CHAPITRE VI
L’Imagination commerciale.
Prenant le mot « commercial » dans son acception la plus large, je comprends sous ce titre toutes les formes d’imagination constructive qui ont pour but principal la production ou la distribution des richesses, toutes les inventions qui tendent à l’enrichissement individuel ou collectif. Encore moins étudiée que la précédente, cette manifestation imaginative révèle autant d’ingéniosité, de souplesse, de ressources, qu’aucune autre. L’esprit humain s’y est largement dépensé. Il y a eu des inventeurs de toutes tailles : les grands peuvent marcher de pair avec ceux que l’opinion commune place le plus haut. Ici, comme ailleurs, la grande masse n’invente rien, vit de tradition, de routine, d’imitation.
L’invention dans l’ordre commercial (ou financier) est soumise à des conditions diverses dont nous n’avons pas à nous occuper.
1° Des conditions extérieures : géographiques, politiques, économiques, sociales, etc., variant suivant le temps, les lieux et les peuples. Tel est son déterminisme externe ; ici humain, social, au lieu d’être cosmique, physique, comme pour l’invention du mécanicien.
L’IMAGINATION COMMERCIALE
2° Des conditions intérieures psychologiques dont plusieurs sont étrangères à l’acte primitif et essentiel de l’invention : d’une part, la prévision, le calcul, la solidité du raisonnement; en un mot, la puissance de la réflexion; d’autre part, la hardiesse, l’audace, l’élan vers l’inconnu, en un mot, la puissance des facultés actives. De là (en négligeant les formes mixtes) deux catégories principales : les circonspects, les audacieux.
Chez les premiers, l’élément rationnel l’emporte. Ils sont prudents, calculateurs, exploiteurs égoïstes, sans grandes préoccupations morales ou sociales.
Chez les seconds, l’élément actif et émotionnel prédomine. Ils sont de plus haute envergure. Tels les marchands-navigateurs de Tyr, de Carthage, de la Grèce; les négociants voyageurs du moyen âge ; les explorateurs mercantiles et avides de gain des xv e , xvi e , xvu° siècles; plus tard, par transformation, les créateurs des grandes Compagnies, les inventeurs de monopoles, les. trusts américains, etc. Ceux-ci sont les grands imaginatifs.
Donc, éliminant de notre sujet tout ce qui n’est pas l’élément imaginatif pur, pour n’étudier que lui seul, je ne vois, si l’on veut éviter les redites, que deux points nouveaux à traiter :
Au moment initial de l’invention, l’acte intuitif qui en est le germe.
Pendant la période de développement et d’organisation, le rôle nécessaire et exclusif des images schématiques.
Généralement, on entend par intuition un jugement pratique, immédiat, qui va droit au but. Tact, sagacité, flair, divination sont des expressions synonymes ou équiva-
lentes. Remarquons d’abord que l’intuition n’appartient pas en propre à cette partie de notre sujet, car elle se ren-. contre un peu partout : mais dans l’invention commerciale, elle est prépondérante, à cause de la nécessité de voir vite et juste et de saisir les occasions. « Le génie des affaires, a-t-on dit, consiste à faire des hypothèses exactes sur la fluctuation des valeurs. » Caractériser cet état mental est très facile s’il ne s’agit que d’en donner des exemples ; très difficile si l’on essaie d’en pénétrer le mécanisme.
Le médecin qui d’emblée diagnostique une maladie, qui, à un degré plus haut, groupe des syndromes pour en dégager une nouvelle entité morbide (comme Duchenne de. Boulogne); le politique qui a la connaissance des hommes, le négociant qui flaire une bonne entreprise, etc., sont des exemples d’intuition. Elle ne dépend pas du degré de culture : sans parler des femmes dont la pénétration, dans l’ordre pratique, est connue, il y a des ignorants, des paysans, des sauvages même qui, dans leur sphère bornée, valent de fins diplomates.
Mais tous ces faits ne nous apprennent rien sur sa nature psychologique. L’intuition suppose des expériences acquises, d’une nature spéciale, qui confèrent au jugement sa validité, et l’orientent dans un sens spécial. Toutefois, cette connaissance accumulée ne donne par elle-même aucune indication sur le futur. Or, toute intuition est une anticipation de l’avenir qui ne peut résulter que de deux procédés : le raisonnement inductif ou déductif (par exemple le chimiste qui prévoit une réaction); l’imagination, c’est-à-dire une construction représentative. Quel est ici le procédé prépondérant? Évidemment le premier, puisqu il s agit non d’une hypothèse de fantaisie, mais de l’adaptation d’expériences anciennes à un cas nouveau. L intuition ressemble bien plus aux opérations logiques
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qu’aux combinaisons imaginatives. On peut l’assimiler à un raisonnement inconscient, si l’on ne craint pas l’espèce de contradiction inhérente à ce terme qui suppose une opération logique sans conscience des moyens termes. Bien que répréhensible, il est peut-être préférable à d’autres explications proposées, telles que automatisme, habitude, instinct, connexions nerveuses. Carpenter qui, comme promoteur de la cérébration inconsciente, mérite d’être consulté, assimile cet état à une action réflexe. Il transcrit 1 en terminant une lettre que Stuart Mill lui écrivit à ce sujet et où il dit en substance que cette aptitude se rencontre chez les personnes qui ont de l’expérience, mais qui tendent vers la pratique et n’attachent pas beaucoup d’importance à la théorie.
Toute intuition se concrète donc en un jugement équivalant à une conclusion. Mais ce qui, en elle, paraît obscur et presque mystérieux, c’est que, entre beaucoup de solutions possibles, elle trouve du premier coup celle qui convient. A mon avis, cette difficulté provient en grande partie d’une conception partielle du problème. On entend par intuition les seuls cas où l’on devine juste; on oublie les autres cas, bien plus nombreux qui sont des échecs. L’acte par lequel on obtient une conclusion, sans prémisse explicite, sans savoir comment on l’atteint, est un fait général de notre vie mentale. L’acte par lequel on obtient une conclusion juste, en est un cas particulier. Ce qui fait l’originalité de cette opération, c’est sa rapidité , non sa justesse : le premier caractère est essentiel, le second accessoire.
Dès lors, il faut admettre que le don de voir juste est une qualité innée, dévolue aux uns, refusée aux