CHAPITRE IV
L’Imagination scientifique.
On s’accorde généralement pour reconnaître que l’imagination est indispensable dans toutes les sciences; que, sans elle, on ne ferait que copier, répéter, imiter; qu’elle est un stimulant qui pousse en avant et lance dans l’inconnu. S’il existe un préjugé contraire, assez répandu; si beaucoup soutiennent que la culture scientifique éteint l’imagination, il faut en chercher la raison, d’abord dans cette équivoque plusieurs fois signalée qui place l’essentiel de l’imagination créatrice dans les images, lesquelles sont remplacées ici le plus souvent par des abstraits ou extraits des choses, d’où il résulte que l’œuvre créée n’a pas la forme vivante des religions, de l’art ni même de l’invention mécanique; — ensuite dans les nécessités rationnelles qui règlent le développement de la faculté créatrice : elle ne peut errer à l’aventure; dans chaque cas, sa fin est déterminée et, pour exister, c’est-à-dire pour être acceptée, l’invention doit s’assujettir à des conditions préfixées.
Cette variété de l’imagination étant, après la forme esthétique, celle que les psychologues ont le mieux décrite,
l’imagination scientifique
on nous permettra d’être bref. Cependant une étude complète de ce sujet est encore à faire. Il convient, en effet, de remarquer qu’il n’existe pas une imagination scientifique en général, que sa forme doit varier selon la nature des sciences et que, par suite, elle se résout réellement en un certain nombre de genres et même d’espèces. D’où la nécessité de monographies, dont chacune serait l’œuvre d’un homme compétent.
Personne ne mettra en doute que les mathématiciens ont une manière d’imaginer qui leur est propre; mais cela est encore trop vague. L’arithméticien, l’algébriste et plus généralement les analystes, chez qui l’invention se produit sous la forme la plus abstraite de la quantité discontinue, des symboles et de leurs rapports, ne peuvent imaginer comme le géomètre. On a beau parler des figures idéales de la géométrie (dont l’origine empirique n’est d’ailleurs plus contestée), elles ne peuvent se passer d’une certaine représentation dans l’espace. Pense-t-on que le créateur de la géométrie descriptive, Monge, qui a soustrait par son œuvre les constructeurs, architectes, mécaniciens, tailleurs de pierre à leurs préceptes routiniers, pouvait avoir le même type d’imagination que tel mathématicien qui a consacré sa vie à la théorie des nombres? Voilà donc au moins deux variétés bien tranchées, sans rien dire des formes mixtes. — L’imagination du physicien est nécessairement plus concrète; puisqu’il est obligé d’en revenir sans cesse aux données des sens ou à cet ensemble de représentations visuelles, tactiles, motrices, sonores, thermiques, etc., qu’on appelle les propriétés de la matière. « Notre œil, dit Tyndall, ne peut voir les ondes sonores se contracter et se dilater, mais nous les construisons par la pensée », c’est-àdire avec des représentations visuelles.—Mêmes remarques pour les chimistes. Les fondateurs de la théorie atomique
ont certainement vu les atomes et se sont figuré leur architecture clans les corps composés. —La complexité de l'imagination augmente encore chez le géologue, le botaniste, le zoologiste; elle se rapproche de plus en plus de l a perception avec ses multiples détails. — Pour le médecin en qui la science se double d’un art, il y a nécessité de représentations visuelles de l’extérieur et de l’intérieur, microscopiques et macroscopiques, du polymorphisme des états morbides; de représentations sonores (auscultation), de représentations tactiles (contact, percussion, etc.) : et remarquons que je ne parle pas de la simple reconnaissance des maladies, fait d’imagination reproductrice; mais de la découverte d’une nouvelle entité morbide, établie et fixée d’après ses symptômes. —Enfin, si l’on ne craint pas de donner une extension très grande au terme « scientifique » et de l’appliquer à l’invention dans l’ordre social, on verra que celle-ci est encore plus exigeante, puisqu’il faut se représenter non seulement les éléments du passé et du présent, mais, en plus, construire une représentation de l’avenir d’après des inductions ou déductions probables.
