Mabilleau, Ouv. cilé. p
Le moyen âge, époque d’imagination vive et de faible culture rationnelle, a abondé dans ce sens. « Beaucoup pensaient que, sur cette terre, tout est signe, tout est figure et que le visible ne vaut que par l'invisible qu’il recouvre. » Plantes, animaux, il n’est rien qui ne devienne matière à interprétation; tous les membres du corps sont des emblèmes : la tête est le Christ, les cheveux sont les Saints, les jambes sont les Apôtres, l’œil est la Contemplation, etc. Des livres spéciaux existent où tout cela est sérieusement expliqué. Qui ne connaît le symbolisme des cathédrales et les divagations qu’il a suscitées? les tours sont la prière^ les colonnes les Apôtres, les pierres et le ciment l’assemblée des fidèles, les fenêtres sont les organes des sens, les contreforts et arcs-boutants sont l’assistance divine et ainsi de suite jusque dans les plus menus détails.
A notre époque d’intense développement intellectuel, il n’est pas donné à beaucoup de revenir sincèrement à un état mental qui rappelle celui des premiers âges. S’il s’en rapproche, il en diffère. Le primitif met partout la vie, la conscience et faction : le symboliste fait comme lui; mais il ne croit pas à une psyché inhérente à chaque chose, autonome, distincte, spéciale. L’impossibilité d’abstraire et de généraliser, propre à l’humanité naissante, qui peuple le monde de myriades d’êtres animés, a disparu. Chaque source d’action, révélée par les symboles, apparajt comme «ne manifestation fragmentaire; elle découle d’une source première et unique, personnelle ou impersonnelle. x4u fond •de cette construction imaginative, il y a toujours théisme ou panthéisme.
II. Souvent et à tort on a identifié l’imagination mystique et l’imagination religieuse. Bien qu’on puisse soutenir que toute religion, si plate et si pauvre qu’elle soit, suppose un
Kibot. — Imagination créatrice. 13
mysticisme latent, parce qu’elle suppose un inconnu q U j dépasse les sens, il se rencontre des religions très peu mystiques en fait : celles des sauvages, strictement utilitaires* chez les Barbares, les cultes guerriers des Germains, des Aztèques; chez les civilisés, Rome et la Grèce 1 . Cependant, si l’imagination mystique n’est pas confinée dans les limites de la pensée religieuse, l’histoire nous montre qu’elle y a atteint son plus complet épanouissement.
Pour être bref et rester strictement dans notre sujet, remarquons que, dans toutes les grandes religions à évolution complète, il s'est produit un antagonisme entre les raisonneurs et les imaginatifs, entre les dogmatistes et les mystiques. Les premiers, architectes rationalistes, édifient à l’aide d’idées abstraites, de rapports et d’opérations logiques, déduisent et induisent; les seconds, architectes imaginatifs, sont assez peu soucieux de ce savant appareil. Ceux-ci — nous n’avons rien à dire des autres — excellent dans les créations vivantes, parce que le ressort qui les meut est dans leurs sentiments, « dans leur cœur », parce qu’ils parlent une langue faite d’images concrètes et que, par suite, leur langue lout en symboles est en même temps une construction. L’imagination mystique est une transformation de l'imagination mythique, qui consiste en ce que le mythe se change en symboles. Il lui est impossible d’échapper à cette nécessité. D’une part, les états affectifs ne peuvent rester vagues, diffus, purement intérieurs; il faut qu’ils se déterminent dans le temps et dans l’espace, se condensent en images constituant un personnage, une légende, un événement, un rite (ainsi Bouddha figurant les dispositions à la pitié, à la résignation, résumant les
1. En éliminant les influences orientales et les Mystères qui, selon Aristote, étaient non un enseignement dogmatique, .mais un spectacle, un ensemble de symboles, agissant par évocation, suggestion, d’après le= procédé propre à l’imagination mystique, qui nous est connu.
aspirations vers le repos final). D’autre part, les idées abstraites, les concepts purs répugnant à la nature du mystique, il faut aussi qu ils se revêtent d’images qui les laissent entrevoir (ainsi les rapports entre la divinité et l’homme dans les diverses formes de la communion; l’idée delà protection divine dans les incarnations, les médiateurs, etc). Mais les images employées ne sont pas sèches et décolorées à la manière des mots qui, par un long usage, ont perdu toute valeur représentative directe et ne sont plus que des marques ou étiquettes. Symboliques, c’està-dire concrètes (nous l’avons vu), elles sont des substituts directs de la réalité et elles diffèrent autant des mots que le dessin et la peinture diffèrent de nos signes alphabétiques qui en sont, pourtant, des dérivés et des abrégés.
Toutefois, il faut remarquer que si « le fait mystique est un effort naïf pour appréhender l’absolu, un mode de penser symbolique et non dialectique, qui vit de symboles et trouve en eux la seule expression qui lui convienne 1 », il semble que cette phase imaginative n’a été qu’une forme inférieure pour certains esprits qui ont essayé de la dépasser par l’extase, aspirant à saisir le principe dernier comme unité pure, sans image et sans forme : ce que le rationalisme métaphysique espère atteindre par d’autres procédés et par une autre voie. Si intéressantes que soient, \ pour la psychologie, ces tentatives d’entraînement progressif, par leur élimination illusoire ou réelle de tout élément symbolique, elles deviennent étrangères à notre sujet et nous ne pouvons pas nous y arrêter.
III. « L’histoire montre que la philosophie n’a fait que transformer des idées de provenance mystique et substi-
L Rècéjac, Ouvrage cité, 139 sq.
tuer à la forme des images et aux affirmations non démontrées la forme et les affirmations d’un système rationnel » Cette déclaration d’un métaphysicien nous dispense d’insister.
Quand on cherche la différence entre le symbolisme religieux et le symbolisme métaphysique (ou philosophique), elle se trouve dans la nature des éléments constitutifs. Orienté dans le sens religieux, le symbolisme mystique suppose deux éléments principaux : l’imagination et le sentiment. Orienté dans le sens métaphysique, il suppose l’imagination et un élément rationnel assez faible. Cette substitution entraîne quelques déviations appréciables du type primitif. La construction est d’une plus grande régularité logique. En outre, — c’est le caractère important — les matériaux, quoiqu’ils ressemblent encore à des images symboliques, tendent à deviner des concepts : ce sont des abstractions vivifiées, des êtres allégoriques, des entités héritières des esprits et des dieux. En un mot, le mysticisme métaphysique est une forme de transition, vers le rationalisme métaphysique, bien que ces deux tendances aient toujours été en lutte dans l’histoire de la philosophie comme dans celle des religions.
Dans cette reconstruction imaginaire du monde, on pourrait établir des étages d’après la fragilité croissante des systèmes, qui dépend elle-même de la quantité et de la qualité des hypothèses. De Plotin, par exemples, aux créations délirantes des Gnostiques et des Kabbalistes, la progression est manifeste. Avec ceux-ci, on entre dans le monde de la fantaisie débridée qui, au lieu de romans humains, invente des romans cosmiques. Ici apparaissent les êtres allégoriques mentionnés plus haut, moitié concepts, moitié sym-