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CHAPITRE VII

L’Imagination utopique 1 .

L’esprit humain, lorsqu’il crée, ne peut employer que deux catégories de matériaux pour incarner son idée :

1° Les phénomènes naturels, les forces du monde inorganique et vivant. Sous la forme scientifique qui cherche à expliquer, à connaître, il aboutit à l’hypothèse, création désintéressée. Sous la forme industrielle qui vise à appliquer, à utiliser, il aboutit aux inventions pratiques, intéressées.

2° Les éléments humains, c’est-à-dire psychiques (instincts, passions, sentiments, idées et actes). La création esthétique est la forme désintéressée ; l’invention sociale est la forme utilitaire.

Par suite, on peut dire que l’invention dans les sciences ressemble à celle des beaux-arts, étant l’une et l’autre spéculatives et que l’invention mécanique et industrielle se rapproche de l’invention sociale par une commune tendance vers la pratique. Je n’insisterai pas sur cette répartition qui,

1. Ce litre, comme on le verra, ne répond que partiellement au contenu de ce chapitre.

en définitive, ne repose que sur des caractères partiels ; j’ai seulement voulu rappeler que l’invention dont le rôle est grand dans l’évolution sociale, politique et morale, doit pour réussir adopter certains procédés, en répudier d’autres : ce que les utopistes ne font pas.

Le développement des sociétés humaines dépend de multiples facteurs : —- la race, les conditions géographiques et économiques, la guerre, etc., que nous n’avons ni à énumérer ni à étudier. Un seul est de notre sujet; c’est l’apparition successive de conceptions idéales qui tendent à se réaliser comme toute autre création de l’esprit : l’idéal moral consistant en combinaisons nouvelles, nées de la prédominance d’un sentiment, ou d’une élaboration inconsciente (inspiration), ou de l’analogie.

A l’origine des civilisations, on rencontre des personnages demi historiques, demi légendaires (Manou, Zoroastre, Moïse, Confucius, etc.), qui ont été des inventeurs ou des réformateurs dans l’ordre social et moral. Qu’une part de l’invention qu’on leur attribue soit due à des prédécesseurs et à des successeurs, c’est vraisemblable; mais l’invention, quelle qu’en soit l’auteur, n’en reste pas moins une invention. Nous l’avons dit ailleurs et on nous permettra de le répéter, cette expression inventeurs en morale peut sembler ■étrange à quelques-uns, parce qu’ils sont imbus de l’hypothèse d’une connaissance du bien et du mal, innée, universelle, départie à tous les hommes et dans tous les temps. Si d’on admet au contraire, — comme l’observation l’impose — non une morale toute faite, mais une morale qui se fait, il faut bien qu’elle soit la création d’un individu ou d’un groupe. Tout le monde admet des inventeurs en géométrie, en musique, dans les arts plastiques ou mécaniques; mais il y a eu aussi des hommes qui, par leurs dispositions morales, étaient très supérieurs à leurs contemporains et

ont été des promoteurs, des initiateurs 1 . Par des causes que nous ignorons, analogues à celles qui produisent un grand poète ou un grand peintre, il surgit des génies moraux qui ressentent ce que d’autres ne sentent pas, tout comme fait un grand poète par rapport à la foule. Mais il ne suffît pas qu’ils sentent, il faut qu’ils créent, qu’ils réalisent leur idéal en une croyance et des règles de conduite acceptées par d'autres hommes. Tous les fondateurs des grandes religions ont été des inventeurs de ce genre. Que l’invention vienne d’eux seuls ou d’une collectivité dont ils sont le résumé et l’incarnation, peu importe. En eux, l’invention morale a trouvé sa forme complète; comme toute création véritable, elle est organique. La légende raconte que Bouddha obsédé du désir de trouver la voie parfaite du salut pour lui et le reste des hommes, se livre d'abord à un ascétisme extravagant; il en voit l’inutilité et y renonce; pendant sept années, il médite, l’illumination se fait; il possède la science des moyens qui délivre du Karma (enchaînement des causes et des effets) et de la nécessité des renaissances : aussitôt il renonce à la vie contemplative et pendant cinquante ans de pérégrinations incessantes, prêche, convertit, organise ses fidèles. Vrai ou faux historiquement, ce récit est d’une psychologie exacte : idée fixe et obsédante, essais suivis fî’échecs, moment décisif de l’suprjxa, puis la révélation intérieure qui se manifeste au dehors et, par l’œuvre du Maître et de ses disciples, se développe, s’achève, s’impose à des millions d’hommes. En quoi ce mode de création diffère-t-il des autres, du moins dans l’ordre pratique?

