‹ Essai sur l'immortalité au point de vue du naturalisme évolutionisteChapitre 10 sur 12 · U A T R I EME CON FK LIEN C K · texte numérisé non relu

U A T R I EME CON FK LIEN C K

heureusement leur effet artistique, cela tient simplement soit aux relalions de certaines lignes ou de certaines nuances, aux contrastes, aux jeux de lumière, etc., etc., qui mettent en relief les qualités artistiques du tableau ou de la statue. Il ne s'agit encore là que de phénomènes d'ordre purement physique, agissant sur nos sens et aiguisant les sensations.

C'est là, pensé-je, une manière superficielle et courante d'envisager les choses. Demandons-nous ce que sont au fond ces proportions, ces relations entre les nuances, entre les couleurs, les vibrations lumineuses, les vibrations sonores; demandonsnous ce que sont les contrastes et les oppositions, les adaptations et les harmonies. Tout cela ne réside-t-il pas essentiellement dans des rapports géométriques, dans des relations harmoniques, dans des combinaisons savantes, et parfois si subtiles que nous en subissons l'influence sans pouvoir les analyser. En quoi consiste l'harmonie, ou la discordance, l'accord ou l'opposition, le contraste et l'association, quand il s'agit des phénomènes qui frappent nos sens et qui suscitent en nous des impressions d'une signification spéciale? Savons-nous pourquoi telle association, telle relation de lignes, de sons ou de couleurs, éveillent en nous des sentiments agréables ou désagréables, des impulsions attractives ou répulsives,

une exallalion ou un affaissement? La cause de ces effets serait-elle de nature entièrement physique, dans le sens ordinaire de ce mot? S'agirait-il de l'effet produit sur notre être psychique par la conslatation d'une relation purement formelle entre diverses portions de la matière conçue comme indépendante de l'esprit? Avant d'accepter une telle opinion, il conviendrait d'expliquer comment la matière (conçue comme ci-dessus) peut produire des émotions et des mouvements de l'esprit. Nous savons si cette explication nous a été donnée, et si l'influence de cette matière dépourvue d'esprit sur l'esprit est de facile compréhension. Il faudrait encore nous dire pourquoi le simple énoncé, la pure formule proprement dite de cesrelations réciproques des portions de la matière, ne parvient point à produire en nous l'effet esthétique puissant, Témotion vive qui résultent de la pénétration ennous de cesmouvements supposés purement matériels eux-mêmes ? La lecture du rapport g éométrique qui existe entre le nombre des vibrations de deux sons musicaux, ne saurait produire en nous l'effet résultant de l'audition simultanée de ces deux sons, à moins que notre imagination et notre mémoire n'y ajoutent l'élément mental capable de donner naissance à l'émotion. Un physicien aurait beau placer devant nous l'amoncèlement des formules capables de représenter la

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combinaison des ondulations sonores qui composent le total de la symphonie pastorale, il ne saurait faire tressaillir notre être psychique d'émotions champêtres et de profonde allégresse. La vue de ces formules, comme formules, et à l'exclusion de tout élément mental, ne saurait nous transporterdans Pair serein et vivifiant de la campagne, au milieu des champs et des bois, sur les eaux palpitantes, et en présence des horizons que sillonne l'éclair ou qu'illumine après l'orage, un soleil resplendissant.

Les formules ne constituent qu'un mécanisme, tandis que les relations d'où résulte le rayonnement esthétique sont de nature essentiellement mentale; ces relations matérielles ou physiques, qui paraissent en être les causes palpables, ne sont, au fond, que le revêtement, que la forme des relations mentales. Ces rapports de l'œuvre d'art avec le cadre, avec le milieu où elle est placée, sont, au fond, la source de relations d'ordre mental, l'œuvre d'art projetant* dans son milieu les rayons de son âme harmonieuse, et recevant, accumulant, à son tour et au profit de la puissance de son effet esthétique, les rayons du mental harmonisé des objets qui l'entourent comme autant de planètes, dont les mouvements et les orbites sont, avec elle, dans des relations réglées par une merveilleuse raison.

ESSAI SUR L'iMMORïALIïÉ

Il y a donc, dans les relations de l'œuvre d'art avec son milieu, une base mentale, un double rayonnement psychique, qui se traduit par un rapport heureux ou malheureux, capable d'accroître ou d'affaiblir la puissance de l'œuvre d'art. Dans cet échange, en effet, l'œuvre d'art, œuvre vivante, douée d'un puissant pouvoir accumulateur et organisateur, rassemble sur elle, s'approprie les rayons lumineux du milieu ; et c'est grâce à cettemathématiqueou mieux à celte logique de l'art, à ce mental inconscient qui préside aux échanges établis entre l'œuvre d'art et son cadre, c'est, dis-je, à ce rapport de nature mentale qu'il faut réellement attribuer l'effet du cadre qui enveloppe et complète l'œuvre d'art.

Mais la symphonie et le poème, comme la statue, vieillissent; ils s'usent, leur expression symbolique s'altère et s'affaiblit par l'effet du temps; la mémoire de l'homme en perd le souvenir ; et bientôt l'œuvre est anéantie et détruite, et le psychique intense qu'elle était capable de rayonner est remplacé par un psychique faible et diffus qui se dilue bientôt, avec la forme, dans le psychique universel.

Ainsi, la musique d'autrefois, les chœurs des fêtes et des tragédies antiques, ont-ils disparu, ne laissant que des traces rares ou indiscernables, — et leur âme est-elle rentrée dans le psychique général.

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Mais tant qu'elle a vécu comme œuvre d'art, chaque fois qu'elle a été revivifiée par les vibrations de la matière et par les ondulations de l'air, elle a pu être, à son tour, un accumulateur de psychique, rayonnant ensuite vivement sur l'accumulateur cérébral. Il y a donc dans l'œuvre d'art, comme dans le cerveau, un pouvoir de restauration psychique, et l'œuvre d'art est aussi, à son tour, une individualité accumulatrice. Elle a reçu de l'accumulateur cérébral de l'artiste une âme dont elle est la forme, mais cette forme participe, dans une certaine mesure, du pouvoir accumulateur de la forme cérébrale, de même que l'âme de l'œuvre d'art est une part de l'âme de l'artiste.

L'œuvre d'art est donc une part émanée de l'âme de l'artiste, et qui, comme cette dernière, a une forme qui lui est corrélative. L'œuvre d'art est un organisme vivant dont l'artiste est le créateur, c'est-à-dire le poète (en donnant à ce mot son sens étymologique). Mais ce qui distingue l'œuvre d'art des organismes vivants proprement dits, c'est que son âme ne représente qu'une face de l'esprit, la face du beau et de l'harmonie. Cette âme n'est pas un groupement psychique qui, à la fois, pense, sent et veut ; elle n'est pas une force qui raisonne, qui juge, une force qui veut ; elle est un groupement hamonieux d'éléments psychiques émotionnsls dont le sens est circonscrit et limité. L'âme

de l'œuvre d'art n'est donc pas une âme complète : elle n'est, pour ainsi dire, qu'un secteur limité de l'âme de l'artiste ; c'est une âme à une seule face, une âme unilatérale, clirais-je. Aussi répond-elle toujours imparfaitement à l'idéal rêvé par l'artiste, car cet idéal participe de toutes les énergies de son âme.

L'âme de l'œuvre d'art est une âme spéciale, d'une composition circonscrite et particulière. C'est une portion seulement, et une portion déterminée de l'âme des choses recueillie par l'artiste et rendue par lui aux choses. Cette âme particulière, l'artiste la dépose dans une forme particulière ; et la capacité de trouver et de créer cette forme constitue précisément le propre du génie créateur artistique et le distingue profondément des natures qui, n'étant que sensibles et distinguées, sont frappées de stérilité. Si l'œuvre d'art est un organisme vivant, il l'est donc, à des titres spéciaux, avec des qualités particulières. Son âme est une âme dont l'orientation est définitivement fixée, et qui ne peut représenter qu'un groupe déterminé et circonscrit de mouvements psychiques. A cette âme, limitée et cantonnée — pour ainsi dire — quant à la nature de ces éléments constitutifs, il a suffi d'une forme matérielle, à vie sourde et lente, revêtue d'une configuration révélatrice. Les organismes vivants qui revêtent

QUATRIÈME CONFERENCE

une âme possédant toute les faces de l'esprit, révèlent cet esprit, à la fois par la vie intense de l'intérieur et par la configuration externe. Cette différence, quoique importante, ne saurait enlever à l'œuvre d'art sa qualité et sa dignité d'organisme vivant; elle n'a pour effet que d'en modifier la notion. Elle en fait un organisme animé, dont l'élément psychique, ayant une orientation déterminée, constante, fixée et tout émotionnelle, a été revêtue par l'artiste, d'un corps matériel à vie lente et sourde. L'œuvre d'art est donc, par cela même, un organisme qui diffère des autres organismes. Mais s'il en diffère à certains égards, à d'autres égards que de ressemblances !