On pourrait objecter que l’énumération qui précède constate une grande variété dans les matériaux de l’imagination créatrice, mais non dans l’imagination elle-même et que rien ne prouve que, sous ces multiples aspects, il n’y a pas une forme d’imagination dite « scientifique qui reste identique à elle-même. Cette thèse est peu- soutenable. En effet, nous avons vu précédemment (I rc partie, ch. it), qu’il existe non un instinct créateur en général, non une puissance créatrice nue et indéterminée, mais des besoins qui, dans certains cas, suscitent des combinaisons nouvelles d’images. La nature des matériaux disponibles est donc un facteur de premier ordre; elle est déterminante; elle indique à l’esprit le sens de son orientation et
toute infidélité à cet égard se paie d’un avortement ou d’un travail pénible pour quelque maigre résultat. L’invention séparée de ce qui lui donne une forme et un corps n’est plus qu’une pure abstraction.
Les monographies réclamées plus haut ne seraient donc pas un travail de luxe. C’est de leur ensemble seul que le rôle de l’imagination dans les sciences pourrait ressortir complètement et que l’on pourrait, par abstraction, dégager les caractères communs à tous les genres : marques essentielles de ce type imaginatif.
Les mathématiques étant mises à part, toutes les sciences de faits, de l’astronomie à la sociologie, supposent trois moments : observer, conjecturer, vérifier. Le premier dépend des sens externes et internes, le second de l’imagination créatrice, le troisième des opérations rationnelles, quoique l’imagination n’en soit pas exclue. Pour mesurer son influence sur le développement scientifique, nous l’étudierons : 1° Dans les sciences en voie de formation; 2° Dans les sciences constituées; 3° Dans les procédés de vérification.
On a souvent répété que la perfection d’une science se mesure à la quantité de mathématiques quelle comporte : on pourrait dire, inversement, que son imperfection se mesure à la quantité d’imagination qu’elle renferme. G est une nécessité psychologique. Là où l’esprit humain ne peut constater ou expliquer, il invente; préférant un simulacre de connaissance à une absence totale. L’imagination remplit une fonction de suppléance ; elle substitue une
solution subjective, conjecturale, à une solution objective rationnelle. Cette substitution a des degrés.
1° La part de l’imagination est presque toute dans l es fausses sciences (alchimie, astrologie, magie, occultisme, etc.), qu’il serait plus juste de nommer embryonnaires ; car elles ont été les essais de disciplines plus •exactes et leurs fantaisies n’ont pas été inutiles. Dans l’histoire des sciences, c’est l’âge d’or de l’imagination •créatrice, l’équivalent de la période mythique précédemment étudiée.
2° Les demi-sciences, mal constituées (certaines parties de la biologie, la psychologie, la sociologie, etc.), bien qu’elles dénotent une régression de l’explication imaginative refoulée par l’expérience d’abord absente ou insuffisante, fourmillent d’hypothèses qui se succèdent, se contredisent, se détruisent. C’est une vérité banale sur laquelle il est inutile d’insister : elles fournissent à discrétion des exemples de ce qui a été nommé à bon droit la mythologie scientifique .
Outre la quantité d’imagination dépensée, souvent sans grand profit, il y a un autre caractère à noter : la nature de la croyance qui accompagne la création imaginative. Déjà, à plusieurs reprises, nous avons vu que l’intensité de la conception imaginaire est en raison directe de la croyance concomitante, ou plutôt que les deux phénomènes ne font qu’un, sont deux aspects d’un seul et même état de conscience. Or, la foi, c’est-à-dire l’adhésion de l’esprit à une affirmation non démontrée, est ici à son maximum.
Il y a, dans les sciences, les hypothèses auxquelles on ne croit pas, que l’on conserve pour leur utilité didactique, parce qu’elles sont un procédé simple et commode d’exposition. Ainsi, les « propriétés de la matière » (chaleur, électricité, magnétisme, etc.), considérées comme des
qualités distinctes par les physiciens jusque dans la première moitié de ce siècle; les deux fluides électriques; en chimie, l’affinité, la cohésion, etc., sont des expressions convenues et admises, mais auxquelles on n’attribue aucune valeur explicative.
