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CHAPITRE Y

L’Imagination pratique et mécanique.

L’étude de l’imagination pratique n’est pas sans difficultés. D’abord, elle n’a pas jusqu’ici tenté les psycholo* gués, en sorte que nous entrons à l’aventure et errons sans guide dans un sujet non débrouillé. Mais le principal obstacle est dans l’indétermination de celte forme imaginative et dans son absence de limites. Où commence-t-elle'? Où finit-elle? Pénétrant la vie entière dans ses plus minces détails, elle court risque de nous égarer dans la diversité, souvent très insignifiante, de ses manifestations. Pour s’en convaincre, qu’on prenne l’homme réputé le moins imaginatif : déduction faite des moments où sa conscience est occupée par les perceptions, les souvenirs, les émotions, la pensée logique et l’action; tout le reste de sa vie mentale est à inscrire au compte de l’imagination. Même ainsi réduite cette fonction n’est pas négligeable : elle contient tous les projets et constructions d’avenir, tout le futur et tous les rêves pour échapper au présent; et il n’est aucun homme qui n’en fasse. Ceci devait être rappelé pour sa banalité même, parce qu’on l’oublie et que par suite on rétrécit indûment le champ de l’imagination créatrice, en le réduisant peu à peu aux cas exceptionnels.

Cependant, il faut reconnaître que ces menus faits instruisent peu. Aussi conformément à la méthode adoptée, d’insister sur les cas nets et francs où le travail de la création apparaît pleinement, nous passerons rapidement sur les formes inférieures de l’imagination pratique pour insister sur la forme supérieure : l’invention technique ou mécanique.

Si nous prenons un imaginatif ordinaire, en désignant sous ce nom celui que sa nature ne désigne à aucune invention qui marque, on voit pourtant qu’il excelle dans les petites inventions, adaptées à un moment, à un détail, aux minces besoins sans cesse renaissants de la vie humaine. C’est un esprit fécond, ingénieux, industrieux, qui sait « se tirer d’affaire ». L’Américain actif, entreprenant, capable de passer d’un métier à un autre suivant les circonstances, l’opportunité, les profits qu’il imagine, nous fournit un bon exemple.

Si, de cette forme d’imagination saine, on descend vers les formes morbides, on rencontre d’abord les instables : chevaliers d’industrie, coureurs d’aventures, inventeurs souvent originaux d’expédients suspects, gens affamés de changements, imaginant toujours ce qu’ils n’ont pas, essayant tour à tour toutes les professions — employés, soldats, marins, commerçants, etc., non par opportunité, mais par instabilité naturelle.

Encore plus bas, les excentriques déclarés, à la limite de la folie, qui ne sont que la forme outrée des instables et qui après avoir dépensé au hasard beaucoup d’imagination vaine, finissent dans un asile d’aliénés ou plus mal encore.

Joignons ces trois groupes — les industrieux, les instables, les excentriques. Éliminons les qualités intellectuelles et morales qui sont propres à chaque groupe et établissent entre eux des différences notables, pour ne considérer que leur faculté d’invention appliquée à la vie pratique. Un caractère commun à tous, c’est la mobilité, la tendance au changement. Il est d’observation courante que les hommes à imagination vive sont changeants. L’opinion commune qui est aussi celle des moralistes et de la plupart des psychologues, attribue cette mobilité,, cette instabilité à l’imagination; ce qui, à mon avis, est un contre sens. Ce n’est pas parce qu’ils ont une imagination vive qu’ils sont changeants, mais c’est parce qu’ils sont changeants que leur imagination est vive. Nous revenons ainsi aux bases motrices de toute création. S’il n’y avait pas en eux des besoins, appétits, tendances, désirs de nature vive, il n’y aurait pas une imagination vive. Chaque disposition nouvelle ou simplement modifiée devient un centre d’attraction et d’entraînement. Sans doute cette poussée intérieure est une condition nécessaire, mais non suffisante. S’il n’y avait pas en eux un nombre suffisant de représentations concrètes, abstraites ou demi abstraites, susceptibles de combinaisons variées, rien ne se ferait; mais l’origine de l’invention et de ses fréquents ou perpétuels changements de direction est dans la constitution affective et motrice, non dans la quantité ou la qualité des représentations. Je n’insiste pas sur un sujet déjà traité (partie I, ch. n), mais il convenait de montrer en passant que l’opinion commune découle d’une conception erronée des conditions premières de l’invention, grande ou petite, spéculative ou pratique.

Dans l’immense empire de l’imagination pratique, les croyances superstitieuses forment une belle province.