J'ai parlé de l'œuvre d'art comme d'une âme unilatérale et à orientation déterminée, revêtue d'une forme matérielle qui constitue son organisme. Mais dans cet organisme comme dans l'organisme des êtres vivants, il faut entendre que la forme ne se circonscrit pas à la limitation de la surface. L'influence et l'importance de la forme résident également ici non-seulement dans la configuration extérieure, mais dans la structure spéciale de la matière, dans son architecture intime, dans sa constitution physique ou chimique. Il n'est certes pas indifférent, en effet, qu'une statue soit en pierre grossière, en grès ou en marbre, à cristaux plus ou moins fins, ou en albâtre, ou en bronze, ou en or,

ou en argent, ou en argile, etc. Chacune de ces matières paraît avoir, avec le sens de l'œuvre d'art, avec son esprit, avec sa puissance accumulatrice et rayonnante, une relation très considérable. Telle âme de statue composée d'éléments psychiques de grandeur, de force, de puissance, d'énergie, de violence, sera ridiculement amoindrie, affaiblie, paralysée, si elle est revêtue d'uncmatière délicate ou brillante, ou transparente, qui, comme l'albâtre, ou le cristal, ou le marbre fin, ou l'or ou l'argent polis, conviennent mieux au revêtement d une âme faite de grâce, de délicatesse et d'élégance. Le granit, le bronze, le marbre grossier seront certainement plus aptes à recevoir une âme forte et énergique, à accumuler, pour la renouveler et la maintenir, des éléments psychiques diffus de force, d'énergie, de résistance, de grandeur, qu: se trouvent dans le milieu. Une âme douce et mélancolique, une âme faite de grâce et de paisible harmonie devra demander sa forme à une matière délicate et fine, capable d'accumuler et de rayonner des éléments du psychique diffus, conformes à son orientation spéciale. Le monument exige aussi, pour conserver à son âme toute sa puissance expressive et le sens propre de son orientation, un choix judicieux de matériaux. Une œuvre grandiose, un monument colossal, une pyramide d'Egypte, un imposant mausolée, s'accommoderaient mal, d'un ensemble de pierres clé 1 i-

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cates, fines et polies qui mêleraient à des rayons de grandeur, des rayons de grâce efféminée ou de délicate sensibilité.

L'œuvre d'art graphique demande aussi que la matière qui lui sert d'organisme soit appropriée au sens du langage qu'elle veut parler. C'est tantôt la couleur, tantôt le clair-obscur, tantôt la ligne noire plus ou moins grasse, tantôt la ligne serrée et pénétrante du burin, tantôt l'empâtement de la couleur à Fliuile, tantôt les lames minces et transparentes de l'aquarelle, tantôt les grains colorés et moelleux du pastel, etc., qui conviennent à telle ou telle âme de l'œuvre d'art picturale.

Et pour la symphonie, pour le poème, est-il indifférent que les vibrations aériennes, que les ondulations sonores revêtent, selon l'âme de la symphonie, telle ou telle forme intime, telle ou telle structure particulière? Faudra-t-il confier une âme faite d'émolions douces et pénétrantes aux vibrations éclatantes de la trompe bruyante et criarde? et une âme faite d'indignation ou d'emportement aux sons modestes et langoureux de la flûte ou du hautbois? Une voix grêle, douce et mélodieuse donnera-t-elle au poème de la colère et de l'horreur la forme vibrante qui lui convient ? et faudra-t-il confier à une voix rude et ronflante le soin de revêtir la tendre idylle ou la triste élégie? A toutes ces questions, la réponse est facile; et cette réponse, l'artiste, le vrai artiste,

l'artiste créateur, y répond sûrement en donnant sûrement à l'âme de son œuvre, un organisme approprié non seulement comme configuration superficielle, mais aussi comme conformation intérieure et comme structure moléculaire.

Pour l'organisme de l'œuvre d'art, on peut donc dire ce que nous avons dit de l'organisme de l'être vivant : c'est que la forme de matière qui convient à son âme se trouve dans des relations étroites avec cette âme, c'est-à-dire avec l'esprit accumulé et organisé, non seulement quant à la conformation de surface, quant à la forme extérieure, mais aussi quant à la forme intérieure, c'est-à-dire quant à l'architecture intime et à la structure interne. On voit donc jusqu'où va cette assimilation de l'œuvre d'art et de l'être vivant proprement dit, quant aux relations de la forme et de l'esprit.

Ainsi donc, l'artiste crée l'œuvre d'art, en ce sens qu'il en rassemble et organise les éléments : il a reçu, sous ce rapport, une délégation divine. C'est bien le divus des anciens. Mais puisque le psychique esthétique répandu dans la nature n'est, au fond, que l'une des meilleures parties du psychique que le Créateur y a déposé, c'est être logique que de dire qu'en accumulant et organisant le psychique esthétique épars clans la nature, sous une forme qui en accroisse la puissance et le rayonnement, l'art aboutit logiquement à la révélation et à

QUATRIÈME CONFERENCE

la glorification de l'Auteur de la nature ; et que la révélalion de Dieu par le beau est la fonction suprême de l'art, de même que la fonction suprême de la science est la révélation de Dieu par le vrai, et la fin de la vertu, la révélation de Dieu par le juste et par le bien. L'art est la manifestation de Dieu par la splendeur de l'esprit.

Dans un livre récent, animé d'un souffle généreux de relèvement et d'activité, et qui a paru après que les lignes qui précèdent avaient été écrites et prononcées dans une autre enceinte, M. Maurice Pujo, — s'efforçantde chercher, dansl'ana- Jysc du sujet sentant, de l'émotion esthétique ellemême, des éléments irréductibles pouvant déterminer l'essence du beau et les conditions où il se produit, — repousse toute assimilation de l'art avec la vie. « L'émotion de vie, dit il, est attachée « à la matière ; l'émanation esthétique n'est telle « que parce qu'elle s'est libérée de sa matière prik mitive. Elle est une réminiscence purement « affective d'un état de conscience antérieur, c'est- « à-dire d'une émotion de vie antérieure dont elle « s'est détachée et dont elle est devenue indépen- « dante. Elle se trouve, alors, émotion pure et « force pure, qui retourne à une matière nouvelle « (l'œuvre d'art) pour la dominer, pour tout lui « donner, et pour la modifier selon cette harmonie

ESSAI SUR L.'[?.î MORTALITE^

« purement affective et subjective qui est la sienne, a La matière, pour l'émotion esthétique, n'est plus « sa réalité, mais son symbole. L'art a donc pour « nature et méthode le symbolisme intégral et (( universel. »

Cette théorie de rémotion esthétique et de Part qui en est l'émanation, tend à faire de l'émotion esthétique quelque chose de purement subjeclif, puisqu'elle n'admet l'émotion esthétique qu'alors que l'objet s'est effacé et a disparu. A cet égard, elle me paraît en contradiction avec l'expérience. Si, en effet, certains aspects de la nalure, si certains speclacles de la vie se rencontrent en nous avec une émotion esthétique correspondante, ce n'est certes pas toujours, ainsi que le pense M. Pujo, parce que nous les eslhétisons en leur prêtant notre émotion ; mais bien souvent, au contraire, la nature et la vie, qui sont cependant présentes et qui produisent en nous une émotion de vie, sont, elles-mêmes et en même temps, le lieu d'origine et les facteurs d'une émotion esthétique.

La théorie de l'esthétique indépendante de M. Pujo ne renferme qu'une portion de la vérité et a besoin d'être complétée. Elle vise à un subjectivisme absolu, qui n'est pas dans la réalité ; et son erreur vient d'une conception incomplète, à mon sens, des relations de la matière (c'est-à-dire de ce qui n'est que la forme) avec la vie et l'esprit.

QUATRIEME CONFÉRENCE

L'émotion esthétique a plusieurs sources, plusieurs moments.

L'âme de l'artiste éprouve une première émotion quand, mise en présence d'une forme de la vie riche elle-même en éléments psychiques, esthétiques et émotionnels, elle les accumule et les organise pour constituer l'âme de l'œuvre future. C'est là l'émotion de la fécondation et de la conception.

A cette première émotion esthétique succède l'émotion de l'enfantement ; c'est l'émotion éprouvée par l'artiste créateur, détachant de son âme cette âme nouvelle, cette âme-fille, pour lui donner une forme propre, capable d'en manifester les harmonies et les émotions, et créant ainsi un être vivant. Dans la matière et dans la vie, toute fécondation, toute conception et tout enfantement sont le résultat d'une activité qui est la source d'une émotion.