Il y a l’hypothèse qu’on tient pour une approximation de la réalité : c’est la position vraiment scientifique. Elle est accompagnée d’une croyance provisoire et incessamment révocable. Ceci est admis, du moins en principe, par tous les savants et a été mis en pratique par beaucoup d’eux.
Enfin, il y a l’hypothèse qu’on tient pour la réalité ellemême et qui est accompagnée d’une croyance complète, absolue, ür, l’observation journalière et l’histoire nous montrent que, dans le monde des sciences embryonnaires et mal constituées, cette disposition d’esprit est plus florissante que partout ailleurs. Moins il y a de preuves, plus on roit. Cette altitude, si illégitime qu’elle soit pour le logicien, paraît naturelle au psychologue. L’esprit adhère énergiquement à l’hypothèse, parce qu’elle est sa création ou parce qu’en l’adoptant, il lui semble qu’il l’aurait trouvée lui-même, tant elle s'harmonise avec ses dispositions intimes. Prenons l’hypothèse de l’évolution : il n’est pas besoin de rappeler sa haute portée philosophique et l’immense influence qu’elle exerce sur presque toutes les formes de la connaissance humaine. Néanmoins, elle reste encore une hypothèse; mais pour beaucoup, elle est un dogme indiscutable et intangible, élevé bien au-dessus de toute controverse. Ils l’acceptent avec la ferveur intransigeante des croyants : nouvelle preuve de la connexion essentielle entre l’imagination et la croyance; elles croissent et décroissent pari passu.
Dans les sciences biën organisées, formant un corps dé doctrines solides qui s’étend progressivement, tout ce qui est invention, découverte, — en un mot nouveauté — doitil être inscrit au seul compte de l’imagination créatrice? La question est délicate. Ce qui élève la connaissance scientifique au-dessus de la connaissance vulgaire est l’emploi d’une expérimentation méthodique et des procédés rigoureux de raisonnement : or, induire et déduire, n’est-ce pas allerduconnu à l’inconnu? Sans vouloir déprécier la méthode et sa valeur, il faut pourtant admettre qu’elle est préventive, non inventive. Elle ressemble, disait Condillac, aux parapets des ponts qui ne font pas marcher le voyageur, mais qui l’empêchent de tomber. Elle vaut surtout comme habitude d’esprit. On a savamment disserté sur les « méthodes d’invention ». Il n’y en a pas; sans quoi on pourrait fabriquer des inventeurs comme on fait des mécaniciens et des horlogers. C’est l'imagination qui invente, qui fournit aux facultés rationnelles leur matière, la position et même la solution de leurs problèmes. Le raisonnement n’est qu’un moyen de contrôle et de justification ; il transforme l’œuvre de l’imagination en conséquences acceptables et logiques. Si l’on n’a préalablement imaginé, la méthode est sans but et sans emploi, car on ne peut raisonner sur le pur inconnu. Lors même qu’un problème semble marcher tout seul vers la solution par le seul effet du raisonnement, l’imagination intervient sans cesse sous la forme d’une succession de tâtonnements, d’essais, de conjectures, de possibilités, qu’elle propose. La fonction de la méthode c’est d’en déterminer la valeur, d’accepter ou de rejeter L
h. D %.1 s ! es rar ? s Note11 qu’il a laissées, J. Watt écrit: « Un lundi après midi, j étais sorti pour me promener dans le Green de Glascow; mes pen-
Montrons par quelques exemples que la conjecture, œuvre de l’imagination combinatrice, est à la racine des inventions scientifiques les plus diverses 1 .
Toute invention mathématique n’est d’abord qu’une hypothèse qu’il faut démontrer, c’est-à-dire ramener à des principes généraux précédemment établis : avant le moment décisif de la vérification rationnelle,' elle n’est qu’imaginée.
