Voir l’appendice E
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d’imagination qui est remplacé chez d’autres par une tendance excessive à observer, analyser, ou à critiquer, raisonner, ergoter. Pour franchir le pas décisif et entrer dans l’anormal, il faut une condition de plus : l 'intensité des représentations.
II. Alors l’interversion des rôles, indiquée plus haut, se produit; les états faibles (images) deviennent les états forts; les états forts (perceptions) deviennent les états faibles. Les impressions du dehors sont impuissantes à remplir leur office régulier d’inhibition. Nous en trouvons l’exemple le plus simple dans la persistance exceptionnelle de certains rêves. A l’ordinaire, nos imaginations nocturnes s’évanouissent comme une fantasmagorie vaine devant l’afflux des perceptions et les habitudes de la vie diurne, elles apparaissent comme des fantômes lointains, sans objectivité. Mais, dans la lutte qui se produit au réveil entre les images et les perceptions, celles-ci ne sont pas toujours victorieuses. Il y a des rêves, c’est-à-dire des créations imaginaires, qui tiennent ferme devant la réalité et, pendant quelque temps, marchent de pair avec elle. Taine, le premier peut-être, a vu l’importance de ce fait : il rapporte que son parent, le D r Baillarger, ayant rêvé qu’un de ses amis était nommé directeur d’un grand journal, annonça sérieusement la nouvelle à plusieurs personnes et que le doute ne s’éveilla en lui que vers la fin de l’après-midi. Depuis, les psychologues contemporains ont recueilli diverses observations de ce genre 1 . La persistance émotionnelle de certains songes est connue : tel de nos proches joue dans un rêve un rôle odieux; on peut
1. Santé de Santis, I Sogni, ch. x; D r Tissié, Les Rêves, en particulier p. 165, le cas d’une marchande qui rêve avoir été payée d’une cerLaine dette et, plusieurs semaines après, renvoie son débiteur, en soutenant iqu’il s’est acquitté et ne se rend qu’à l’évidence.
CONCLUSION
ressentir contre lui un sentiment de répulsion ou d’aigreur qui persiste toute la journée. Mais ce triomphe de l’image, accidentel et éphémère chez l’homme normal, est fréquent et stable chez les imaginatifs du second degré. Beaucoup d’entre eux ont soutenu que ce monde intérieur est la seule réalité. Gérard de Nerval « avait eu de très bonne heure la conviction que la foule se trompe, que l’univers matériel auquel elle a foi parce que ses yeux le voient et que ses mains le touchent, n’est que fantômes et apparences. Pour lui, le monde invisible était, au contraire, le seul qui ne fût pas chimérique ». De même Edgar Poë : « Les réalités du monde m’affectaient comme des visions et seulement ainsi; tandis que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche non seulement la pâture de mon existence quotidienne, mais positivement cette unique et entière existence elle-même ». D’autres décrivent leur vie comme « un rêve permanent ». On pourrait multiplier les exemples; outre les poètes et les artistes, les mystiques en fourniraient copieusement. Faisons la part de l’exagération : ce « rêve permanent » n’est en somme qu’une portion de leur exisistenee; il agit surtout par son intensité; mais tant qu’il dure, il les absorbe si complètement qu’ils ne rentrent dans le monde extérieur, objectif, qu’avec un choc brusque, violent et douloureux.
III. Si la transformation des images en états forts, prépondérants dans la conscience n’est plus un épisode, mais une disposition qui dure ; alors la vie imaginative subit une systématisation partielle qui touche aux limites de la folie. Chacun peut être « absorbé » en passant; les auteurs ci dessus nommés et leurs semblables le sont fréquemment; à un degré plus haut cette suprématie envahissante de la vie intérieure devient une habitude : ce troisième degré n’est que l’excès du second.
CONCLUSION
On connaît quelques cas de double personnalité (ceux d’Azam, de Reynolds) où l’état second est d’abord embryonnaire et de courte durée; puis ses apparitions se répètent, sa sphère s’étend; peu à peu il accapare la plus large portion de la vie; il peut même supplanter totalement le moi primitif. Semblable est le travail croissant de la vie imaginative. Grâce à deux causes agissant de concert — le tempérament et l’habitude — la vie imaginaire et intérieure tend à se systématiser et à empiéter de plus en plus sur la vie réelle et extérieure. Dans une observation de Féré 1 on peut suivre pas à pas ce travail de systématisation que nous réduisons à ses traits principaux.