A la première émotion esthétique, correspond le passage d'un psychique objectif dans le giron du psychique subjectif; l'âme du sujet accumule et s'assimile l'âme des choses. La seconde émotion correspond à une opération toute contraire. L'artiste, le sujet, détache ùne partie de lui-même pour en faire une réalité objective. Le subjectif devient objectif. Ce merveilleux échange, qui fait de l'artiste un créateur, est le fruit d'une activité réelle et agissante; et l'émotion esthétique est,

proprement, la conscience de cette activité. L'émotion esthétique résulte de ce que l'âme accumule et organise les éléments harmonieux d'une âme nouvelle, et de ce qu'elle s'efforce de leur donner une forme digne d'eux. L'émotion esthétique résulte de l'activité réclamée par la transformation du beau objectif en beau subjectif, et par la transformation inverse de ce beau subjective, dirai-je, en beau devenant objectif par la création de l'œuvre d'art. Ces deux moments de l'émotion esthétique, M. Pujo ne les a compris que bien imparfaitement, car il n'a pas vu dans la nature la source de l'émotion esthétique, et il n'a pas reconnu dans l'art une forme de la vie. Distinguer radicalement l'art de la vie, ce n'est pas saisir, me semble-t-il, le rapport réel de ces deux grandes manifestations. La vie est le fruit de l'art merveilleux et sublime de l'Artiste divin, de Celui qui est la source infinie de toute force et de toute activité, et qui a détaché de Lui Fâme de la création ; l'art est la vie, telle que peut la créer l'artiste humain, c'est-à-dire l'artiste borné, obligé de demander au dehors les éléments dynamiques et psychiques de son œuvre, ne pouvant embrasser qu'un horizon restreint, ne pouvant accumuler et organiser les forces psychiques que suivant une orientation limitée, fixée et circonscrite, et ne pouvant leur donner qu'une forme à vie physiologique peu

QUATRIÈME CONFERENCE

intense, une forme presque de surface. La vie est plus grande que l'art, car si l'art n'est qu'une représentation partielle et circonscrite delà vie, la vie anime tout et embrasse tout ; en elle le psychique s'accumule et s'organise en puisant ses éléments dans toutes les directions de l'horizon et dans toutes les sources de l'esprit ; par elle se fait un rayonnement puissant et merveilleux de toutes les formes de ce même esprit; en elle enfin, l'esprit se trouve manifesté par une forme éclatante de mouvements internes et de configurations rayonnanles. La vie est plus brillante que l'art, plus merveilleuse que l'art. Elle est plus grande que l'art, car elle embrasse tout, elle produit tout, même l'art.

Après ces études sur les rapports de la matière et de l'esprit, et sur les corollaires que l'on peut en tirer pour une théorie de l'art, il nous reste à examiner les conséquences qui nous semblent en découler pour une conception philosophique et rationnelle de l'Immortalité. C'est là ce qui fera le sujet des conférences suivantes.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

La personnalité psychique peut-elle devenir indépendante du centre cérébral ? — du plasma ultra-terrestre. question de son origine et de ses facultés. l'immortalité de la personnalité. preuves déduites de l'immortalité du

PLASMA GERMINATIF. Ce PLASMA PEUT-IL SUFFIRE A UNE NOU- VELLE PHASE ÉVOLUTIVE DE L'ESPRIT ? DOIT-IL CÉDER LA PLACE A UN NOUVEAU PLASMA t

Nos quatre premières conférences ont été consacrées à établir nettement notre situation et à préciser les données qui devaient servir de point de départ à nos conjectures. Nous devions, en effet, avant d'aborder la question même de l'immortalité, dire ce que nous croyons devoir entendre par esprit, par matière, et nous faire une idée aussi satisfaisante que possible des relations qui existent enlre ces deux faces ou modes de l'être ; il convenait également de définir ce que nous entendions par personnalité, et d'exposer la conception que la science de la nature nous permettait de nous

CINQUIÈME CONFÉRENCE

faire de celte personnalité el de sa constitution progressive à travers les phases successives de l'évolution des animaux dans la vie terrestre.

Nous avons parcouru ces diverses étapes, trop rapidement à notre gré, et en omettant bien des explications qu'avait le droit de réclamer, j'en conviens, une partie de mes auditeurs, peu familiarisés avec les sciences biologiques. Le temps, qui est, dit on, un grand maître, mais qui dans la circonstance s'est montré un grand tyran, a imposé des bornes à mon exposition.

J'espère avoir cependant établi quelques notions générales qui seront restées dans l'esprit de mes auditeurs, et qui nous permettront d'aller plus avant. Un appendice placé à la fin de ce volume suppléera dans une certaine mesure aux lacunes de cette exposition.

Nous devons aborder, enfin, l'examen du problème lui-même, auquel les quatre premières conférences ont pour ainsi dire servi de prologue. Avant de le faire, j'éprouve le besoin de répéter ce que j'ai déjà dit, quant à la méthode suivie. Nous allons pénétrer dans un ordre de faits, au sujet desquels l'observation directe ne peut encore rien nous apprendre. Je ne viens donc pas apporter une discussion et une démonstration scientifiques de ces faits présumés. Ma seule prétention est d'essayer de déduire des données acquises, et qui ont

des relations plus ou moins prochaines avec la science et l'observation, d'essayer, dis-je, d'en déduire les conditions de la vie future, que nous considérons comme le prolongement de la vie présente dans des conditions supérieures d'évolution ascendante.

La conception mécanique et matérialiste de l'esprit et de la personnalité, — conception qui faisait du cerveau la cause directe et le producteur exclusif de la pensée, et de ce que nous appelons l'esprit, — enchaînait, d'une manière absolue, la durée de la personnalité psychique à celle du centre cérébral. Elle excluait toute possibilité d'immortalité personnelle, puisque la mort fatale et inévitable du cerveau entraînait Is disparition de l'esprit, produit direct et incessant du cerveau, et, par suite, la disparition de la personnalité psychique. Le cerveau était la condition nécessaire et exclusive de celle-ci ; le cerveau supprimé, comme cerveau, l'élément psychique, ou plutôt le fait psychique, l'était aussi.

La conception que j'ai présentée comme plus rationnelle et plus vraie des relations du cerveau et de l'esprit, ne comporte certes pas une conclusion semblable. L'esprit subsiste toujours comme partie inhérente à la matière, qu'il y ait cerveau ou non ; le cerveau peut accumuler et organi-

CINQUIÈME CONFERENCE

ser l'esprit, mais il ne le crée pas ; l'esprit est antérieur au cerveau ; il est répandu partout ; il est disséminé, à l'état plus ou moins obscur, plus ou moins rudimentaire. Loin d'être le produit du cerveau, l'esprit a formé le cerveau, l'esprit a déterminé et dirigé la formation du centre accumulateur et organisateur, ce qui s'accorde fort bien d'ailleurs avec cette proposition, dont la biologie tend à reconnaître de plus en plus la justesse : c'est la fonction qui crée l'organe, et non r organe la fonction. Et en effet, c'est l'esprit qui crée l'organisme, et non l'organisme qui crée l'esprit; de même que c'est le besoin de respirer, la nécessité de la fonction respiratoire, qui provoque la formation du poumon, et non le poumon qui donne naissance à la fonction respiratoire. Nous avons un poumon, parce que nous sommes appelés à respirer, parce que la respiration est une fonction nécessaire ; et ce n'est pas parce que nous avons un poumon que nous sommes amenés à respirer et tenus de respirer.

Les éléments de l'esprit ne sont pas plus destructibles que les éléments dits matériels. Mais ce n'est pas de leur indestructibililé qu'il s'agit ; ce qui nous préoccupe, c'est l'immortalité de l'esprit parvenu à un degré supérieur d'accumulation et d'organisation qui en fait une âme, une personnalité psychique. Nous avons vu que le cerveau partici-

pait comme instrument à cette ascension de l'esprit en intensité et en dignité. La question se réduit donc à savoir si, le cerveau disparaissant comme cerveau, par la mort du corps, il est possible de concevoir la persistance de la personnalité psychique. Je dis: possible de concevoir : le savant ne peut, en pareille matière, parler encore que du possible, et non du réel et du certain. Jusqu'à présent, aucun fait observé ne permet une affirmation vraiment scientifique à cet égard. Les recherches faites dans certains milieux tels que « la Société des recherches psychiques de Londres ». par exemple, qui compte dans son sein des représentants éminents de la science, feront peut-être un jour entrer cette question dans le domaine de l'observation et de l'expérience. On peut le désirer et l'espérer, sans toutefois être en droit, pour le moment, de l'affirmer.