« Dans une conversation sur la part de l’imagination dans les travaux scientifiques, dit Liebig, un grand mathématicien français m’exprimait l’opinion que la plus grande partie des vérités mathématiques sont acquises non par la déduction, mais par l’imagination. 11 aurait pu dire « toutes les vérités mathématiques » sans commettre d’erreurs. » On connaît l’histoire de Pascal découvrant tout seul la 32 e proposition d’Euclide. Il est vrai qu’on en a conclu, peut-être à tort, qu’il avait trouvé toutes les précédentes, l’ordre suivi par le géomètre grec n’étant pas nécessaire et n’en excluant pas d’autres. Quoi qu’il en soit, le raisonnement ne pouvait suffire à cette découverte. « Nombre de gens, dit Naville ( ouv . cité), parmi lesquels je me range, auraient pu réfléchir toute leur vie, sans trouver les trente-deux propositions d’Euclide. » Ce fait à lui seul montre clairement la différence entre inventer et démontrer, imaginer et raisonner.
Dans les sciences de faits, toutes les vérités expérimentées s’étaient naturellement portées sur les expériences dans lesquelles j’étais engagé pour prévenir le refroidissement du cylindre... Alors, l’idée me vint que la vapeur étant un fluide élastique, elle doit se dilater et se précipiter dans un espace préalablement vidé; et que ayant fait le vide dans un vase séparé et ouvert la communication entre la vapeur du cylindre et l’espace vide, on voit ce qui doit arriver. » Ainsi ayant imaginé la maîtresse-pièce de sa découverte, il énumère les procédés qui, employés tour à tour, lui ont permis de la parfaire.
1. Pour de plus amples renseignements, nous renvoyons à la Logique de Vhypothèse d’E. JNaville, à laquelle la plupart des faits qui suivent sont
empruntés.
taies les mieux établies ont parcouru une phase conjecturale. L’histoire ne permet aucun doute sur ce point. Ce q u j fait illusion, c’est que depuis des siècles, il s’est formé lentement un corps de doctrines solides, faisant bloc, consignées dans les traités classiques où nous les apprenons dès notre enfance et où elles semblent s’ètre organisées d’elles-mêmes. On ne nous dit rien de la série d’échecs et d’insuccès qu’elles ont traversée. Innombrables sont les inventions qui sont restées longtemps à l’état de conjectures (d’imagination pure), parce que des circonstances diverses ne leur ont pas permis de prendre un corps, d’être démontrées, vérifiées. Ainsi, au xiu e siècle, Roger Bacon a eu l’intuition assez nette d’une construction sur rails, analogue à nos chemins de fer; d’instruments d’optique qui permettraient, comme le télescope, de voir très loin et de découvrir l’invisible : on soutient même qu’il aurait entrevu le phénomène des interférences dont la démonstration devait se faire attendre pendant dix siècles.
Par contre, il y a les conjectures qui ont réussi sans trop de délai, mais où la phase imaginative — celle de l’invention antérieure à toute démonstration — est facile à constater. On sait que Tycho-Brahé, sans génie inventif mais riche d’observations exactes, rencontra Képler, esprit aventureux; à eux deux, ils faisaient un savant complet : nous avons vu comment Képler, guidé par une idée préconçue sur « l’harmonie des sphères », après beaucoup d’essais et de rectifications, finit par découvrir ses lois; — Ivopernik reconnaît expressément que sa théorie lui a été suggérée par une hypothèse des pythagoriciens : celle d’une révolution de la terre autour d’un feu central, supposé fixe. —* Newton imagina dès 1666 son hypothèse de la gravitation; puis l’abandonna, le résultat de ses calculs ne s’accordant pas avec les observations; enfin il la reprit après plusieurs
années, ayant obtenu de Paris la nouvelle mesure du méridien terrestre qui lui permit de justifier sa conjecture.
En relatant ses découvertes, Lavoisier prodigue les expressions qui ne laissent pas de doute sur leur caractère primitivement conjectural : « Il soupçonne que l’air de l’atmosphère n’est pas un être simple, qu’il est composé de deux substances très différentes. » « Il présume que les alcalis fixes (potasse, soude) et les terres (chaux, magnésie.) ne doivent pas être comptés au nombre des substances simples »; et il ajoute : « Ceci n’est au surplus qu’une simple conjecture que je présente ». — Nous avons rapporté plus haut le cas de Darwin. Au reste, l’histoire des découvertes scientifiques est tout entière remplie de faits dé ce genre.