Aussi, du point de vue de notre étude actuelle, peut-on diviser les morales en vivantes et en mortes. Les morales

1. Pour les faits à l’appui, voir la Psychologie des Sentiments^ 2 e partie,ch. vin, p. 300.

vivantes sont nées des besoins et des désirs, suscitant une construction imaginative qui se fixe dans des actes, des habitudes et des lois; elles proposent aux hommes un idéal concret, positif, qui, sous des apparences diverses et quelquefois contraires, est toujours le bonheur. Les morales mortes — d’où l’invention s’est retirée — naissent de la réflexion et de la codification rationnelle des morales vivantes : consignées dans les écrits des philosophes, elles restent théoriques, spéculatives, sans efficacité appréciable Sur la masse des hommes, simple matière à dissertations et à commentaires.

A mesure que l’on s’éloigne des origines lointaines, le jour se fait et l’invention dans l’ordre social et moral se manifeste comme l’œuvre de deux catégories principales d’esprit : les chimériques, les positifs.

Les premiers, imaginatifs purs, rêveurs, utopistes, sont proches parents des poètes et des artistes.

Les seconds, créateurs ou réformateurs pratiques, capables d’organiser, sont de la famille des inventeurs dans l’ordre industriel, commercial, mécanique.

La forme chimérique de l’imagination appliquée aux sciences sociales, est celle qui ne tenant compte ni du déterminisme extérieur ni des exigences pratiques, s’épanouit dans sa pleine liberté. Tels sont les créateurs de républiques idéales, en quête d’un âge d’or perdu ou à trouver, construisant, au gré de leur fantaisie, les sociétés humaines dans leurs grandes lignes et leurs détails : romanciers sociaux qui sont aux sociologistes ce que les poètes

sont aux critiques. Leurs rêves, soumis aux seules conditions d’une logique intérieure, n’ont vécu qu’en eux, d’une vie idéale, sans jamais passer par l’épreuve de l’application. C’est l’imagination créatrice sous .sa forme incomplète, restreinte à sa première phase.

Rien de plus connu que leurs noms et leurs œuvres : la République de Platon, Y Utopie de Thomas Morus, la Cité du Soleil de Campanella, YOceana d’Harrington, la Salente de Fénelon, etc. Si idéalistes qu’ils soient, on pourrait facilement montrer que tous les matériaux de leur idéal sont pris dans la réalité ambiante, portent la marque du milieu grec, anglais, chrétien, etc., où ils ont vécu; et il ne faut pas oublier que, chez les utopistes, tout n’est pas chimérique : les uns ont été des révélateurs, d’autres ont agi comme stimulants ou ferments. Fidèle à sa mission, qui est d’innover, l’imagination constructive est un aiguillon qui réveille ; elle entrave la routine sociale et empêche la stagnation.

Parmi ces créateurs de sociétés idéales, il en est un, presque contemporain, qui mériterait une étude de psychologie individuelle : c’est Ch. Fourier. S’il ne s’agit que de la fécondité dans la construction pure, je doute que Ton puisse en trouver un autre supérieur à lui; il est l’égal des plus grands, avec ce caractère particulier d’être à la fois exubérant jusqu’au délire et exact dans les détails jusqu’à la minutie extrême. C’est un si beau type d’imaginatif qu’il mérite de nous arrêter un instant.

Sa cosmogonie semble l’œuvre d’un Démiurge omnipotent qui façonne l’univers à son gré. Sa conception du monde futur avec ses « créations contre-moulées », où les laideurs et nuisances actuelles du règne animal se changeront en leurs contraires, où il y aura des « antilions », des « anti-crocodiles », des « anti-baleines », etc., est un

'exemple, entre cent autres, de son inépuisable richesse en visions fantastiques : œuvre d’une imagination qui déborde, fougueuse, sans aucune préoccupation rationnelle.

Par contre, sa psychogonie, sur le thème fondamental de la métempsychose emprunté à l’Orient, s’abandonne à des variations numériques. Admettant pour chaque âme une renaissance par siècle, il lui attribue d’abord une période de « subversion ascendante », dont la première phase dure cinq mille ans, la seconde trente-six mille ans; puis vient une période d’apogée, neuf mille ans; enfin une période de « subversion descendante », dont la première phase est de vingt-sept mille ans, et la dernière de quatre mille ans : au total quatre-vingt-un mille années. Cette forme d’imagination nous est connue.