Puisque, selon nous, dans la nature, l'esprit est inhérent à la matière, que nous ne le constatons que lié à une forme matérielle, nous ne pouvons le concevoir sans la matière. Nous n'avons jamais constaté l'esprit hors de la matière ; toutes ses manifestations sont liées, pour nous, à l'existence d'une forme. C'est là un fait d'observation, et qui ne peut être contesté. Mais en outre, nous avons établi que la personnalité était le fruit de la colla* boration de l'esprit et de la forme de l'esprit, c'est-

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à-dire de la matière sous la forme de centres nerveux. L'esprit s'est, pensons-nous, donné cette forme pour opérer son accumulation et son organisation comme personnalité. Dès lors, puisque nous voulons ici n'encourir en aucune mesure le reproche de ne pas tenir un compte aussi rigoureux que possible des données de l'observation, nous ne saurions r ous arrêter à l'idée d'une personnalité strictement spirituelle succédant, immédiatement du moins, à l'individualité corporelle de la vie terrestre. Non ; pour nous, l'être ultra-terrestre, continuateur et prolongement de l'être terrestre, doit constituer, comme ce dernier, une personnalité à la fois organique et psychique. Nous ne préjugeons d'ailleurs rien des états purement psychiques possibles des phases ultérieures de l'immortalité. La nature actuelle, telle que nous la voyons, ne nous permet aucune présomption à cet égard ; et nous nous taisons sur un sujet que rien n'éclaire pour nous, même de la plus faible lueur. Mais pour qu'il y ait persistance de la personnalité humaine et de la personnalité psychique immédiatement après la mort terrestre, deux conditions inséparables et corrélatives nous paraissent indispensables :

1° La personnalité psychique doit, tout au moins, conserver la cohésion et l'organisation qu'elle a reçues du cerveau humain;

2° Cette personnalité psychique doit être attachée à un nouvel organisme ou nouvelle forme qui, comme accumulateur et organisateur, soit capable de maintenir son intégrité et de lui procurer même un accroissement d'énergie et d'organisation. Ces deux conditions sont connexes et se conditionnent réciproquement.

A nos yeux, la cohésion de l'être psychique ne se sépare pas, en effet, d'un certain degré d'organisation corporelle, d'une concentration et d'une fusion relative des masses nerveuses ; et nous avons vu plus haut par quelles dispositions organiques, par quel enchevêtrement inextricable et touffu de prolongements filamenteux et ramifiés, les cellules cérébrales, sièges du psychique, contribuaient à maintenir et à perfectionner cette coordination et cette cohésion de la personnalité psychique. Partout où les masses nerveuses sont diffuses et éparses, partout s'affaiblit le caractère d'unification, de cohésion, de coordination de l'être psychique. A fortiori devraient se relâcher et se dénouer même entièrement les liens qui resserrent les éléments psychiques, lorsque l'organisme cérébral se dissocie et se décompose par la mort. Nous ne comprenons donc la conservation de la personnalité psychique que maintenue et soutenue par un organisme convenablement ordonné, capable de lui servir de forme et de lien.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

On pourrait penser que l'être psychique — force capable de penser, de sentir et de vouloir — peut, comme toutes les forces, simples ou composées, être transporté, et passer par suite, d'un organisme à un autre organisme ; mais l'explication serait ici bien insuffisante, car elle négligerait la partie la plus délicate du problème, c'est-à-dire la question de savoir quelle est l'origine de ce nouvel organisme.

Ce nouvel organisme, nous ne pouvons rationnellement lui assigner une autre origine que celle de l'organisme primitif, c'esl-à-dire du plasma primitif, qui a été le point de départ de cette accumulation et de cette organisation de l'esprit, qui a eu pour fin la constitution de la personnalité. Cet organisme primitif, où la tendance évolutive vers une fin, où la volonté inconsciente du progrès se sont montrées d'une manière si manifeste, est l'œuvre de l'esprit attaché à la nature. C'est l'esprit, en effet, qui a organisé la matière sous forme de plasma, c'est-à-dire d'accumulateur et organisateur de la vie. Non seulement l'esprit a organisé le plasma primitif, mais il a présidé à ses transformations ; il a dessiné et dirigé ses perfectionnements ultérieurs, avec la fin d'en faire un accumulateur et un organisateur puissant de l'esprit. Si bien que, si le psychique a organisé la vie physiologique, à son tour la vie physiologique

a contribué à accroître et à perfectionner le psychique.

Si donc l'organisme terrestre a été l'œuvre de l'esprit, l'organisme ultra-terrestre peut et doit être à fortiori, et dans des conditions autrement brillantes, l'œuvre de l'esprit élevé à la haute dignité de personnalité.

Si le psychique obscur et faible a pu organiser un plasma terrestre infirme et grossier, on peut présumer que le psychique, devenu personnalité, peut organiser à son tour une sorte de plasma ultra-terrestre, puissant et subtil, capable de constituer un accumulateur et organisateur supérieur du psychique.

Ce nouvel accumulateur, composé de quelque chose que nous appelons matière, mais matière plus déliée, plus délicate, à constitution plus coordonnée et plus harmonique, — où se formera-t-il ? Puisqu'il doit être le résultat de l'action du psychique, il semble qu'il puisse s'organiser surtout là où est le centre accumulateur du psychique, c'est-à-dire au siège même de la personnalité psychique ; en un mot, dans les centres nerveux. C'est là que doit se former tout au moins le germe du nouvel organisme.

Voilà une conception qui n'a certes rien de contraire à l'observation. Car, si l'œil de l'observateur ne peut constater la présence de ce nouvel organisme, fin, délicat, subtil, au sein de Torga-

CINQUIÈME CONFÉRENCE

nisme cérébral, assez do f ai t s nous permettent de soupçonner, sinon de constater, la pénétration complète de la malière tangible et pondérable par de la malière inlangible et impondérable. Le Le milieu matériel auquel les physiciens donnent le nom d'éther, dont la nature est entièrement inconnue, et que la science considère comme une possibilité, mais que nos sens sont impuissants à percevoir comme masse matérielle, ce milieu, dis-je, siège des vibrations lumineuses, calorifiques, électriques, magnétiques, et de bien d'autres forces que nous ne connaissons pas, pénètre les corps lumineux, les corps chauds, les corps électrisés, les corps magnétisés, et représente ainsi pour ces forces un milieu subtil, insaisissable, au sein d'un milieu visible et tangible. Un condensateur électrique est un corps matériel au sein duquel sont multipliées et organisées les vibrations à formes spéciales, qui sont les vibrations électriques de l'éther. Le centre cérébral ne serait-il pas un accumulateur psychique au sein duquel sont multipliés et organisés les mouvements si spéciaux et si remarquables de l'organisme éthéré de l'esprit? C'est là une comparaison qui, si elle ne démontre pas le fait, lui enlève tout caractère d'absurdité.

Mais il est des faits qui semblent près d'entrer dans le domaine scientifique et qui pourraient , s ils étaient bien élablis, apporter à ces horizons un caractère

de probabilité et plus tard même de certitude. S'il est vrai, par exemple (et, je le déclare, les observations me paraissent prendre comme nombre, comme source et comme nature, une importance digne de frapper l'attention), s'il est vrai que la pensée, la volonté puissent agir à distance sur les corps matériels (et j'en appelle aux expériences extrêmement remarquables publiées, il y a un mois à peine, par le docteur Lodges, professeur de physique à l'Université de Liverpool, membre de la Société royale de Londres, expériences auxquelles ont collaboré M. le professeur Charles Richet de la Faculté de médecine de Paris, M. le professeur Sidwick de Cambridge, M. Ernest Myers, M. le docteur Ockorowicz de Varsovie , le docteur Freiher Von Screnkk-Notzing de Munich, le docteur Charles Ségard, médecin en chef de l'escadre de la Méditerranée, expériences qui confirment les expériences du docteur WilliamCroockes, de la Société royale de Londres, de la Société chimique de Londres, l'inventeur du thallium, et de la matière radiante) ; s'il est vrai, selon ces expériences répétées durant trois mois environ pendant cinquante séancesdeplusieurs heureschacune, sans qu'il ait été possible à des observateurs decette valeur, de découvrir une supercherie ou une cause d'erreur involontaire; s'il est vrai, dis-je, que dans certaines conditions et chez certains sujets le corps

CINQUIÈME CONFÉRENCE

matériel semble produire des prolongements insaisissables autres que les membres naturels, et agissant sur les corps extérieurs ; s'il est vrai encore qu'une idée fortement pensée, qu'une impression vive et frappante, qu'une suggestion énergiquement voulue, puissentêtre transmises d'un sujet à l'autre sans avoir été exprimées ou indiquées par un signe extérieur; si la télépathie, c'est-à-dire la communication à distance de la pensée, se trouvait être une réalité ; si donc un phénomène, un mouvement d'ordre purement psychique en apparence, pouvait être directement communiqué, transporté d'un centre cérébral à un autre centre cérébral, et même à des distances parfois considérables; si, dis-je, ces faits étaient un jour irréfutablement établis, il me semble qu'un grand pas serait fait pour l'admission de ce milieu spécial invisible et intangible dans les conditions ordinaires, propre à transmettre les mouvements psychiques sans les altérer, et, peut-être aussi propre à en être le siège et le lieu d'accumulation et d'organisation, comme l'air est le siège et lieu d'accumulation de la symphonie, etc. Il faut dire que ces faits si imprévus, si extraordinaires, demandent encore des observations rigoureuses, pour être mis complètement hors de doute ; mais je m'empresse d'ajouter qu'il faut savoir gré aux savants qui, bravant l'impopularité qui s'attache à de semblables recherches, s'y

adonnent avec cette ardeur et cet amour désintéressé du vrai qui enfantent les découvertes.