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Qu’est-ce que la superstition? A quels signes positifs la reconnaît-on? Une définition exacte et un critérium sûr sont impossibles à trouver. C’est une notion flottante qui dépend du temps, des lieux, de la nature des esprits. N’a-ton pas souvent répété que la religion de l’un est une superstition pour l’autre et inversement? Encore ceci n’est qu’un cas entre beaucoup d'autres; car l’opinion ordinaire qui renferme la superstition dans les limites de la foi religieuse, est une vue incomplète. Il y a des croyances chimériques étrangères à tout dogme, à tout sentiment religieux, dont le libre-penseur le plus affranchi n’est pas exempt (ainsi les superstitions des joueurs). A la vérité, au fond de toutes ces croyances, on trouve toujours la notion vague, demi-consciente d’une puissance mystérieuse : destinée, hasard, fatalité.

Sans nous inquiéter de poser des limites arbitraires, prenons les faits pour ce qu’ils sont, sans contestation possible, c’est-à-dire des créations imaginaires, des fantaisies subjectives, n’ayant de réalité que pour ceux qui les admettent. Un recueil même sommaire des superstitions passées et présentes remplirait une bibliothèque. Outre celles qui ont une marque franchement religieuse, d’autres presque aussi nombreuses enveloppent la vie civile, naissance, mariage, mort, apparition et guérison des maladies, jours fastes et néfastes, mots propices ou fatidiques, augures tirés de la rencontre ou des actes de certains animaux. Cette liste serait sans fin \

Tout ce qu’on peut essayer ici, c’est de déterminer les conditions principales de cet état d’esprit, dont la psychologie est finalement assez simpliste. Nous répondrons

1- Pour une étude complète et récente de la question, v. A. Lehmann, Aberglaube und Zauberei von den allâslen Zeiten an bis in die Gegenwart,

ainsi d’une manière indirecte et incomplète à la question du critérium.

D’abord, puisque nous soutenons que l’origine de toute création imaginative est dans un besoin, une tendance, un désir, où est la source première de cet intarissable fourmillement de chimères? Dans l’instinct de la conserva-, tion individuelle, orienté vers l’avenir. L’homme cherche à deviner les événements futurs et, par diverses pratiques, à agir sur l’ordre des choses, à le modifier à son profit ou à conjurer le mauvais sort.

Quant au mécanisme mental qui, mu par ce désir, produit les vaines imaginations des superstitieux, il suppose :

1° Une notion infime de la causalité, réduite au post hoc, ergo propter hoc. Hérodote disait des prêtres égyptiens : « Ils ont découvert plus de prodiges et présages qu’aucun autre peuple; parcé que lorsque quelque prodige apparaît, ils le notent ainsi que tous les événements qui ont suivi; en sorte que si un prodige semblable paraît de nouveau, ils s’attendent à voir les mêmes événements se reproduire ». C’est l’hypothèse d’une association indissoluble, admise sans vérification, sans critique, entre deux ou plusieurs événements. Cette manière de penser dépend de la faiblesse des facultés logiques ou de l’influence excessive des sentiments.

2° L’abus du raisonnement par analogie. Ce grand artisan de la création imaginative se contente de similitudes si vagues et de rapprochements si bizarres qu’il peut tout oser. La ressemblance n’est plus une qualité des choses qui s’impose à l’esprit, mais une hypothèse de l’esprit qui l’impose aux choses. L’astrologue groupe en « constellations » des étoiles distantes de milliards de lieues, croit y découvrir une forme animale , humaine ou tout autre et en déduit de prétendues influences. Cet astre est

rougeâtre (Mars), signe de sang. Cet autre d’un éclat pur, argenté (Vénus) ou plombé (Saturne) agit d’une manière très différente. On sait quels savants édifices de conjectures et de pronostics ont été construits sur ces bases. Faut-il rappeler la pratique de l’envoûtement au moyen âge qui, même de nos jours, a encore des croyants parmi les esprits cultivés! Les médecins du temps de Charles II, dit Lang, donnaient à leurs malades de la « poudre de momie » (momie pulvérisée), parce que « les momies ayant duré très longtemps, devaient prolonger la vie »..L’or potable a été un médicament très estimé; l’or étant une substance parfaite devait produire une santé parfaite. Pour se débarrasser d’une maladie, rien de plus fréquent chez les primitifs que de figurer le malade par une image en bois ou en terre et d’agir sur la partie lésée à coups de flèche ou de couteau, pour anéantir le principe morbide 1 .

3° Enfin, il y a l’influence magique attribuée à certains mots. C’est le triomphe de la théorie des nomina numina; nous n’avons pas à y revenir. Mais le travail de l’esprit sur les mots, qui les érige en entités, qui leur confère la vie et la puissance, — bref, l’activité qui crée les mythes et est le fond dernier de toute imagination constructive, nous apparaît encore ici 2 .