Le passage de la phase imaginative à la phase rationnelle est lent ou brusque. « Depuis huit mois, disait Képler, j’ai vu un premier rayon; depuis trois mois, j’ai vu le jour, depuis une semaine je vois le soleil de la plus admirable contemplation. » Tout au contraire, Haüy laisse tomber un morceau de spath calcaire cristallisé et en regardant l’un des prismes brisé, s’écrie : Tout est trouvé! et il vérifia immédiatement sa rapide intuition sur le vrai principe de la cristallisation. Nous avons indiqué (2 e partie, ch. iv) les raisons psychologiques de ces différences.
Sous les raisonnements, inductions, déductions, calculs, démonstrations, méthodes et appareils logiques de toute sorte, il y a donc quelque chose qui les vivifie, qui ne s’apprend pas et qui est l’œuvre de cette opération complexe — l’imagination constructive.
Pour conclure, l’hypothèse est une création de l’esprit, investie d’une réalité provisoire qui peut devenir permanente, après vérification. Les fausses hypothèses sont qualifiées d’imaginaires, ce qui veut dire qu’elles n’ont pu
franchir le premier stade; mais, pour la psychologie, elles ne diffèrent ni par leur genèse ni parleur nature des hy po thèses scientifiques qui, soumises au contrôle de l’expérience ou du raisonnement, sont sorties victorieuses de cette épreuve. D’ailleurs outre les hypothèses avortées, il y a les hypothèses détrônées. Quelle théorie fut plus retentissante, plus séduisante dans ses applications que celle du phlogistique? Kant (Préface de la Raison pure) la célébrait comme une des plus grandes découvertes du siècle. Le développement des sciences est plein de ces chutes. Ce sont des régressions psychologiques : l’invention, considérée pendant un temps comme adéquate à la réalité, déchoit, revient à la phase imaginative d’où elle semblait sortie et reste imagination pure.
L’imagination n’est pas étrangère au troisième moment de la recherche scientifique (démonstration, expérimentation), mais ici il convient d’ètre court : parce qu’elle passe au second rang et cède la place à d’autres procédés d’investigation; parce que cette étude ferait double emploi avec celle de l’imagination pratique et mécanique qui nous occupera plus tard. Elle n’est plus qu’un auxiliaire, un instrument utile qui sert :
Dans les sciences de raisonnement, à trouver des procédés ingénieux de démonstration, des stratagèmes pour tourner ou résoudre les difficultés;
Dans les sciences expérimentales à inventer des procédés de recherche ou de contrôle : d’où son analogie, signalée ci-dessus, avec l’imagination pratique. Au reste, 1 influence réciproque de ces deux formes d’imagination est
d’une observation banale :1a découverte scientifique permet l’invention de nouveaux instruments; l’invention de nouveaux instruments permet des expériences de plus en plus difficiles et délicates.
L’unique remarque à ajouter est celle-ci : cette imagination constructive du troisième moment est la seule qui se rencontre chez beaucoup de savants. Il leur manque l’invention géniale, mais ils trouvent les détails, additions, corrections, perfectionnements. Un auteur récent distingue : ceux qui ont créé l’hypothèse, préparé l’expérience et imaginé les appareils appropriés ; ceux qui ont imaginé l’hypothèse et l’expérience, mais se sont servis d’appareils déjà inventés ; ceux qui ayant trouvé l’hypothèse faite et démontrée, ont conçu un nouveau procédé de vérification 1 . L’imagination scientifique s’appauvrit suivant cette marche décroissante qui, d’ailleurs, est sans rapport avec la rigueur du raisonnement et la solidité de la méthode.
En négligeant les espèces et variétés, on peut réduire les caractères fondamentaux de l’imagination scientifique à ce qui suit :
Elle a pour matériaux des concepts, dont le degré d’abstraction varie suivant la nature des sciences.