On peut encore présenter, en faveur de la conception que je viens d'exposer, d'autres considérations qui sont basées sur l'observation. La doctrine qui fait reposer l'existence de l'être psychique uniquement sur des phénomènes bio-chimiques dont le cerveau serait le siège et la matière, est certes bien loin de fournir l'explication de tous les faits. Nous avons tous connu plus ou moins des hommes chez lesquels, dans le cours de la vie et surtout vers son déclin, semblait s'établir entre l'être psychique et l'organisme sensible, un défaut croissant d'équilibre et de stature qui surprenait et qui donnait à réfléchir. Les faits de cet ordre sont certainement fréquents; mais notre attention n'est ordinairement frappée que par ceux où la distance entre les deux faces de l'être acquiert une proportion inusitée, par suite d'une élévation peu ordinaire de l'être moral. Les hommes qui observent ont souvent noté et signalé cet étonnant phénomène, dont ils n'ont pas toujours recberché l'explication. Laissez-moi citer à l'appui de ce que j'avance les paroles prononcées à l'Académie française, il y a quelques jours à peine, le 7 février dernier, par M. Albert Sorel, dans son éloquent éloge de Taine, c'est-à-dire d'un homme auquel personne ne refusera la valeur d'une haute personnalité.

CINQUIEME CONFÉRENCE

« On le voyait, a dit M. Sorel, s'amincir et se « courber, mais il semblait que l'homme intérieur « grandissait toujours ; et lorsque la main pieuse « qui veillait sur ses forces défaillantes, indiquait « que le temps était venu de le quitter; que l'on « partait, en se demandant si le lendemain on le « retrouverait encore ; que Ton songeait avec déses- (( poir à cette grande lumière jetée sur le monde, « et dont la source allait disparaître, on se récon- « fortait en considérant que Ton assistait à un grand (( spectacle, et qu'il n'y avait vraiment plus ni pro- « portions ni commune mesure entre cette pensée « qui s'élançait toujours plus forte, plus sereine, « plus dégagée vers l'idéal, et ce corps qui s'en allait <( toujours plusdébiIe,s'évanonissantversla terre.»

On ne saurait encore ne pas être frappé de ce fait que chez certains hommes, à l'heure de la mort, alors que le sang est altéré, que les phénomènes de nutrition sont viciés, que la machine cérébrale semble appelée à fonctionner dans des conditions les plus défectueuses, après un engourdissement et même des troubles de l'être psychique, un réveil se manifeste, la pensée s'éclaire et s'anime ; et de la bouche du mourant sortent des paroles lumineuses et des pensées d'une élévation morale surprenante. Cette succession brusque de la lumière aux ténèbres, de l'ordre au désordre, de l'activité & l'affaisse (tient, alors que les conditions

organiques et vitales du cerveau se sont certainement plutôt aggravées qu'améliorées, puisque la dévastation s'étend et que la mcrt approche, cette succession, dis-je, ne laisse pas que d'offrir quelques difficultés comme explication. La comparaison si souvent employée (parce que le fait est assez fréquent pour provoquer l'attention), la comparaison, dis-je, de la lampe qui jette une dernière et brillante lueur avant que de s'éteindre, ne saurait être prise que comme une comparaison poétique et symbolique, mais nullement comme une explication. L'explication, il faut la chercher ailleurs ; et pour ma part, je ne serai pas éloigné d'en trouver une satisfaisante dans cette pensée que l'être psychique revêt un caractère plus élevé et plus éclatant, au moment où commence à se produire la séparation des deux organismes ; on peut supposer qu'à ce moment l'organisme éthéré commence à se dégager des entraves de l'organisme terrestre et ne conserve avec lui qu'une part de relations nécessaire à l'expression. Il est d'ailleurs à remarquer que ces éclairs ultimes, ces rayonnements de la dernière heure, sont surtout et presque exclusivement le propre des hommes dont la personnalité morale s'est fortement accentuée, et chez lesquels on peut supposer la formation d'un organisme éthéré assez fortement constitué et cohérent pour devancer l'heure de l'autonomie.

CINQUIEME CONFÉRENCE

A ces moments de lueur dernière, succèdent le silence de l'agonie et la disparition complète des manifestations psychiques; le corps use ses dernières forces et s'achemine vers la mort. Mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce que cette lueur eût été réellement le signal de la séparation, que l'organisme éthéré et la personnalité psychique eussent pris leur vol, et que l'organisme terrestre, mû seulement par les restes d'une force acquise, ne fût plus qu'un agrégat corporel abandonné par l'âme personnelle à la décomposition et à la désagrégation ultimes.

Mais il est un autre ordre de faits qui pourrait bien constituer une indication de cette séparation ultime des deux organismes, l'un livré désormais à la désagrégation, l'autre entrant dans une vie nouvelle d'organisation et de perfectionnement. Je veux parler des faits si nombreux — et si curieusement étudiés de nos jours — auxquels on a donné le nom de faits de télépathie et qui consistent en ceci, qu'une personne voit tout à coup apparaître l'image d'un parent ou d'un ami absent, le plus souvent (j'insiste sur ce mot) à l'heure de la mort de ce dernier.

Si ces fait doivent être considérés comme suffisamment établis (et il faut convenir que ce n'est pas là l'opinion d'un grand nombre d'hommes de science ; mais, pour être juste, il faut ajouter aussi

que bien peu d'hommes de science onl encore daigné les étudier et les contrôler); si ces fait s, dis-jc, devaient être considérés comme suffisamment établis, l'interprétation qui me paraîtrait être la plus rationnelle, ce serait d'y voir le résultat d'une double action, Tune de la part de celui qui agit, et qui apparaît, et l'autre de la part de celui qui perçoit. La part de l'agent serait une impulsion organopsychique qui serait dirigée vers le percipient et qui produirait en lui un ébranlement spécial. Cette impression confuse et nue éveillerait à la fois le souvenir et l'imagination du percipient qui revêtiraient l'agent de sa forme et de son costume habituels, et en feraient un fantôme, une apparition. Il est naturel de penser que ces phénomènes seraient d'autant plus fréquents et plus intenses que l'impulsion proviendrait d'un organisme éthéré plus dégagé de l'organisme pondérable et charnel. Ainsi pourrait s'expliquer cette fréquence des apparitions ou fantômes, au moment même où celui qu'ils représentent est près de mourir.

Il est bien entendu que ces considérations sont purement théoriques et entièrement subordonnées à la réalité des faits de télépathie. Un groupe considérable de chercheurs consciencieux et sincères travaille à recueillir les éléments de cette démonstration. Leur lâche est loin d'être aisée, et leur but est loin d'être atteint . Il est si facile, dans ce domaine.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

de prendre les illusions et les faits purement subjectifs pour des réalités objectives. Le nombre des observateurs capables est si rare dans cet immense champ d'pbservalion, où chacun se croit le droit de s'ériger en expérimentateur et en révélateur ! La foule des ignorants et des crédules l'emporte si fortement sur le petit groupe des hommes clairvoyants et de sang-froid ! Aussi faut-il ne pas décourager ces derniers, et leur faire le crédit que légitiment les obstacles dont la route est semée. Ils ont, pour le moment, réussi à attirer l'attention sur des faits que l'on avait l'habitude de réléguer parmi les contes de bonne femme; et peut-être un jour devra-t-on à ces hommes courageux et sincères l'établissement de vérités d'un grand prix pour l'histoire de la personnalité humaine.

Quoi qu'il en soit, il me semble qu'on peut penser, sans mériter d'être taxé d'absurdité, que la personnalité psychique, parvenue à des degrés divers de cohésion et de systématisation, est capable de se constituer plus ou moins progressivement un nouvel organisme d'une autre nature que l'ancien, et pouvant plus ou moins suffire à de nouvelles étapes dans le progrès évolutif. Cet organisme subtil, s'il est l'œuvre d'une personnalité bien construite et coordonnée, possédera une structure et une coordination correspondantes, et il constituera, par cela même, la forme que revêtira

le faisceau de l'êlre psychique, lorsque surviendra la desorganisation cérébrale.

Quel sera le sort et la vie ultérieure de ce nouvel organisme? Nous ne pouvons que le présumer. Mais il est logique de lui attribuer des qualités et des facultés aumoins égales à celles d u plasma terrestre. Il est, en effet, l'œuvre d'un faisceau psychique bien supérieur à celui qui a constitué ce dernier. Si celui-ci est doué d'immortalitépotentielle Je plasma ultra-terrestre, forme du psychique devenu personnalité coordonnéeetbien liée, le sera à bien plus forte raison. Comme le plasma terrestre, il pourra se rajeunir, se renouveler, s'accroître, se perfectionner, et constituer par ses différenciations ultérieures un accumulateur et un organisateur du psychique, dont la puissance surpassera celle de l'accumulateur terrestre. Avec un organisme si privilégié, le progrès de la personnalité psychique ne saurait que s'accentuer; et il lui sera facile de franchir de nouvelles étapes sur la voie indéfinie qui lui est tracée vers la perfection.