1. Ouvrac/e cité, p. 89-94 de la trad. franç., et p. 321. On y trouvera beaucoup d’autres faits de ce genre.

2. Si ce livre n’était pas un Essai, il y aurait à étudier le langage, comme instrument de la vie pratique, dans ses rapports avec l'imagination créatrice, en particulier le rôle de l’analogie dans l’extension et la transformai ion du sens des mot-;. Les ouvrages de linguistique sont pleins de documents sur ce point. On pourrait faire mieux encore en s’attachant d’une manière exclusive au langage populaire, à l 'argot, qui nous montre la force créatrice en action. « L’argot, dit un philologue, a la propriété de figurer l’expression et d’imager le langage... Avec lui, quelque ignoble qu’il soit dans sa source, on pourrait refaire un peuple et une société. » Ses principaux moyens, non les seuls, sont la métaphore et l’allégorie. 11 se complaît aussi aux procédés qui avilissent ou ennoblissent les mois existants, mais avec une préférence bien marquée pour les significations péjoratives ou dégradantes.

Jusqu’ici nous n’avons considéré l’imagination pratique que sous l’aspect un peu mesquin des petites inventions, ou demi-morbide des chimères superstitieuses; nous arrivons à sa forme supérieure, l’invention mécanique.

Ce sujet n’a pas été étudié par les psychologues. Non qu’ils aient méconnu le rôle — d’ailleurs évident — de l’imagination constructive ; mais ils se bornent à l’affirmer en passant, sans insister.

Pour en apprécier l’importance, je ne vois pas d’autre procédé que de se mettre en face des œuvres qu’elle a produites, d’interroger l’histoire des découvertes et arts utiles, de profiter des confidences des inventeurs et de leurs biographes. D’un travail de ce genre qui serait très long, parce que les matériaux sont cpars, on ne peut donner ici qu’une ébauche grossière, simplement pour en extraire ce qui intéresse la psychologie et ce qui nous instruit sur les caractères propres à ce type d’imagination.

Le préjugé qui oppose l’imagination à l’utilité et prétend qu’ils s’excluent réciproquement est si répandu et si tenace, qu’on semblera à beaucoup de gens émettre un paradoxe en disant : que si l’on pouvait établir le bilan de ce que 1 homme a dépensé et fixé d’imagination dans la vie esthétique d’une part et dans l’invention technique et mécanique d autre part, la balance serait en faveur de la seconde. Pourtant, cette assertion ne paraîtra paradoxale qu’à ceux qui n’ont pas étudié la question. Pourquoi donc cette opinion? pourquoi est-on enclin à croire que notre sujet actuel, s il n est pas étranger à l’imagination, n’en est du moins qu une forme appauvrie? Je l’attribue aux raisons suivantes:

L imagination esthétique, parvenue à son terme, est sim-

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plement fixée , c’est-à-dire reste une fiction reconnue comme telle. Elle a un caractère franchement subjectif, personnel, arbitraire dans son choix et ses moyens. Une œuvre d’art — un poème, un roman, un drame, un opéra, un tableau, une statue — pourrait être autre. On peut modifier le plan général, ajouter ou retrancher un épisode, changer un dénouement. Le romancier qui, au cours de son œuvre, transforme ses personnages; l’auteur dramatique qui, par déférence pour le public, substitue à une catastrophe un événement heureux, fournissent des témoignages naïfs de cette liberté d’imagination. — De plus, la création artistique s’exprimant par des mots, des sons, des lignes, des formes, des couleurs, est coulée dans un moule qui ne lui donne qu’une faible matérialité.

L’imagination mécanique est objectivée ; elle doit prendre un corps, une forme matérielle qui lui assigne une place à côté des productions de la nature, sur le même plan. Elle n’est arbitraire ni dans son choix ni dans ses moyens, elle n’est pas une création libre ayant sa fin en elle-même. Pour réussir, elle est soumise à de rigoureuses conditions physiques, à un déterminisme. C’est à ce prix qu’elle devient une réalité et comme nous établissons instinctivement une antithèse entre l’imaginaire et le réel, il semble que l’invention mécanique est hors du domaine de l’imagination. — De plus, elle exige l’intervention incessante du calcul, du raisonnement et enfin une opération manuelle dont l’importance est capitale. On peut dire sans exagération que le succès de beaucoup de créations mécaniques dépend de l’adresse dans la manipulation. Mais ce dernier moment, parce qu’il est définitif, ne doit pas faire oublier ses antécédents, surtout le moment initial, semblable pour la psychologie à tous les autres cas d invention, où l’idée surgit, tendant à s’objectiver.