La partie principale de sa psychologie, la théorie des passions, discutable sur beaucoup de points, est relativement raisonnable; mais dans la reconstruction de la Société humaine, la dualité de son imagination, puissante et minutieuse, réapparaît. On connaît sa méthodique organisation : le groupe formé de 1 à 9 personnes, la série qui comprend 24 à 32 groupes, la phalange qui enveloppe 18 groupes composant le phalanstère; la petite ville, centre général des phalanges, la ville provinciale, la capitale d’empire, la métropole universelle. Il a la passion du classement et du règlement; « son phalanstère est libre comme une horloge » (Faguet).

Ce type rare d’imaginatif méritait bien quelques remarques, par son mélange d’exactitude apparente dans l’utopie et d’extravagance naturelle, inconsciente; car, sous ces pullulantes inventions de petits détails précis, le fond n’en reste pas moins une pure construction spéculative de l’esprit. Ajoutons un incroyable abus de Y analogie, ce principal instrument intellectuel de l’invention, — dont

256 LES PRINCIPAUX TYPES D’iMÂGINATION

la lecture de ses œuvres peut seule donner une idée 1 . Henri Heine disait de Michelet : « Il a une imagination hindoue » : le mot s’appliquerait bien mieux à Ch. Fourier en qui coexistent la profusion sans frein des images et le goût des accumulations numériques. On a essayé d’expliquer ce luxe de chiffres et de calculs par une habitude professionnelle : il fut longtemps teneur de livres ou caissier, toujours excellent comptable; mais c’est prendre l’effet pour la cause. Ce dualisme était dans la nature même de son esprit et il en profita pour son métier. L’étude sur l’imagination numérique (ch. u,) a montré combien elle se rencontre fréquemment chez les Orientaux dont le développement imaginatif est incontesté et nous avons vu pourquoi l’imagination idéaliste s’accommode si bien de la série indéfinie des nombres et s’en sert comme d’un véhicule.

Avec les inventeurs et réformateurs pratiques, c’est la chute de l’idéal; non qu’ils le sacrifient à leur intérêt personnel, mais parce qu’ils ont la compréhension du possible. La construction imaginative doit être rectifiée, rétrécie, mutilée, pour entrer dans le cadre étroit des conditions d’existence jusqu’à ce qu’elle s’adapte et se détermine. Ce procédé a été plusieurs fois décrit et il est inutile de le reprendre en d’autres termes. Toutefois ici l’idéal, — en donnant ce nom au principe d’unité qui suscite la création et la soutient dans son développement, — subit une méta-

1. Nous recommandons au lecteur 1’ « Épilogue sur l’Analogie » dans Le Monde industriel, p. 244 et suiv., où il apprendra que « le chardonneret dépeint l’enfant issu de parents pauvres », que « le faisan dépeint le mari jaloux », que « le coq est l’emblème de l’homme du monde », que « le chou est l’emblème de l'amour mystérieux », eLc. Il y a plusieurs pages sur ce ton, avec de prétendues raisons à l’appui.

morphose et doit être non plus seulement individuel, mais collectif ; la création ne se réalise que par une « communion des esprits », par une coopération des sentiments et des volontés; l’œuvre d’une conscience individuelle doit devenir l’œuvre d’une conscience sociale.

Cette forme d’imagination qui crée et organise des groupes sociaux, se manifeste à des degrés divers suivant la tendance et la puissance des créateurs.

Il y a les fondateurs de petites sociétés à forme religieuse : les Esséniens, les premières communautés chrétiennes, les ordres monastiques d’Orient et d’Occident, les grandes congrégations catholiques ou musulmanes, les sectes demi laïques, demi religieuses, telles que les Moraves, Shakers, Mormons, etc. — Moins complète, parce qu’elle n’enveloppe pas l’individu tout entier dans tous les actes de sa vie, est la création des associations secrètes, syndicats professionnels, sociétés savantes, etc. Le fondateur conçoit un idéal de vie complète ou restreinte à un but déterminé qu’il applique, ayant pour matériaux des hommes groupés par libre choix ou cooptation.