Comme pour le plasma terrestre, le plasma ultra-terrestre sera soumis à des conditions extrinsèques et intrinsèques d'immortalité. Les unes tiendront au milieu au sein duquel il se trouvera plongé, et auquel il empruntera les éléments de sa vie d'échanges. Ce milieu, nous ne le connaissons pas. Mais il est permis de penser qu'il est moins

CINQUIÈME CONFÉRENCE

susceptible d'altération, plus riche en éléments résistants et subtils, plus chargé de forces et d'énergies utilisables que le milieu terrestre, et qu'il constitue surtout une source plus abondante de psychique. A un plasma plus élevé semble, en effet, devoir correspondre un milieu privilégié et plus capable d'être une source intarissable de rajeunissement pour ce plasma privilégié luimême.

Quant aux conditions intrinsèques d'immortalité du plasma ultra-terrestre, il faut les rechercher dans le psychique qui l'a organisé, et dont il est la forme tangible. Ce psychique a revêtu le caractère supérieur de la personnalité. C'est donc dans cette personnalité même qu'il faut chercher la source de l'immortalité ultra-terrestre.

Cette personnalité est puissance consciente de sentir, puissance de penser, puissance de vouloir. Sa sensibilité lui permet de peser la valeur des incitations reçues. Sa volonté et sa liberté lui donnent le pouvoir d'imprimer une direction à ses mouvements intérieurs d'attraction et de répulsion. Par l'intelligence, elle les apprécie et les juge ; elle distingue ce quijest selon l'ordre et le droit de ce qui est désordre et injustice ; par la conscience morale, elle se sent responsable du choix qu'elle fera ; elle comprend qu'elle peut vouloir; et de là résultent pour elle l'obligation et le devoir. Le devoir, c'est

la conformité à la fin de révolution progressive, c'est Y orientation vers l'idéal. Elle a reçu l'ordre de s'élever. Cet ordre est pour elle la source de l'obligation. Ne pas la remplir, c'est désobéir. La faute c'est l'arrêt, la déviation ou le recul ; la faute, c'est la désobéissance à la tendance évolutive. La direction qu'elle prendra dépend de sa volonté. C'est donc l'intelligence du bien et du mal, c'est-à-dire la conscience morale, c'est la liberté du choixet la volonté maîtresse de l'action, c'est, en un mot, Y orientation morale qui constituent les termes supérieurs de la personnalité psychique. La valeur de celle-ci dépendra donc de ce qui sera accumulé et organisé en elle de conscience morale et de volonté. Le groupe psychique sera d'autant plus résistant et mieux lié que la conscience morale aura plus de lumière, et la volonté plus de force. Lumière pour le choix et volonté pour l'action, voilà les vrais liens de la personnalité psychique qui assurent son immortalité.

Mais de ce qu'à un faisceau psychique rudimentaire et encore peu élevé relativement, a correspondu, comme forme et résultat, un plasma terrestre doué d'immortalité potentielle, on peut inférer, me semble-t-il, l'immortalité potentielle de ce faisceau psychique primitif lui-même. Comment concevoir, en effet, la perpétuité de la forme, si le fond n'est lui-même doué de perpétuité,

CINQUIÈME CONFÉRENCE

puisque la forme est en corrélation directe avec le fond et en est le produit incessant et direct? L'immortalité potentielle du plasma primitif emporte donc avec elle la démonstration de l'immortalité potentielle du groupe psychique primitif. La petite âme, (1; l'âme rudimcntaire, dirai-je, du plasma primitif, est immortelle, comme le plasma primitif lui-môme. C'est là un fait digne d'attention, et qui me paraît gros de conséquences. Car si le groupe psychique primitif, qui a enfanté le plasma terrestre, est doué d'immoi talité potentielle, à combien plus forte raison le faisceau psychique, incomparablement mieux systématisé, qui constitue la personnalité morale, paraît ra-t-il capable d'immortalité, et sera-t-il apte à constituer, comme forme, un organisme à cohésion robuste et à puissance supérieure de vivre ?

A tous ces égards, en effet, le plasma ultraterrestre doit être supérieur au plasma terrestre, car il tient son organisation d'un être psychique bien supérieur. Le plasma terrestre a eu h remplir une mission spéciale dont le plasma ultra terrestre a bénéficié. 11 a dû, à travers une longue série d'êtres différents, de formes différentes, à travers des degrés innombrables, aider à la constitution de la personnalité consciente et responsable. Il a

fi) Voir à l'appendice la note sur iWmc du plasma.

accompagné l'être jusqu'au point extrêmement important où celui-ci a pu connaître sa fin et posséder la volonté consciente de la remplir. Jusquelà, l'être a grandi comme individualité organique et psychique, sans être susceptible de se poser le redoutable problème de sa destinée et de sa responsabilité, et sans être capable d'agir comme artisan volontaire et conscient de son évolution ultérieure. Faire de l'être psychique animal, un faisceau robuste et puissant qu'embrasse le lien d'une volonté libre et consciente, tel a été le lot de l'évolution terrestre. L'organisme qui, à travers une longue évolution, a pu collaborer à cette tâche, a été pourvu pour cela d'une immortalité potentielle qui prendra fin avec certaines modifications des conditions de la vie terrestre.

Mais si l'organisme ultra-terrestre doit posséder des facultés au moins égales à celles de l'organisme terrestre, il doit y avoir entre eux une différence très importante, qui est la conséquence nécessaire de l'état des groupes psychiques qui ont présidé à la constitution de l'un et de l'autre plasma. Le groupe psychique, père du plasma primitif terrestre, formait déjà un faisceau harmonisé sans doute, un groupement équilibré, mais auquel manquaient la conscience de l'identité et le lien de la personnalité. Aussi, le plasma primitif terrestre a-t- il une tendance très prononcée à Tac-

CINQUIÈME CONFÉRENCE

croissement, à la division et à la multiplication. De lui sont sortis des myriades incalculables de germes qui se sont répandus et modifiés successivement, et qui ont peuplé le globe terrestre. Par ses multiplications incessantes, par ses renouveaux ininterrompus, ont pu se produire toutes ces formes vivantes destinées à permettre à l'être vivant de franchir progressivement les étapes innombrables qui l'ont conduit, de l'état de simple amas, — simple groupement, simple individu, — à l'être personnel et conscient. Mais l'être personnel, la personnalité, a de tout autres tendances. Loin de chercher à sortir d'elle-même pour se disperser, loin de chercher à se morceler pour constituer une lignée innombrable et devenir légion, loin de tendre à la division, à la multiplication, à la dispersion, l'être personnel tend, au contraire, à l'attraction, à la concentration, à la cohésion ; son but est d'embrasser toujours plus d'éléments psychiques pour les faire siens, en leur impriman t le sceau de sa personnalité ; il veut se compléter, se fortifier, s'accroître, par des acquisitions incessantes, plutôt que de détacher et de livrer des parcelles de lui-même pour l'édification de groupements nouveaux indépendants. Il cherche à se circonscrire de plus en plus, pour être et rester lui-même et ne pas devenir un autre ou portion d'un autre ; il accentue sa délimitation et creuse

le Irait qui le dessine ; si bien qu'il devient de plus en plus lui-même, une individualité dans le sens rigoureux du mot, e'ési-à-dire un être qui ne peut et rie veut se diviser, et qui tend de plus en plus vers une parfaite intégrité. La tendance de l'évolution a été, à cet égard, bien manifeste, car elle est partie de l'être impersonnel et éminemment divisible, leplasma, pour arriver à l'être personnel et à caractère individuel.

Toutefois, cette tendance à la concentration, à l'accroissement, à l'affirmation et à la délimitation de la personnalité, revêt un caractère et recouvre des mobiles qu'il convient de discerner. On serait injuste à son égard, si l'on n'y voyait que les impulsions de l'égoïsme ei les appétits de l'accaparement. Si l'être personnel eberebe à accroître et à resserrer son faisceau psycbique, c'est qu'il a conscience de la valeur morale de sa fin, et qu'il voit clairement que cette fin lui impose l'obligation de devenir une source croissante d'énergie. Mais la personnalité morale ne tend certes pas à satisfaire sa noble ambition aux dépens d'autres personnalités capables comme elle de vie et d'immortalité. Ses visées sont plus hautes et plus désintéressées; si elle aspire à la force, c'est pour la mettre au service de la justice et de l'amour. Elle ne veut donc rien devoir à la rapine. Mais elle trouve une manne suffisante dans l'esprit

CINQUIÈME CONFÉRENCE

répandu partout, et au sein duquel elle est plongée, esprit soit diffus, soit, comme nous le verrons plus lard, encore dépourvu d'une cohésion et d'une organisation suffisantes pour assurer son autonomie et sa permanence. En cela, elle obéit fidèlement à la tendance générale et supérieure de l'évolution, qui est l'organisation de l'esprit en groupements personnels et permanents.