Le sujet, M..., homme de trente-sept ans, eut dès l’enfance un goût décidé pour la solitude. Assis dans un coin reculé de la maison ou dehors, « il commença dès lors à construire des châteaux en Espagne qui prirent peu à peu une imporlance considérable dans sa vie. Ses constructions étaient d'abord éphémères, remplacées quotidiennement par de nouvelles; progressivement elles devinrent plus consistantes... Quand il était bien pénétré de son rôle imaginaire, il lui arrivait souvenl de continuer son rêve en présence d’autres personnes. Au collège, des heures entières se passaient ainsi; souvent il n’avait rien vu ni entendu s. Marié, chef d’une maison de commerce qui prospérait, il eut quelque répit, puis il revint à ses anciennes constructions. « Elles commencèrent par être, comme autrefois, peu durables et peu absorbantes; mais graduellement elles acquirent plus d'intensité et de durée, enfin elles se fixèrent dans une forme définitive.
« Eu résumé, voici en quoi consistait cette vie idéale qui durait depuis bientôt quatre ans : M... avait fait construire à Chaville, à la lisière du bois, un pavillon (imaginaire) entouré d’un jardin. Par des agrandissements successifs, le pavillon était devenu château; le jardin, parc; les écuries, les chevaux, les pièces d’eau étaient venues orner le domaine. L’ameublement intérieur s’était modifié parallèlement... Une femme était venue animer ce tableau; deux enfants étaient nés, il ne manquait à çe ménage idéal que d’être légitime... Un jour, il était dans son salon imaginaire (de Chaville) occupé à
1. Pour l’observation complète, voir sa Palhologie des émotions , p. 345- 349 (Paris, F. Alcan). ,
CONCLUSION
surveiller un tapissier qui modifiait l’arrangement d’une tenture; il était tellement absorbé par cette surveillance qu’il ne vit pas un homme se diriger vers lui : et à cette demande : i M. M..., s’il vous plaît », il réplique, sans s’en rendre compte : Il est à Chaville. Cette réponse faite eu public provoqua chez lui une véritable terreur. « J’ai compris, dit-il, que j’étais lou. » Revenu à lui, il se déclara prêt à tout supporter pour se débarrasser de ses idées.
Ici, le type imaginatif est à son maximum, à la limite de la folie sans la franchir. Les associations et combinaisons d’images forment tout le contenu de la conscience qui reste impénétrable aux impressions du dehors : son monde devient le monde. La vie parasite mine et corrode l’autre pour s’installer à sa place : elle grandit, ses fragments s’agglutinent peu à peu, elle forme une masse compacte; la systématisation imaginaire est accomplie.
IV. Au quatrième degré, aggravation du précédent, la vie imaginaire complètement systématisée et permanente exclut l’autre : c’est la forme extrême, l’entrée dans la folie. Ceci est hors de notre sujet d’où la pathologie a été exclue.
L’imagination chez les fous mériterait une étude spéciale : elle serait longue, car il n’y a pas un mode d’invention qui n’ait revêtu la forme vésanique. En aucun temps, les créations folles n’ont fait défaut dans la vie pratique, religieuse, mystique; dans la poésie, dans les beaux arts et les sciences; dans les projets industriels, commerciaux, mécaniques, militaires, dans les plans de réforme sociale ou politique. On serait donc abondamment pourvu de faits \
1. Le D r Max Simon, dans un article sur « l’Imagination dans la folie - (■Annales médico-psychologiques, décembre 1876), soutient qüe Chaque espèce de maladie mentaie a sa forme d’imagination propre qui s’exprime par dès récits, compositions, dessins, décorations, accoutrements et attributs symboliques. Le maniaque invente des dessins compliqués et invraisemblables; le persécuté, des dessins symboliques, des écrits étrangers Ribot. — Imagination créatrice. t8
CONCLUSION
Elle serait difficile; car si, dans la vie.ordinaire, on est souvent perplexe pour décider si tm homme est sain ou aliéné, combien plus encore quand il s’agit d’un inventeur, d’un acte de la faculté créatrice, c’est-à-dire d’une tentative sur l’inconnu ! Que de novateurs ont été considérés comme aliénés, tout au moins déséquilibrés, visionnaires! On ne peut pas même invoquer comme critérium la réussite. Nombre d’inventions non viables ou avortées ont eu pour pères des esprits très sains et des gens qualifiés d’insensés ont justifié leurs constructions imaginatives par le succès.
Écartons ces difficultés d’un sujet qui n’est pas le nôtre, pour déterminer simplement le critérium psychologique propre à ce quatrième degré.
Comment peut-on affirmer en droit qu’une forme de la vie imaginative est nettement pathologique? A mon avis, la réponse doit être cherchée dans la nature et le degré de croyance qui accompagne le travail de la création. C’est un axiome incontesté pour tous, idéalistes et réalistes de toutes nuances, que rien n’existe pour nous que par la conscience que nous en avons ; mais pour le réalisme (et la psychologie expérimentale est nécessairement réaliste) il y a deux formes distinctes d’existence :
L’une subjective qui n’a de réalité que dans la conscience,
et touchant à l’horrible; les mégalomanes visent à l’effet dans tout ce qu’ils disent et font; le paralytique général vit dans le grandiose et attribue une importance capitale à toutes choses; les déments aiment le merveilleux naïf et enfantin.