Au reste, les différences signalées entre les deux formes d’imagination — esthétique, mécanique — ne sont q Ue relatives. La première ne se passe pas d’un apprentissage technique souvent long (musique, sculpture, peinture). Pour la seconde, il ne faut pas s’exagérer son déterminisme. Parfois le même but peut être atteint par des inventions différentes, c’est-à-dire par des moyens différemment imaginés, par des constructions différentes de l’esprit; et il arrive que tout compensé, ces diverses imaginations réalisées se valent pour l’usage.

La différence entre les deux types est, avant tout, dans la nature des besoins ou désirs qui suscitent l’invention; puis, dans la nature des matériaux employés. Par ailleurs, en a confondu deux choses distinctes : la liberté de l’imagination qui est à l’avantage de la création esthétique, la quantité et la 'puissance d’imagination qui peuvent être identiques dans les deux cas.

J’ai interrogé certains inventeurs très habiles dans la mécanique, en m’adressant de préférence à ceux que je savais étrangers à toute psychologie préconçue. Leurs réponses concordent, et elles prouvent que la naissance et le développement de l’invention mécanique sont rigoureusement semblables à ce qu’on découvre dans les autres formes de l’imagination constructive. J’en donne comme exemple la déclaration suivante (d’un ingénieur) que je transcris textuellement.

L’imagination dite créatrice procède sûrement de façons bien diverses suivant le tempérament, les aptitudes et, chez le même individu, suivant la disposition d’esprit, le milieu.

Pourtant on pourrait peut-être, pour les inventions mécaniques, distinguer quatre phases assez nettes : Le germe, l'incubation, l’éclosion et la mise au point.

J’entends par germe la première idée, qui vient à l’esprit de donner une solution à un problème, que l’ensemble des observations, études

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et recherches vous a fait poser à vous-même ou qui, posé par d’autres, vous a frappé.

L’incubation souvent très longue et laborieuse se fait alors, même à votre insu. Instinctivement aussi bien que volontairement, on rapporte à la solution de ce problème tous les éléments que peuvent accumuler les yeux et les oreilles.

Quand ce travail latent est suffisamment complet,' l’idée jaillit brusquement, soit à la suite d’une tension d'esprit voulue, soit à l’occasion d’une remarque fortuite, qui déchire le voile cachant l’image soupçonnée.

Mais cette image apparaît toujours simple et nue. Pour faire passer la solution idéale dans la pratique, il faut lutter contre la matière et la mise au point est la partie la plus ingrate du travail de l'inventeur.

Il faut pour donner corps et consistance à l’idée, entrevue avec enthousiasme dans une auréole, une patience, une persévérance à toute épreuve. Il faut retourner sous toutes leurs faces les moyens mécaniques qui doivent servir à articuler l’image, jusqu’à ce qu’on ait atteint la simplicité qui seule rendra l'invention viable. Dans ce travail de mise au point, le même esprit d'invention et d’imagination doit être constamment mis à contribution pour la solution de tous les détails et c’est à cette besogne ardue que se butent et se rebutent la grande majorité des inventeurs.

Voilà, je crois, comment on peut d’une façon générale comprendre la genèse d’une invention. Il en ressort que là, comme presque toujours, l’imagination agit par association d’idées.

C’est grâce à une connaissance approfondie des procédés mécaniques connus que l’inventeur arrive, par association d’idées, à des combinaisons nouvelles produisant des effets nouveaux, vers la réalisation desquels par avance son esprit était tendu.

• Mais, pour un sujet peu étudié, les.considérations précédentes ne suffisent pas : il est nécessaire de déterminer avec plus de précision les caractères généraux et spéciaux de cette forme d’imagination.

I. Caractères généraux. — J’appelle caractères généraux ceux que l’imagination mécanique possède en commun avec les formes les mieux connues, les moins discutées de l’imagination constructive. Pour nous convaincre que, en ce qui concerne ces caractères, elle ne diffère pas des autres, prenons comme terme de comparaison l’imagination esthétique, puisqu’il est convenu, à tort ou à raison, qu’elle est

le modèle par excellence. Nous verrons que les conditions psychologiques essentielles coïncident dans les deux cas. :

L’imagination mécanique a ainsi que l’autre son idéal c’est-à-dire une perfection qui est conçue et posée comme pouvant être peu à peu réalisée. L'idée est d’abord à l’état d’enveloppement; c’est le « germe » (pour employer l’expression de notre correspondant), le principe d’unité, centre d’attraction qui suggère, suscite et groupe les associations d’images appropriées, par qui elle se développe et s’organise en une construction, un ensemble de moyens convergents vers le but commun. — Elle suppose aussi une dissociation de l’expérience. L’inventeur défait, décompose, brise par la pensée ou en fait un outil, un instrument, une machine, un agencement quelconque pour faire du nouveau avec ces débris.