Il y a 1 'invention qui opère sur de grandes masses, — l’invention sociale et politique proprement dite, — ordinairement imposée non proposée; mais qui, malgré sa puissance coercitive, est soumise à des exigeances plus nombreuses encore que l’invention mécanique, industrielle ou commerciale; ayant à lutter contre les forces de la nature, mais surtout contre les forces humaines : habitudes héréditaires, mœurs, traditions. Il faut qu’elle transige avec les passions et idées dominantes, n’étant, comme toute autre création, justifiée que par le succès.

Sans entrer dans les détails de ce déterminisme inévitable (ce qui nous imposerait d’inutiles redites), on peut

Ribot. — Imagination créatrice. 1 1

LES PRINCIPAUX TYPES ü’IMAGINATION.

résumer le rôle de l’imagination constructive dans les choses sociales en disant qu’elle a subi une régression, c’est-à-dire que son aire de développement s’est peu à peu rétrécie : non que l’invention géniale, réduite à la pure construction en images ait subi une éclipse; mais elle a dû, à côté d’elle, faire une part de plus en plus large à l’expérience, aux éléments rationnels, au calculs, aux inductions et déductions qui permettent de prévoir, aux nécessités pratiques.

Si on omet l’invention spontanée, instinctive, demiinconsciente des premiers âges qui a suffi aux sociétés primitives, pour s’en tenir aux créations réfléchies et à grandes prétentions, on peut en gros distinguer trois périodes successives :

1° Une phase idéaliste très longue (Antiquité, Renaissance) où triomphent l’imagination pure et le jeu delà libre fantaisie qui se dépense en romans sociaux. Entre la création de l’esprit et la vie des sociétés contemporaines, nul rapport : deux mondes à part, étrangers l’un à l’autre. Les vrais utopistes ne se soucient guère d’appliquer. Platon et Thomas Morus auraient-ils voulu réaliser leurs rêves?

2° Une phase intermédiaire où l’on essaie de passer de l’idéal à la pratique, de la spéculation pure au contact avec les faits sociaux. Déjà, au siècle dernier, quelques philosophes rédigeaient des constitutions sur la demande des intéressés (Locke, J. J. Rousseau). Durant cette période où l’œuvre de l’imagination au lieu de se fixer simplement dans des livres, tend à s’objectiver dans les actes, on compte beaucoup d’échecs et quelques succès partiels. Rappelons les essais infructueux de « phalanstères » en France, en Algérie, au Brésil, aux États-Unis. Robert Owen fut plus heureux : en quatre ans, il réforme New-Larnak suivant son idéal et, avec des fortunes diverses, fonda des

L’IMAGINATION UTOPIQUE 2d9

colonies peu durables. Le Saint-Simonisme n’a pas péri tout entier; l’organisation primitive conforme à son idéal a disparu rapidement; mais quelques-unes de ses théories se sont infiltrées ou incorporées en d’autres doctrines.

3° Une phase où la création imaginative se subordonne à la pratique. La conception sociale cesse d’être purement idéaliste ou construite à priori par déduction d’un principe unique; elle transige avec les conditions de son milieu, s’adapte aux nécessités de son développement. C’est le passage de l’état d’autonomie absolue de l’imagination à une période où elle subit les lois d’un impératif rationnel; en d’autres termes, le passage de la forme esthétique à la forme scientifique et surtout pratique. Le socialisme en est un excellent exemple et bien connu. Que l’on compare ses utopies anciennes (environ jusqu’au milieu de notre siècle) à ses formes contemporaines et on appréciera sans peine la quantité d’éléments imaginatifs perdus, au profit d’une quantité au moins équivalente d’éléments rationnels et de calculs positifs.

CONCLUSION

Les bases de l’Imagination créatrice.

Pourquoi l’esprit humain est-il capable de créer? En un certain sens, cette question peut paraître oiseuse, puérile et môme pis. On pourrait tout aussi bien se demander : Pourquoi l’homme a-t-il des yeux et non un appareil électrique comme la torpille? Pourquoi perçoit-il immédiatement les sons, mais non les rayons ultra-rouges et ultraviolets; les changements d’odeurs, mais non les changements magnétiques? et ainsi sans fin. Nous posons cette question en un sens très différent : Étant donnée la constitution physique et mentale de l’homme telle qu’elle •existe en fait, comment l’imagination créatrice esfcelle un produit naturel de cette constitution?