L'évolution a donc abouti au faisceau personnel et attractif, au groupe condensé et cohérent qu'une volonté consciente peut défendre contre la division et la dispersion. Un groupe psychique doué de qualités si nouvelles et si remarquables ne saurait revêtir la forme d'un organisme dont la tendance fût à la division et à la multiplication. Et, s'il nous est permis de concevoir quelque chose à cet égard, nous devons, semble-t-il, considérer l'organisme ultra-terrestre comme une forme bien circonscrite à elle-même, dépourvue de divisibilité, voulant rester elle-même, conserver tous ses éléments, en accroître même le nombre et la valeur, et concentrer en elle-même et dans ses limites personnelles son évolution ultérieure. Le plasma terrestre, divisible et illimité, aura cédé la place à un plasma ultra-terrestre délimité et défini, qui ne connaîtra plus la division et la multiplication germinatives.

Les considérations qui précèdent contribueront,

pour leur part, à donner une réponse à la question suivante :

Le plasma terrestre actuel n'aurait-il pas pu collaborer à une phase de l'évolution du psychique, supérieure à la constitution de la personnalité humaine ? Pourquoi sa carrière est-elle brusquement interrompue, et pourquoi doit-il céder la place à un plasma nouveau, capable de parcourir des phases nouvelles?

C'est là une question à laquelle j'ai déjà répondu en partie dans V Essai sur la Vie et la Mort, mais à laquelle il convient ici de donner encore une réponse ayant avec la question de l'immorlalité une relation plus directe.

Si le plasma terrestre a collaboré à l'organisation du psychique supérieur, il l'a fait en modifiant profondément une portion de plus en plus importante de lui-même, de manière à devenir un accumulateur et un organisateur de plus en plus puissant du psychique universel. A l'état de plasma primitif ou germinatif, il était avant tout puissance de vivre, il était avant tout la forme de la vie. En d'autres termes, il y avait en lui, associés dans des proportions discrètes et suffisantes — tout ce qui fait et constitue la vie — sensibilité, motricité, instabilité, facultés d'échanges, facultés psychiques encore rudimentaires, quoique reliées en un humble faisceau, faculté de régénération sous

CINQUIÈME CONFÉRENCE

forme de pouvoir d'amorce. Il possédait donc en lui tout ce qui importe au mouvement brillant et rapide de la vie, dans une association sagement pondérée et équilibrée, sans qu'aucune faculté prédominante ne vînt imposer aux autres un silence relatif, en accaparant pour elle une part trop grande d'énergie au détriment de ses compagnes.

Une association d'une pareille constitution était appelée à vivre d'une vie continue et uniforme; mais on ne voit pas comment, tant qu'elle eût conservé cette pondération et ce respect rigoureux de la mesure, elle fût sortie de cette situation d'où toute prédominance était bannie. Tant que le plasma primitif aurait conservé sa constitution primitive, il devait représenter un degré inférieur d'organisation et correspondre à une systématisation rudimentaire du psychique. Ce n'est pas là une simple présomption ou une pure hypothèse. C'est un fait d'observation. Les protozoaires, en effet, héritiers directs et fidèles de ce plasma primitif, nous le démontrent suffisamment, par la place qu'ils ont conservée et qu'ils occupent légitimement au bas de l'échelle des êtres vivants.

Mais l'évolution terrestre était dès lors impossible, et sa fin ne pouvait être remplie; jamais, en effet, dans ces conditions, la vie sur le globe ne

E^SAI SUR l'iMMORTAUTE

serait parvenue à la constitution de la personnalité morale.

Mais cette fin était voulue, et la tendance évolutive, implicitement comprise dans l'œuvre du psychique universel, devait la réaliser. C'est pour cela que le plasma germinatif ou primitif, obéissant à l'impulsion de cette tendance, a introduit dans sa constitution des modifications extrêmement remarquables qui, correspondant à la prééminence de certaines de ses facultés et au sacrifice de quelques autres, devaient concourir à la réalisation de la personnalité morale.

Le but essentiel, la tendance capitale de cette évolution a été la constitution d'organes accumulateurs et organisateurs puissants du psychique. C'est pour cela que certaines parties du plasma germinatif se sont transformées en éléments nerveux, en cellules nerveuses, en centres nerveux. Mais, pour favoriser le jeu même de cet accumulateur et lui rendre la tâche plus fructueuse, d'autres portions du plasma germinatif se sont transformées en organes moteurs, en organes sécréteurs, en organes des sens, en organes de sustentation et de protection, en organes de digestion, dénutrition, etc. Certaines parties du plasma germinatif se sont modifiées. La cellule germe est devenue ici cellule musculaire, ici cellule sécrétante, ici cellule conjonctive, ici cellule épi-

CINQUIÈME CONFÉRENCE

théliale, etc., et, ainsi, se sont constitués des organismes complexes, de plus en plus aptes à entrer en relations intimes avec la nature, avec le monde, et à saisir, à capter partout le psychique général et diffus, pour le ramener, par des canaux multiples, vers l'organe accumulateur central ou centres nerveux proprement dits.

Servi par tous ces éléments différenciés, partons ces organes dont la fin est son développement et son perfectionnement, le centre accumulateur s'est peu à peu accru, perfectionné; lui et ses dépendances ont peu à peu acquis une prééminence considérable et envahi la presque totalité de l'être. Outre les agglomérations énormes qui constituent les centres cérébro-spinaux proprement dits, c'est-àdire le cerveau et la moelle épinière, on trouve partout répandus chez les animaux supérieurs, et chez l'homme plus spécialement encore, de riches lascis ou plexus composés de cellules et de filaments nerveux, ou des masses ganglionnaires éparses, des terminaisons nerveuses agglomérées et perfectionnées qui constituent tout autant de vastes dépendances du système nerveux central, puisqu'ils sont reliés avec lui et qu'ils forment, pour ainsi dire, par rapport à lui, les diverses parties d'un domaine colonial qui se trouve dispersé dans toutes les régions de l'animal.

Par la formation de ces éléments nerveux,

innombrables, épars partout, et par l'accroissement constant des liens qui rattachent toutes ces parties au centre, l'être terrestre supérieur, c'està-dire l'homme, s'est trouvé envahi par les parties accumulatrices du psychique. Si bien que l'organisme humain peut être presque conçu comme un vaste ensemble nerveux, comme un lascis, comme une éponge de tissu nerveux au sein de laquelle sont plongés et disséminés les éléments cellulaires et les tissus qui accomplissent les autres fonctions, celles du mouvement, de la sécrétion, de l'absorption, de la nutrition, etc.

Mais, si l'on réfléchit que les centres nerveux ne sauraient se suffire à eux-mêmes, qu'ils ont besoin, pour vivre et pour fonctionner, d'être nourris, entretenus, aidés par tous les organes qui président à la nutrition, on en arrive à cette conclusion qu'une certaine relation de quantité et d'importance est nécessaire pour le fonctionnement régulier des centres nerveux.

Si, en effet, comme cela est vrai, l'importance de ces centres croît 'toujours aux dépens des organes qui président au reste des fonctions animales, il doit nécessairement arriver un moment où ces derniers seront, par rapport aux premiers, dans une situation d'infériorité et d'impuissance telle, que les centres nerveux, imparfaitement nourris, imparfaitement servis, perdront leuréqui-

CINQUIÈME CONFÉRENCE

libre fonctionnel et donneront lieu à des manifestations maladives et anormales. Leur jeu sera faussé ; et l'accumulateur, profondément troublé dans son labeur, ne sera plus capable que de constituer des faisceaux psychiques incohérents et vicieux.

Eh bien ! je crois qu'on peut se demander si l'organisme humain ne touche pas à cette limite extrême. Les cas de troubles mentaux sont rares chez les animaux, et d'autant plus rares qu'on considère des types moins élevés, tandis que le nombre considérable et toujours croissant des cas de névrose et de folie chez l'homme, sont certes de nature à justifier une semblable question et à légitimer la réponse affirmative qu'on serait tenté d'y faire.

A ce point de vue donc, le plasma et l'organisme terrestres humains nous apparaissent comme ne pouvant suffire à l'avènement d'un degré supérieur de développement de l'accumulateur psychique, et, par conséquent, du psychique luimême. Pour que l'évolution puisse être poursuivie, il faut donc qu'interviennent un plasma et un organisme d'une constitution et d'une nature différentes.