Elle n’emploie que les formes d’association à base objective et à rapports logiques rigoureux, quoique sa mission soit de former des combinaisons nouvelles, « les découvertes consistant dans le rapprochement d’idées susceptibles de se joindre et qui étaient isolées jusqu’alors » 2
1. Colozza, L'immaç/inazione nella Sci'-nza (Paravia, 1900) p. 89 et suiv. On trouvera dans cel auteur des détails abondants sur des découvertes ou expériences célèbres : celles de Galilée. Franklin, Grimaldi, etc.
2. Voici un exemple à l’appui, emprunté au livré de IJuclaux sur Pasteur : Herschel établit un rapport entre la structure cristalline du quartz et le pouvoir rotatoire de cctt.- subsLance. Plus tard, Biot l’établit pour le sucre,l’acide tarLrique, etc., e’est-à-dire pour des substances dissoutes;
Rtbot. — Imagination créatrice. ^
2iO LES PRINCIPAUX TYPES D’IMAGINATION
(Laplace). Toute association à base affective est absolument exclue.
Elle vise à l’objectivité : dans sa construction conjecturale, elle prétend reproduire l’ordre et la connexion des choses. De là son affinité naturelle avec l’art réaliste qui est à moitié chemin entre la fiction et la réalité.
Elle est unifiante, au contraire de l'imagination esthétique qui est plutôt développante. Elle pose l’idée-maîtresse (idée directrice de Claude Bernard), centre d’attraction et d’impulsion qui vivifie tout le travail. Le principe d’unité, sans lequel aucune création n’aboutit, n’est nulle part plus visible que dans l’imagination scientifique. Même illusoire, il est utile. Ün savant aussi scrupuleux que Pasteur n’a pas craint de dire : « Les illusions de l’expérimentateur sont une partie de sa force : ce sont les idées préconçues qui lui servent de guide. »
Il ne me semble pas abusif de considérer l’imagination du métaphysicien comme une variété de l’imagination scientifique. Elles sont issues l’une et l’autre du même besoin. Plusieurs fois déjà, nous avons insisté sur ce point : que les diverses formes de l’invention ne sont pas l’œuvre d’un prétendu instinct créateur; mais que chacun en particulier est issue d’un besoin particulier. L’imagination scientifique a pour premier moteur le besoin de connaissance ou d’explication partielle; l’imagination métaphy-
d’où il conclut que le pouvoir rotatoire est dû à la forme de la molécule elle-même, non à la disposition des molécules l’une par rapport à l’autre- Pasteur découvre un rapport entre la dyssymétrie mo éculaire et Thémiédrie et l’étude de l’hémiôdrie dans les cristaux le conduit logiquement à celle des fermentations et des générations spontanées.
sique a pour premier moteur le besoin d’explication totale. Ce n’est plus une tentative sur un groupe restreint de phénomènes, mais une conjecture sur l’ensemble des choses, une aspiration vers le savoir complètement unifié, un besoin d’explication dernière qui, pour certains esprits, est aussi impérieux qu’aucun autre.
Ce besoin se traduit par la création d’une hypothèse cosmique ou humaine, construite ordinairement selon le type et les procédés de l’hypothèse scientifique; mais qui, radicalement subjective dans son origine, n’est objective qu’en apparence : C'est un mythe rationalisé.
Les trois moments nécessaires à la constitution d’une science se retrouvent ici, mais modifiés : la réflexion remplace l’observation, le choix de l’hypothèse devient capital, son application à tout correspond à la vérification.
1° Le premier moment, stade préparatoire, n’est pas de notre sujet; il nécessite pourtant une remarque. Dans toutes les sciences bien ou mal constituées, solides ou fragiles, on part des faits donnés par l’observation ou l’expérience. Ici, les faits sont remplacés par des idées générales. Le point terminal de chaque science est donc le point initial de la spéculation philosophique; la métaphysique commence où chaque science particulière finit; or celles-ci ont pour limites des théories, des hypothèses. Ces hypothèses deviennent la matière de la métaphysique, qui par suite est une hypothèse bâtie sur des hypothèses, une conjecture greffée sur des conjectures, une œuvre d’imagination superposée à des œuvres d’imagination. Sa source principale est donc l’imagination à laquelle la réflexion s applique.