L’homme est capable de créer pour deux raisons principales. La première, d’ordre moteur, consiste dans l’action de ses besoins, appétits, tendances et désirs. La seconde est la possibilité d’une réviviscence spontanée des images qui se groupent en combinaisons nouvelles.

L Précédemment, on a montré en détail (partie I, ch. n) que l’hypothèse d’un « instinct créateur », si ce terme est

CONCLUSION

employé non comme une formule abréviative ou une métaphore mais au sens strict, est une pure chimère, une entité vide. En étudiant les divers types d’iihagination, on a toujours eu soin de faire remarquer que chaque mode de création peut se ramener, comme à sa source, à une tendance, un besoin, un désir spécial, déterminé. Rappelons une dernière fois ces conditions initiales de toute invention, ces appétitions, conscientes ou non, qui la suscitent.

Les besoins, tendances, désirs (quelque terme qu’on préfère, il n’importe) dont le faisceau constitue l’instinct de la conservation individuelle, ont été les générateurs de toutes les inventions relatives à l’alimentation, l’habitation, la fabrication des armes, instruments, machines.

Le besoin d’expansion ou d’extension individuelle et sociale a suscité les inventions guerrières et commerciales, industrielles et, sous sa forme désintéressée, la création esthétique.

Pour l’instinct sexuel, sa fécondité psychique ne le cède en rien à sa fécondité physique : il est une source inépuisable d’imagination, dans la vie courante autant que dans l’art.

Les besoins de l’homme en contact avec ses semblables ont engendré, par une action instinctive ou réfléchie, les nombreuses créations sociales et pratiques qui ont régi les groupes humains : grossières ou complexes, stables ou instables, justes ou injustes, .clémentes ou féroces.

Le besoin de connaître et d’expliquer bien ou mal a créé les mythes, les religions, les systèmes philosophiques, les hypothèses scientifiques.

Chaque besoin, tendance, désir, peut donc devenir créateur, soit isolément soit associé à d’autres et c’est en ces éléments derniers que l’analyse doit résoudre la « spontanéité créatrice ». Ce terme vague correspond à une somme.

CONCLUSION

non à une propriété spéciale 1 . Toute invention a donc une origine motrice ; le fond dernier de l’imagination construc-. tive est donc moteur.

IL Mais les besoins et les désirs seuls ne peuvent créer; ils ne sont qu’un stimulant et un ressort; d’où la nécessité d’une seconde condition : la réviviscence spontanée des images.

Chez beaucoup d’animaux qui ne sont doués que de mémoire, le retour des images est toujours provoqué. Les sensations externes ou internes les ramènent dans la conscience sous la forme pure et simple des expériences antérieures : d’où reproduction, répétition sans association nouvelle. Les gens peu imaginatifs et routiniers se rapprochent d'e cet état mental. Mais en fait, l’homme (dès sa seconde année) et quelques animaux supérieurs dépassent ce stade; ils sont capables de réviviscence spontanée. Je désigne sous ce nom celle qui se produit brusquement, sans antécédents apparents ; on sait qu’ils agissent sous une forme latente et consistent en pensée par analogie, dispositions affectives, élaboration inconsciente. Cette apparition brusque suscite d’autres états qui, groupés en associations nouvelles, contiennent les premiers éléments de la création.

1. C’est un postulat de la physiologie contemporaine que l’ensemble des neurones ne peut spontanément, c’est-à-dire par lui-même, engendrer aucun mou%'ement : il reçoit du dehors, il resLilue au dehors. Toutefois, entre ces deux moments qui, dans les actions réflexes et instinctives, semblent en continuité, s’intercalle un troisième, qui, pour les actes psy r chiques supérieurs, peut être d’une longue durée. Ainsi, le raisonnement sous sa forme logique, la réflexion sur une décision à prendre ont une faible tendance à se traduire en actes; leurs effets moteurs sont indirects et à longue échéance. Or, ce moment intermédiaire est par excellence celui de la psychologie. C’est aussi celui de l’équation personnelle : chaque homme’ reçoiL, transforme et restitue selon son organisation propre, son tempérament, son idiosyncrasie, son caractère — d’un seul mot sa personnalité, dont ses besoins, tendances et désirs sont l’expression directe et immédiate : en sorte que nous revenons à la même définition de la spontanéité par une autre voie.