Elle n’est pas plus étrangère à l’inspiration que la création esthétique. L’histoire des inventions utiles est pleine d’hommes qui ont affronté les privations, les persécutions, la ruine, qui ont lutté à outrance contre parents et amis, entraînés par le besoin de créer, fascinés non par l’espoir d’un profit futur, mais par l’idée d’une mission imposée, d’une destinée à remplir. Qu’ont fait de plus les poètes et les artistes? Cette idée fixe et irrésistible a conduit plus d’un à une mort prévue (découverte des explosifs, premiers essais de paratonnerre, les aéronautes et bien d’autres). Aussi, par une intuition juste, les civilisations primitives ont mis de pair les grands poètes et les grands inventeurs, érigés en dieux ou demi-dieux, personnages historiques ou légendaires en qui s’incarne le génie de la découverte : chez les Hindous, Viçvakarma; chez les Grecs, Iléphaïstos, Prométhée, Triptolème, Dédale et Icare. Les Chinois, malgré leur imagination sèche, ont fait de même et ainsi en Égypte, en Assyrie et partout. Bien plus, les arts pra-

tiques et mécaniques ont traversé une première période d’immutabilité, durant laquelle l’artisan, soumis à des règles fixes et à une tradition indiscutée, se considère comme l’instrument d’une révélation divine 1 . Peu à peu, il est sorti de cet âge théologique pour entrer dans l’âge humain, où ayant pleine conscience d’être l’auteur de son œuvre, il travaille librement, change et modifie suivant son inspiration propre.

L’invention mécanique et industrielle a, comme l’invention esthétique, sa période de préparation, d’apogée, de stagnation; celles des précurseurs, des grands inventeurs, des simples perfectionnements. D’abord on essaie, on se dépense en efforts peu fructueux, on est venu trop' tôt ou l’on manque de vision nette; puis un grand imaginatif apparaît, éclate; après lui le travail passe aux mains des dii minores , élèves ou imitateurs qui ajoutent, retranchent, modifient : telle est la marche. L’histoire plusieurs fois écrite des applications de la vapeur depuis l’éolipyle de Héron d’Alexandrie jusqu’à l’époque héroïque de Newcomen et de Watt, puis des perfectionnements faits après eux, en est un long témoignage. Autre exemple : la machine à mesurer le temps est d’abord une simple clepsydre; puis on ajoute des marques indiquant les subdivisions de la durée, puis un flotteur faisant mouvoir une aiguille autour d’un cadran, puis deux aiguilles (pour l’heure et les minutes) : alors survient un grand moment; par l’usage des poids, la clepsydre devient une horloge d’abord massive et encombrante, plus tard allégée, devenant apte à marquer les secondes avec Tycho-Brahé : autre grand moment; Huyghens invente le ressort à spirale qui remplace le poids, et l’horloge, simplifiée et rapetissée, peut devenir une montre.

i. On trouvera d’amples renseignements sur ce point dans le livre d’Espinas, Les Origines de la Technologie.

Rtbot. — Imagination créatrice. t5

II. Les caractères spéctaüx de l’imagination mécanique étant les marques propres à ce type, nous les étudierons plus longuement.

1° Il y a d’abord, au moins chez les grands inventeurs, une qualité innée, c’est-à-dire une disposition naturelle qui n’a pas son origine dans l’expérience et ne lui doit que son développement. C’est une orientation dans le sens pratique, utile ; une tendance à agir non dans le monde des rêves ou des sentiments humains, non sur les individus ouïes masses sociales, non pour atteindre une connaissance théorique de la nature ; mais pour se rendre maître des forces naturelles, les transformer et les adapter à un but.

Toute l’invention mécanique est issue du besoin :—de la stricte conservation individuelle, chez le primitif qui livre un duel acharné contre les puissances delà nature; — du désir d’être mieux et du besoin de luxe, avec la civilisation croissante; — du besoin de créer de petits engins, imitant les instruments et les machines, chez l’enfant. En un mot, chaque invention particulière, grande ou petite, est issue d’un besoin particulier; car, nous le répétons encore une fois, il n’existe pas d’instinct créateur en général. Un homme connu par diverses inventions d’ordre pratique, m’écrit : « Autant que ma mémoire me le permet, je puis affirmer que chez moi la conception résulte toujours d’un besoin matériel ou moral 1 . Elle jaillit brusque-