Il s’est rencontré aussi de grands imaginatifs qui, ayant traversé une période de folie, l’ont vivement regrettée « comme un état où l’âme, plus exallée et plus subtile, perçoit des rapports invisibles et jouit de spectacles échappant aux yeux matériels ». Tel fut Gérard de Nerval. Quant à Charles Lamb, il déclarait qu’on devait lui envier les jours passés dans une maison de fous. « Parfois, dit-il dans une lettre à Coleridge, je jette en arrière sur l’état où je me suis trouvé un regard d’envie; car tant qu’il a duré j’ai eu beaucoup d’heures de bonheur pur. Ne croyez pas, Coleridge, avoir goûté la grandeur et tout l’emportement de la fantaisie, si vous n’avez pas été fou. Tout maintenant me semble insipide en comparaison. » Cité par A. Barine, Névrosés, p. 326.
CONCLUSION
pour celui qui l’éprouve et qui ne doit sa réalité qu’à la croyance, à cette affirmation primitive de l’esprit tant de fois décrite.
L’autre objective qui existe dans la conscience et hors d’elle, qui est réelle non seulement pour moi, mais pour ceux dont la constitution est semblable ou analogue à la mienne.
Ceci rappelé comparons les deux derniers degrés du développement de la vie imaginative.
Pour l’imaginatif du troisième degré, les deux formes d’existence ne se confondent pas. Il distingue deux mondes, l’un qu’il préfère, l’autre qu’il subit, mais il croit à l'un et l’autre; il a conscience de passer de l’un à l’autre. Il y a alternance. L’observation de Féré, quoique à l’extrême limite, en est une preuve.
Au quatrième degré chez l’aliéné, le travail imaginatif (le seul qui nous concerne) est tellement systématisé que la distinction entre les deux modes d’existence a disparu. Toutes les rêveries de son cerveau sont investies d’une réalité objective. Les événements extérieurs, même les plus extraordinaires, ne l’atteignent pas ou sont interprétés dans le sens de son délire 1 . Il ny a plus d'alternance.
En résumé, l’imagination créatrice consiste dans la propriété qu’ont les images de s’assembler en combinaisons nouvelles, par l’effet d’une spontanéité dont on a essayé de déterminer la nature. Elle tend toujours à se réaliser à des degrés qui varient de la simple croyance momentanée à l’objectivité pleine et entière. A travers ses
1- On a souvent cité le cas de certains aliénés de Charenton qui, pendant la guerre franco-prussienne, malgré les récits qu’on leur faisait, les journaux qu’ils lisaient, les obus qui éclataient sous les murs de l’asile, soutenaient que cette guerre était chimérique et que tout cela n’était qu’une machination de leurs persécuteurs.
CONGLUSION
multiples manifestations, elle reste identique à elle-même, dans sa nature foncière, dans ses éléments constitutifs. La diversité de ses œuvres dépend du but posé, des conditions requises pour l’atteindre, des matériaux employés qui (nous l’avons vu) sous le nom collectif de représentations, sont, en fait, très dissemblables non-seulement quant à leur origine sensorielle (images visuelles, auditives, tactiles, etc.) mais quant à leur nature psychologique ; — images concrètes, symboliques, affectives, abstraits émotionnels; images génériques et schématiques, concepts : chaque groupe comportant lui-même des nuances individuelles.
Cette activité constructive qui s’applique à tout et rayonne en tout sens, est, sous sa forme primitive, typique, une création mythique. C’est un besoin invincible pour l’homme de refléter et reproduire sa propre nature dans le monde qui l’entoure : la première démarche de son esprit est la pensée par analogie, qui anime tout d’après le modèle humain et essaie de connaître tout d’après des ressemblances arbitraires. L’activité mythologisante que nous avons étudiée chez l’enfant et le primitif est la forme embryonnaire d’où sortent, par une évolution lente, les créations religieuses, grossières ou raffinées; le développement esthétique qui est une mythologie déchue, appauvrie; les conceptions chimériques du monde qui peu à peu deviennent des conceptions scientifiques, mais avec un irréductible résidu d’hypothèses. A coté de ces créations aboutissant toutes à la forme que nous avons nommée fixée, il y a les créations pratiques, objectivées. Celles-ci, on ne pourrait les dériver de la même source mythique que par des subtilités dialectiques, auxquelles nous renonçons. Les premières sont nées d’une effervescence intérieure; les secondes des besoins urgents de la vie;
CONCLUSION
elles apparaissent plus tard et sont une bifurcation du tronc primitif; mais la même sève coule dans les deux branches.
L’imagination constructive pénètre la vie tout entière, individuelle et collective, spéculative et pratique, sous toutes ses formes : elle est partout.
APPENDICE