CONCLUSION

Prise dans son ensemble et quelque innombrables que soient ses manifestations, l’imagination constructive me paraît réductible à trois formes que j’appelle ébauchée, fixée, objectivée; suivant qu’elle reste un fantôme intérieur, ou qu’elle revêt une forme matérielle mais contingente et sans rigidité, ou qu’elle est soumise aux conditions d’un rigoureux déterminisme intérieur ou extérieur.

1° La forme ébauchée est primordiale, originelle, la plus simple de toutes : c’est un moment de naissance ou d’essai. Elle apparaît tout d’abord dans le rêve, manifestation embryonnaire, instable et incoordonnée de l’imagination créatrice; état de transition, entre la reproduction passive et la construction organisée. —A un degré plus élevé, c’est la rêverie dont les images flottantes, associées au hasard, sans intervention personnelle, sont pourtant assez vives pour exclure de la conscience toute impression du monde extérieur; si bien que le rêveur' n’y entre qu’avec le choc de la surprise. — Plus cohérents sont les édifices imaginaires connus sous le nom de « châteaux en Espagne », œuvres d’un désir jugé irréalisable, romans d’amour, d’ambition, de puissance, de richesse dont le but paraît pour toujours hors de notre atteinte. — Enfin, encore plus haut, toute construction de l’avenir, conçu vaguement et comme simplement possible : prévoir l’issue d’une maladie, d’une affaire, d’une entreprise, d’un événement politique, etc.

Cette imagination vague et ébauchée qui pénètre dans notre vie entière, a ses caractères propres : le principe d’unité est nul ou éphémère, ce qui la ramène toujours au rêve comme à son type; elle ne s’extériorise pas, ne se traduit jamais en actes, par suite de sa nature foncièrement chimérique ou d’une impuissance de la volonté, ce qui la réduit à une existence strictement intérieure et indi-

CONCLUSION

viduelle. Inutile cl’ajouter que ce mode d’imagination est une forme permanente et définitive chez les rêveurs qui vivent dans un monde d’images sans cesse renaissantes, sans pouvoir les organiser, les traduire en une œuvre d’art, une théorie, une invention utile.

L’imagination ébauchée est ou reste une forme élémentaire, primitive, automatique. Conformément à la loi générale qui régit le développement de l’esprit, — passage de l’indéfini au défini, de l'incohérent au cohérent, de la spontanéité à la réflexion, de la période réflexe à la période volontaire — l’imagination sort de ses langes, se métamorphose : par l’intervention d’un acte téléologique qui lui assigne un but, par l’adjonction d'éléments rationnels qui la soumettent à une adaption. Alors apparaissent les deux autres formes.

2° La forme fixée comprend les créations mythiques, esthétiques, les hypothèses philosophiques et scientifiques. Tandis que l’imagination ébauchée reste à l’état de phénomène intérieur, n’existe que dans un individu et pour un seul individu; celle-ci est projetée au dehors, aliénée. La première n’a d’autre réalité que la croyance momentanée, qui l’accompagne; celle-ci existe par elle-même, pour son créateur et pour les autres; son œuvre est acceptée, rejetée, examinée, critiquée. La fiction se pose sur le même plan que la réalité. Ne discute-t-on pas sérieusement la valeur objective de certains mythes, de certaines théories métaphysiques? l’action d’un roman ou d’un drame, comme s’il s’agissait d’événements réels? le caractère des personnages, comme s’ils vivaient en chair et, en os?

L’imagination fixée se meut dans un cadre élastique. Les éléments matériels qui la circonscrivent et l’incarnent ont une certaine fluidité : le langage, l’écriture, les sons musicaux, les couleurs, les formes, les lignes. De plus, on

CONCLUSION

sait que ses créations, malgré l’adhésion spontanée de l’esprit qui les accepte, sont l’œuvre du bon plaisir; elles pourraient être autres; elles conservent une empreinte indélébile de contingence et de subjectivité.

3° Cette marque s’efface, sans disparaître (car l’imaginé reste toujours personnel) dans la forme objectivée qtii comprend les inventions pratiques, mécaniques, industrielles, commerciales, militaires, sociales, politiques qui ont réussi. Celles-ci n’ont plus une réalité arbitraire et d’emprunt; elles tiennent leur place dans l’ensemble des phénomènes physiques et sociaux; ressemblant aux créations de la nature, comme elles soumises à des conditions d’existence fixes et à un déterminisme limité : nous n’insistons pas sur ce dernier caractère tant de fois signalé.