1. Le même correspondant, sans que je l’aie interrogé sur ce point, me donne les détails suivants : ■■ Vers l’âge de sept ans, j’ai vu une locomotive, son feu, sa fumée. Le poêle de mon père faisait aussi du feu et de la fumée, mais manquait de roues; donc, affirmais-je à mon père, si l’on mettait des roues au poêle, il marcherait comme la locomotive. Plus lard, vers treize ans, la vue d’une machine à vapeur pour battre le blé, me suggéra l’idée de faire une voiture sans cheval; j’en commençai une exécution enfantine que mon père me fit abandonner», etc. La tendance â l’invention mécanique se révèle très tôt chez certains enfants. Nous en avons donné des exemples précédemment. Notre inventeur ajoute : « Mon imagination a été la plus intense vers l’âge de vingt-cinq à trente-cinq

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ment. Ainsi en 1887, un discours de Bismarck me causa une telle colère que je songeai immédiatement à armer ma patrie d’un fusil à répétition. J’ayais déjà fait diverses démarches au ministère de la Guerre, quand j’appris que le système Lebel venait d’être adopté. Mon patriotisme fut entièrement satisfait, mais je possède encore le dessin du fusil que j’ai inventé. » Ce document mentionne deux ou trois autres inventions, nées dans des circonstances analogues, mais qui ont eu la chance d’être adoptées.

Parmi les qualités requises, je rappelle la précellence naturelle et nécessaire de certains groupes de sensations ou d’imagés (visuelles, tactiles, motrices) qui peut être décisive pour imposer une direction à l’inventeur.

2° L’invention mécanique se fait par stratifications et additions successives, comme dans les sciences, mais plus complètement. Elle est une belle vérification de la « loi subsidiaire de complexité croissante » exposée précédemment (2 e partie, ch. v). Si, des âges lointains où l’homme était nu et sans armes en face de la nature, on mesure le chemin parcouru jusqu’à l’âge actuel, règne des machines, on reste confondu devant la quantité d’imagination produite, dépensée, souvent gaspillée en pure perte et l’on se demande comment un tel travail a pu être méconnu ou si légèrement apprécié. Il n’appartient pas à notre sujet de présenter un tableau, même sommaire, de ce long développement. Le lecteur pourra consulter les livres spéciaux qui, malheureusement, sont le plus souvent fragmentaires et sans vues d’ensemble. Aussi doit-on savoir gré à un historien des arts utiles d’avoir essayé d’en dégager la

ans environ (j’ai actuellement quarante-trois ans). Après cette période, il semble que le reste de l’existence ne sert qu’à produire les conceptions ftioins importantes, formant la suite naturelle des conceptions principales, nées pendant la période de jeunesse. »

philosophie et de l’avoir fixée dans les formules suivantes :

1° L’exploitation des forces de la nature s’est faite suivant leur degré comparatif de puissance.

2° L’extension des instruments de travail a suivi une évolution logique dans le sens d’une complexité et d’une perfection croissantes 1 .

L’homme, suivant l’observation de L. Bourdeau, a appliqué son activité créatrice aux puissances naturelles et les a mises en œuvre d’après un ordre régulier :

a) Les forces humaines, seules disponibles durant l’état de nature et l’état sauvage. Avant tout, l’homme a créé les armes : les primitifs les plus bornés ont inventé des engins d’attaque et de défense, en bois, en os, en pierre, comme ils ont pu. Puis l’arme est devenue un outil par adaptation spéciale : le bâton de combat sert de levier, le casse-tête sert de marteau, la hache en silex se fait cognée, etc. Ainsi s’est formé peu à peu un arsenal d’instruments. « Inférieurs à la plupart des animaux pour un travail déterminé qu’il faudrait accomplir avec nos seules ressources organiques, nous sommes supérieurs à tous, dès que nous mettons nos outils en œuvre. Si les rongeurs, avec leurs incisives tranchantes, coupent le bois mieux que nous, nous reprenons l’avantage avec la hache, le ciseau, la scie. Quelques oiseaux à l’aide d’un bec robuste percent à coups répétés le tronc d’un arbre; mais la tarière, la vrille, le villebrequin exécutent le même travail mieux et plus vite. Le couteau est préférable aux dents des carnassiers pour lacérer les chairs ; la houe à la patte de la taupe pour fouir la terre, la truelle à la queue du castor

1. L. Bourdeau, Les Forces de l’industrie , in-8, Paris, 1884. Cet ouvrage très substantiel et riche en documents, conçu d’après un plan systématique, nous a beaucoup servi pour cette étude.