À la vérité les métaphysiciens soutiennent que 1 objet de leurs recherches, loin d’être symbolique et abstrait comme dans les sciences, fictif et imaginaire comme dans 1 art, est
l’être même des choses, la réalité absolue. Malheureusement, ils n’ont jamais établi qu’il suffit de chercher pour trouver et de désirer pour obtenir.
2° Le deuxième moment est critique; il s’agit de trouver le principe qui régit et explique tout. Dans l’invention de sa théorie, le métaphysicien donne sa mesure et permet d’apprécier sa puissance d’imagination; mais l’hypothèse qui, pour les sciences, est toujours provisoire et révocable, est ici la réalité suprême, la position fixe, 1 'inconcussum quid.
Le choix du principe dépend de plusieurs causes :
La principale est l’individualité du Créateur. Toute métaphysique est un point de vue, une manière personnelle de contempler et d’interpréter l’ensemble des choses, une croyance qui tend à recruter des adhérents.
Les causes secondaires sont l’influence des systèmes antérieurs, la somme des connaissances acquises, le milieu social, la prédominance variable des religions, des sciences, de la morale, de la culture esthétique.
Sans nous inquiéter des catégories, d’ailleurs peu nombreuses, dans lesquelles on peut classer les systèmes (idéalisme, matérialisme, monisme, etc.), nous diviserons, pour notre usage, les métaphysiciens en imaginatifs et en rationalistes, suivant que l’imagination prime le raisonnement ou que le raisonnement domine l’imagination. Les différences entre ces deux formes d’esprit, déjà nettes dans le choix de l’hypothèse, s’affirment dans son développement.
3° Il faut, en effet, que le principe fondamental sorte de l’état d’involution et justifie sa validité universelle en expliquant tout. C’est le troisième moment où le procédé scientifique de la vérification est remplacé par un procédé de construction.
Les métaphysiques imaginatives ont toutes un fond dynamique : les idées platoniciennes, la monadologie, la
philosophie de la nature de Sehelling, la volonté de Schopenhauer et l’inconscient de Hartmann, les mystiques, les systèmes qui supposent une âme du monde, etc. Constructions demi abstraites, demi poétiques, elles sont pénétrées d’imagination non seulement dans la conception générale, mais dans les innombrables détails de son application : ainsi les « fulgurations » de Leibniz, les variations si riches de Schopenhauer sur son thème principal, etc. Elles ont l’allure d’une œuvre d’art autant que de science (ceci n’est plus contesté par les métaphysiciens eux-mêmes 1 ); elles sont vivantes.
Les métaphysiques rationalistes, au contraire, ont un aspect froid, qui les assimile aux sciences abstraites : telles sont la plupart des conceptions mécanistes, la dialectique hégélienne, la construction more geometrico de Spinoza, les « Sommes » du moyen âge. Elles sont un édifice de concepts, solidement cimenté par des rapports logiques. Mais l’art n’est pas absent : il se révèle dans l’enchaînement systématique, dans la belle ordonnance, dans la symétrie des divisions, dans l’habileté à ramener sans cesse le principe générateur, à le montrer présent partout, expliquant tout. On a pu comparer ces systèmes à l’architecture des cathédrales gothiques où l’élément essentiel se répète incessamment dans les détails sans nombre de la construction et dans la multiplicité touffue de l’ornementation.
Au reste, quelque opinion que l’on adopte sur sa valeur finale, il faut reconnaître que l’imagination des grands métaphysiciens, par l’originalité et la hardiesse de ses conceptions, par son adresse à parfaire toutes les parties de son œuvre, n’est inférieure à aucune autre forme : elle égale les plus hautes, si même elle ne les dépasse.
L Sur ce point, voir Fouillée, VAvenir de la Métaphysique, p. 79 sq.