Pour mieux faire comprendre la distinction entre ces trois formes d’imagination, qu’on me permette d’emprunter pour un moment la terminologie spiritualiste ou du dualisme vulgaire, — uniquement comme procédé d’exposition et d’éclaircissement : l’imagination ébauchée est une âme sans corps, un pur esprit, sans détermination dans l’espace. — L’imagination fixée est une âme ou esprit entouré d’une enveloppe presque immatérielle : comme les anges ou les démons, les génies, les ombres, la « double » des sauvages, le peresprit des spirites, etc. — L’imagination objectivée est âme et corps, organisation complète à la manière des vivants : l’idéal s’est incarné,, mais il a dû subir des transformations, réductions et adaptations pour devenir pratique; de même que l’âme, d’après le spiritualisme, doit se plier aux nécessités du corps, être à la fois servie et asservie par les organes.

D’après l’opinion commune, les grands imaginatifs ne se rencontrent que dans les deux premières catégories : ce qui est vrai au sens restreint, faux au sens complet du mot

CONCLUSION

imagination. Tant qu’elle reste ébauchée et même fixée, l’imagination constructive peut régner en maîtresse absolue. Objectivée, elle règne encore, mais en partageant le pouvoir avec des compétiteurs : elle ne peut rien sans eux; ils ne peuvent rien sans elle. Ce qui trompe, c’est qu’on ne la voit plus à découvert. Ici, la poussée imaginative ressemble à ces puissants jets d’eau qui doivent s’emprisonner dans un réseau compliqué de canaux et de ramifications, variant en figure et en calibre, avant de jaillir en fusées multiples et en architectures liquides L

Le type imaginatif.

Essayons maintenant, pour terminer, de présenter au lecteur un tableau d’ensemble de la vie imaginative à tous ses degrés.

Si l’on considère l’esprit humain surtout sous son aspect intellectuel, c’est-à-dire en tant qu’il connaît et qu’il pense, abstraction faite de ses émotions et de son activité volontaire, l’observation des individus dégage quelques variétés bien tranchées.

D’abord les esprits positifs ou réalistes qui vivent principalement du monde extérieur, de ce qu’ils perçoivent et de ce qui s’en déduit immédiatement, étrangers ou hostiles aux chimères : les uns, plats, bornés, terre à terre; d’autres,

1. Outre ces trois formes principales, il y a des formes intermédiaires — transitions d’une catégorie à l’autre — difficiles à classer : certaines créations mythiques sont à demi ébauchées, à demi fixées; et l’on trouve des conceptions religieuses, sociales, politiques, en partie théoriques ou fixées, en partie pratiques ou objectivées.

CONCLUSION

hommes d’action, énergiques, mais enfermés dans la réalité.

Les esprits abstraits, les « abstracteurs de quintessence », chez qui prédomine la vie intérieure sous la forme de combinaisons de concepts. Ils ont une représentation schématique du monde, réduit à une hiérarchie d’idées générales, notées par des signes. Tels sont les mathématiciens purs, les métaphysiciens purs. Si ces deux tendances coexistent ou, comme il arrive, se greffent l’une sur l’autre, sans que rien leur fasse contre-poids, l’esprit abstrait atteint sa forme parfaite.

Entre ces deux groupes, à mi-chemin, sont les imaginatifs, chez qui prédomine la vie intérieure sous la forme de combinaisons d'images : ce qui les distingue nettement des abstracteurs.^ Seuls ils nous intéressent et nous allons essayer de suivre ce type imaginatif dans son développement, depuis l’état normal ou moyen jusqu’au moment où son exubérance toujours grandissante l’introduit dans la pathologie.

L’explication des diverses phases de ce développement est réductible à une loi psychologique bien connue : l’antagonisme naturel entre la sensation et l’image, entre les phénomènes d’origine périphériques et les phénomènes d’origine centrale; ou, sous une forme plus générale, entre la vie extérieure et la vie intérieure. Je n’insisterai pas sur ce point que Taine a supérieurement traité l . Il a montré en détail comment l’image est une sensation spontanément renaissante, mais qui avorte par le choc antagoniste de la sensation réelle qui est son « réducteur », qui produit sur elle une action d’arrêt et la mainlient à l’état de fait intérieur et subjectif. Ainsi, pendant la veille, la fréquence et

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