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pour battre et appliquer le mortier. La rame nous fait rivaliser avec la nageoire des poissons, la voile avec l’aile de l’oiseau ; la quenouille et le fuseau nous permettent d’imiter l’industrie des insectes fîleurs, etc. L’homme reproduit donc et résume dans ses artifices techniques les perfections éparses du monde animal. Il arrive même à les dépasser, parce qu’il applique, sous forme d’outils, des substances et des combinaisons d’effets qui ne peuvent figurer dans les organismes. » (Ouv. cité, p. 45-46.) Il n’est guère probable que la plupart de ces inventions soient issues d’une imitation volontaire des animaux; mais, même dans cette hypothèse, il resterait encore une belle place pour le travail personnel et créateur. L’homme a produit par des procédés conscients ce que la vie réalise par des moyens qui nous échappent : aussi quelques métaphysiciens ont-ils pu soutenir que l’imagination créatrice est, en l’homme, un succédané des puissances génératrices de la nature.

b) Pendant la phase pastorale, l’homme a soumis et discipliné les forces animales. L’animal est une machine toute faite qu’il n’y a qu’à dresser à l’obéissance; mais ce dressage a exigé et suscité toutes sortes d’invention, depuis les harnais qui les équipent jusqu’aux chariots, voitures et routes où ils se meuvent.

c) Puis les moteurs naturels, l’air et le vent, ont fourni une nouvelle matière à l’ingéniosité humaine : la navigation, les moulins hydrauliques et aériens, employés d’abord à broyer le grain, ensuite à une foule d’usage (scier, fouler, soulever des marteaux, etc.)

d) Enfin, bien plus tard, produits d’une civilisation déjà mûre, les moteurs artificiels : les explosifs (poudre à canon et tous ses dérivés ou remplaçants), la vapeur qui a fait un si beau chemin.

Si le lecteur veut bien se représenter l’immense quan-

tité de faits qu’on vient d’indiquer en quelques lignes; remarquer quq chaque invention, grande ou petite, avant d’être fixée et réalisée, a été d’abord une imagination , une simple construction dans le cerveau, un assemblage de combinaisons nouvelles ou de rapports nouveaux, il sera bien forcé d’admettre que nulle part — sans excepter la production esthétique — l’homme n’a tant imaginé.

Une des raisons, non la seule, qui entretient l’opinion contraire, c’est que par la loi même de leur complication croissante, les inventions se sont greffées l’une sur l’autre. Pour tous les arts utiles, les progrès ont été si lents et si graduellement amenés que chacun d’eux a passé inaperçu, sans laisser à son auteur le mérite de sa découverte. L’immense majorité des inventions est anonyme; seuls, quelques grands noms ont surnagé. Mais individuelle ou collective, l’imagination reste de l’imagination. Pour que la charrue, à l’origine simple morceau de bois durci au feu et poussée par la main humaine, soit devenue ce qu’elle est de nos jours, à travers une longue série de modifications décrites dans les livres spéciaux, qui sait combien d’imaginations ont travaillé? De même, la flamme trouble d’une branche résineuse, guidant vaguement dans la nuit, nous, conduit, par une longue suite d’inventions, au gaz et à l’éclairage électrique. Tous les objets, même les plus communs et les plus vulgaires, qui servent actuellement à notre vie quotidienne, sont de Y imagination condensée .

3° Plus qu’aucune autre forme, l’imagination mécanique dépend rigoureusement des conditions physiques. Elle ne peut pas se contenter de combiner des images, elle postule des éléments matériels qui s’imposent impérieusement. Comparée à elle, l’imagination scientifique a bien plus d’élasticité dans la confection de ses hypothèses. En général, toute grande invention a été précédée d’une période d’avor-

l’imagination pratique et mécanique

tements. L’histoire montre que le moment dit initial d’une découverte mécanique, suivie de ses perfectionnements, est le moment terminal d’une série d’essais malheureux : on a traversé une phase d’imagination pure, de construction imaginative qui n’a pu entrer dans le moule d’un déterminisme approprié. Il a dû exister des inventions innombrables qu’on pourrait appeler des romans mécaniques, mais qu’on ne peut citer, parce qu’elles n’ont laissé aucune trace, n’étant pas nées viables. D’autres sont connues à titre de curiosités ou parce qu’elles ont frayé la voie. On sait que Otto de Guericke fit quatre essais infructueux, avant de trouver sa machine pneumatique. — Les frères Montgolfïer étaient obsédés du désir de créer des « nuages factices », analogues à ceux qu’ils voyaient se mouvoir sur les Alpes. « Pour imiter la nature »,*ils renfermèrent d’abord de la vapeur d’eau dans une enveloppe résistante et légère dont le refroidissement causa la chute. Puis ils essayèrent l’hydrogène; puis la production d’un gaz à propriétés électriques, etc. C’est par une succession d’hypothèses et d’échecs qu’ils arrivèrent au succès. — Dès la fin du xvi e siècle, on pressentit la possibilité de correspondre à distance au moyen du magnétisme et de l’électricité. » Dans un ouvrage publié en 1624, le père Leurechon, jésuite, a décrit un appareil imaginaire au moyen duquel on pourrait, dit-il, s’entre-parler de loin à l’aide d’aimants qui, par la correspondance de leurs mouvements, feraient marcher des aiguilles sur un cadran où seraient inscrits les vingt-quatre lettres de l’alphabet, et le dessin, qui accompagne le texte, figure à peu près le télégraphe Bréguet. » Mais l’auteur jugeait cela impossible « faute d’aimants qui aient une telle vertu » *.

