa prestigieuse aptitude à suggérer. Sans doute, la suggestion existe aussi dans l’art, mais bien moindre, pour des raisons que nous allons indiquer.
3° Un autre caractère de l’imagination mystique est la nature et le degré de la croyance qui l’accompagne. Nous savons 1 que lorsqu’une représentation entre dans la conscience, même sous la forme d’un souvenir, d’une reproduction purement passive, elle apparaît d’abord et momentanément comme aussi réelle qu’une perception. Bien plus encore les constructions imaginatives. Mais cette illusion a des degrés et chez les mystiques elle atteint le maximum.
Dans l’ordre scientifique et pratique, le travail de l’imagination créatrice n’est accompagné que d’une croyance conditionnelle et provisoire. 11 faut que la construction en images justifie son droit à l’existence, pour le savant en expliquant, pour le praticien en prenant corps dans une invention qui sert, qui est adaptée à son but.
Dans l’*ordre esthétique, la création s’accompagne d’une
i. Voir la deuxième partie, ch. ji.
L’IMA.GINATI0N MYSTIQUE 191
croyance momentanée. La fantaisie, remarque Gross, est nécessairement liée à 1 apparence. Son caractère spécial ne consiste pas dans la seule liberté des images : ce qui la distingue de l’association et de la mémoire, c’est que ce qui est simplement représenté est tenu pour vrai. Il y a chez le créateur une illusion consciente (bewusste Selbsttaüschung)-, le plaisir esthétique est un état d’oscillation entre l’apparence et la réalité*.
L’imagination mystique suppose une croyance inconditionnelle et 'permanente. Les mystiques sont des croyants au sens complet; ils ont la foi. Ce caractère leur est propre et il a son origine dans l’intensité de l’état affectif qui suscite et soutient cette forme de l’invention. L’intuition ne devient objet de connaissance qu’en se revêtant d’images. On a beaucoup discuté sur la valeur objective des ces formes symboliques qui sont les matériaux de l’imagination mystique. Ce débat n’importe pas ici : mais nous pouvons faire cette remarque positive, que l’imagination constructive n’a jamais atteint la forme hallucinatoire aussi souvent que chez les mystiques. Les visions, les contacts, les voix extérieures, les voix du dedans et « sans paroles » que l’on considère actuellement comme des hallucinations psycho-motrices : tout cela se rencontre à chaque instant dans leurs œuvres, jusqu’à en devenir banal. Or, sur la nature de ces états psychiques, il n’y a que deux solutions : l’une naturelle que nous venons d’indiquer; l’autre surnaturelle (celle de la plupart des théologiens) qui tient ces phénomènes pour réels et révélateurs. Dans l’un et 1 autre cas, l’imagination mystique nous apparaît comme tendant naturellement vers l’objectivité; elle s’extériorise par un mouvement spontané qui la pose sur le même plan que la
i. Gross, Die Spiele der Thiere, 308-312.
réalité. Quelque conclusion qu’on adopte, nul type d’i ma . gination n’a au même degré ce don d’énergie et de permanence dans la croyance.
L’imagination mystique, travaillant suivant le type qui lui est propre, produit des constructions cosmologiques, religieuses, métaphysiques, dont l’exposé sommaire achèvera de nous faire comprendre sa nature.
I. La forme totale — cosmologique — est la conception du monde par un pur imaginatif. Elle est rare, anormale, et ne se rencontre guère de nos jours que chez quelques artistes, rêveurs ou esthètes, à titre de survivance et en passant. Ainsi V. Hugo voit dans chaque lettre de l’alphabet l’imitation figurée d’un des objets essentiels du savoir humain : « A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, arx; D, c’est le dos; E, c’est le soubassement, la console, etc., en sorte que la maison de l’homme et son architecture, le corps de l’homme et sa structuré, puis la justice, la musique, l’église, la guerre, la moisson, la géométrie, la montagne, etc., tout cela est contenu dans l’alphabet par la mystique vertu de la forme 1 . » Plus radical encore est Gérard de ‘Nerval (qui d’ailleurs était souvent halluciné) : « A certains moments, tout prenait pour moi des aspects nouveaux : des voix secrètes sortaient de la plante, de l’arbre, des animaux, des plus humbles insectes, pour m’avertir et m’encourager. Les objets sans forme et sans vie avaient des tours mystérieux dont je comprenais le sens ». Pour d’autres, contemporains, «I e monde réel prend des airs de féerie ».