1. Cité par L. Uourdeau.p. 3 (ouvrage cité) qui mentionne beaucoup d’autres essai? : un Écossais anonyme en 1733, Lesage (de Genève)

Les inventions mécaniques qui échouent sont l’équivalent des hypothèses scientifiques erronées ou non vérifiées. Elles ne dépassent pas le stade de l’imagination pure ; mais elles sont instructives pour le psychologue, parce qu’elles mettent à nu le travail initiateur de la construction imaginaire dans l’ordre technique.

Restent les nécessités du raisonnement, du calcul, de l’adaptation aux propriétés de la matière; mais, nous le répétons, ce déterminisme a plusieurs formes possibles;on arrive au même but par diverses voies. D’ailleurs ces conditions déterminantes ne font défaut à aucun type d’imagination quel qu’il soit; il n’y a de différence que du moins au plus. Toute construction imaginative, dès qu’elle est un peu plus que l’assemblage fantomatique, la vision larvaire qui hante le cerveau d’un rêveur, doit prendre un corps, subir des conditions d’extériorité qui la matérialisent à un degré quelconque et dont elle dépend. A cet égard, l’architecture est un excellent exemple. On la classe parmi les beaux-arts; mais elle est soumise à tant de servitudes que son procédé d’invention ressemble fort à celui des créations techniques et mécaniques. Aussi, a-t-on pu dire que « l’architecture est le moins personnel de tous les arts ». « Avant d’être un art, elle est une industrie, en ce sens qu’elle a presque toujours un but d’utilité qui s’impose à elle et domine ses manifestations. Qu’elle ait à construire un temple, un palais, un théâtre, il lui faut avant tout subordonner son œuvre à la destination qui lui est assignée d avance. Ce n’est pas tout; elle doit tenir compte des matériaux, du climat, du sol, du site, des habitudes, toutes choses qui peuvent exiger beaucoup d’habileté, de tact, de

en 1780, Lhomond, en France (1787), Battencourt (Espagne) en 1187, un Allemand Reiser, (1794), Salva à Madrid en 1796. L’étude insuffisante de l électricité dynamique ne permettait pas d’aboutir.

calculs, mais qui n’intéressent pas l’art proprement dit et ne donnent pas à l’architecte l’occasion de manifester ses facultés purement esthétiques » *.

Ainsi donc, au fond, identité de nature entre l’imagination constructive du mécanicien et celle de l’artiste ; la différence n’est que dans le but, les moyens, les conditions. La formule : Ars homo additus nalurae, a été trop souvent restreinte au sens esthétique; elle doit comprendre tout ce qui est artifice. Sans doute, les esthètes soutiendront que leur imagination, à eux, est d’une qualité plus noble, plus relevée. Question litigieuse que la psychologie n’a pas à discuter; car, pour elle, le mécanisme essentiel est le même dans les deux cas : un grand mécanicien est un poète à sa manière, parce qu’il crée des instruments qui simulent la vie. « Ces appareils qui, autrefois, faisaient s’émerveiller l’ignorance de la foule, méritent l’admiration réfléchie.... Quelque chose de la puissance qui a organisé la matière semble avoir passé dans ces combinaisons où la nature est imitée et dépassée. Nos machines, si variées de forme et d’emploi, représentent l’équivalent d’un règne nouveau, intermédiaire entre les corps bruts et les corps vivants, qui a la passivité des uns, l’activité des autres et les exploite tous à notre profit. Ce sont des contrefaçons d’êtres animés, capables d’imposer à des substances inertes un fonctionnement régulier. Leur ossature de fer, leurs organes d’acier, leurs muscles de cuir, leur âme de feu, leur souffle haletant ou de fumée, le rythme de leurs mouvements, parfois même leurs cris stridents ou plaintifs qui expriment l’effort et simulent la douleur : tout contribue à leur donner une animation fantastique, fantôme et rêve d’une vie inorganique 2 . »

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