Mais il est encore une autre considération importante qui concourt à établir cette nécessité. En effet, avec le développement progressif de

l'accumulateur cérébral, a constamment décru, dans la série animale, la part du corps réservée aux germes destinés à assurer la conservation de l'espèce. Tandis que, chez les animaux inférieurs, les germes sont extrêmement nombreux et forment presque la masse entière du corps; ils sont,, à mesure qu'on s'élève dans la série animale* confinés dans des régions de plus en plus restreintes. Les germes sont donc plus rares; mais, peut-on dire aussi qu'ils ont perdu quelque chose de leur puissance germinatrice ? Ils sont peut-être moins germes, moins aptes à la multiplication et au rajeunissement. C'est là une vue qui n'est peutêtre pas aussi théorique qu'il le paraît, et que la raréfaction de la progéniture semblerait confirmer. L'humanité elle-même semble s'avancer plus ou moins lentement vers une phase de dépopulation tenant peut-être à ces causes elles-mêmes, raréfaction des germes et diminution de leur pouvoir germinatif; et l'importance croissante de ces causes peut être prévue comme un des agents futurs de l'extinction de l'humanité.

Ainsi donc, l'organisme actuel et ses germes, malgré leur immortalité conditionnelle, ne sauraient être les instruments d'une évolution supérieure à l'humanité actuelle, et unplasma supérieur doit entrer en jeu pour parcourir les étapes ultérieures de l'évolution.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

Il y a plus enfin, car non seulement l'organisme terrestre humain ne paraît pas pouvoir être l'instrument d'une élévation supérieure du psychique, mais il pourrait devenir une entrave évidente à cette élévation. Cet organisme, en elle!, qui a favorisé les phases inférieures et moyennes de la vie terrestre, risquerait de devenir, pour les supérieures, un embarras et une servitude, une occasion d'abaissement et non d'élévation.

L'âme ne saurai! progresser et monter tant qu'elle resterait liée à un organisme ou à une forme stationnants ; car cet organisme, conservant des caractère inférieurs de bestialité, ne manquerait pas de devenir un piège pour la personnalité psychique. Celle-ci, devenue plus puissante, plus capable de vouloir, plus capable de trouver, risquerait d'êlre mise au service d'un organisme inférieur et d'être entraînée vers des aberrations, vers des appétits artificiels et bizarres, résultant d'un défaut de parallélisme et d'adaptation entre l'âme et sa forme. I! y aurait là un déséquilibrement dont les conséquences seraient d'une très grande gravité. Peut-être voyons-nous actuellement comme un indice éloquent de cette phase ' de la vie de l'humanité. Le psychique veut s'élever, la tendance évolutive, l'obligation morale le poussent et le stimulent ; mais il ne peut le faire qu'en élevant, en perfectionnant aussi sa forme, c'est-à-dire l'or-

ganisme accumulateur et organisateur qui lui est corrélatif. Mais d'autre part, cet organisme n'est plus susceptible d'élévation, il semble avoir atteint le plus haut degré de développement que comportait sa virtualité. Il y a donc là une situation grave, une difficulté évidente, dontlasolutionnep^raît pas pouvoir appartenir au processus ordinaire à nous connu de l'évolution terrestre, c'est-à-dire l'élévation des organismes conjointement etharmoniquement avec celui des groupes psychiques. 11 y a là une sorte d'impasse, quelque chose comme un état de tension menaçant ; et c'est peut-être à lui qu'il faut attribuer ces aspirations incohérentes, ces poursuites folles du bonheur, ces soifs insatiables, ces recherches insensées de l'impossible et de l'absolu, ces désespérances inconsolables, qui marquent trop nettement les caractères de notre phase historique et de notre civilisation. Les animaux ne connaissent pas cette inquiétude extrême, parce que chez eux la forme et le fond ont encore assez d'étapes à franchir dans la voie du progrès, pour que leur marche parallèle en avant puisse être poursuivie. Aussi, sont-ils loin de connaître au même degré que nous, les besoins factices et les aberrations de la jouissance.

Je sais bien que l'incohérence et le déséquilibrement dont l'humanité — particulièrement les portions les plus avancées de l'humanité — nous

CINQUIÈME CONFÉRENCE

donnent aujourd'hui le spectacle, peuvent, pour bien des gens, être attribuées à la propagation d'habitudes vicieuses, de besoins artificiels, de l'abus de certaines jouissances, de l'usage immodéré du tabac, de la morphine, et, surtout, des boissons alcooliques. On ne saurait méconnaître l'influence funeste de pareils facteurs.

Mais il reste à savoir si, en raisonnant ainsi, on ne prend pas l'effet pour la cause ; et si ce besoin excessif de sensations, ce choix de jouissances dégradantes, ces aberrations de goûts ne sont pas d'abord la conséquence d'un déséquilibrement psychique résultant lui-même de l'excès de développement d'un système nerveux dont l'organisme général ne peut satisfaire les exigences nutritives ou autres. On peut se demander si l'avidité effrayante qui se manifeste pour les agents de destructions et de détérioration de l'organisme n'est pas d'abord le résultat d'un état mental d'où l'équilibre et la mesure tendent à disparaître, état mental sur lequel les habitudes funestes réagissent à leur tour pour l'accroître et l'aggraver. La rapidité foudroyante avec laquelle se répand l'usage des agents toxiques et des plaisirs malsains n'est peut-être réellement expliquable que par l'existence préalable d'un milieu psychique troublé, par suite des relations faussées de l'organisme général et du cerveau.

ESSAI SUR L'JMMORTALITÉ

Ainsi donc, pensons-nous, dans les conditions corporelles présentes, l'importance et le perfectionnement du groupe psychique risqueraient de devenir un piège et un obstacle à son évolution future, car ils seraient la source- de déviations funestes et d'abaissements inévitables.

Mais remarquons que l'organisme terrestre actuel est le fruit d'une évolution du plasma terrestre suivant une direction qui se manifeste clairement, c'est-à-dire vers l'élévation progressive des centres nerveux. Toute évolution supérieure de ce même plasma ne saurait donc avoir logiquement d'autre résulat que d'accentuer encore cette prédominance et par suite les tendances fatalement dégradantes et perverses, qui menacent déjà l'organisme actuel et compromettent l'évolution de la personnalité.

Si cette évolution progressive doit être réalisée (et nous ne saurions en douter), il faut demander un organisme nouveau à un plasma différent, élaboré lui-même par le psychique hautement organisé, comme le plasma primitif l'avait été luimême par le psychique à peine sorti de sa phase diffuse et rudimentaire. A un plasma dont la virtualité évolutive est épuisée, doit succéder un plasma doué d'une puissance supérieure et capable de coopérer à de plus hautes destinées de la personnalité. C'est là le plasma ultra-terrestre.

Sur la nature et l'origine de ce plasma et de cet

CINQUIÈME CONFÉRENCE

organisme, j'ai essayé de trouver quelques lumières dans le champ de nos connaissances, d'ailleurs extrêmement réduit sur ce point... Je dois continuer à étudier les conditions morales de l'immortalité de la personne psychique, ce qui sera le sujet de la prochaine conférence.

SIXIÈME CONFÉRENCE

Conditions morales de l'immortalité de la personnalité. Cette immortalité n'est pas nécessaire; elle est conditionnelle. Intégrité et dissolution de la personnalité. Absorption des personnalités faibles, parles personnalités fortes. La mort de la personnalité est la sanction de la loi morale. valeur de cette sanction. uu rôle de la douleur dans l' évolution . relation entre l'état moral et la conception de la sanction. la vie ultra-terrestre, prolongement de la vie terrestre.

Mais si l'être psychique devient immortel par la réalisation d'une unité, d'une cohésion morale constitutive de la personnalité, si l'être moral est appelé à être, par sa volonté, l'artisan de sa propre évolution et de sa vitalité, s'il est libre de fixer son orientation morale et d'employer ou de repousser les moyens mis à sa portée pour défendre son faisceau psychique, pour le resserrer et pour lui conférer les conditions de l'indissolubilité, il faut reconnaître alors que l'être moral supérieur, c'est-à-dire l'homme, présente parmi

SIXIÈME CONFÉRENCE

ses représentants des degrés très variés d'aptitude à l'immortalité. Il me semble même qu'on est forcé de reconnaître que, s'il y a des êtres moraux qui ont gravi et qui gravissent par la volonté, par l'effort incessant, les degrés de la constitution qui assure l'immortalité, il en est d'autres qui, par leur abandon d'eux-mêmes, par leur lâcheté vis-àvis du mal, par leur retour vers les états inférieurs — souvenirs de l'ancêtre bestial — par leur anémie morale, et par leur servitude, travaillent à la désagrégation de la personnalité et à sa destruction, S'il est des êtres qui se sont constamment efforcés de mettre en lumière, de faire briller l'image divine qu'ils ont au-dedans d'eux, il en est d'autres qui l'ont lâchement livrée aux causes qui pouvaient la ternir, la déchirer et l'effacer. Les uns se sont dirigés et avancés vers Dieu, fin suprême et point de mire de l'évolution; les autres sont revenus vers l'ancêtre, c'est-à-dire vers la bête. Entre ces deux termes extrêmes, se trouvent bien des nuances et bien des degrés intermédiaires.

Que faut-il penser de l'aptitude à l'immortalité de ces personnalités morales si différentes? Fautil croire que tout être humain, quelle que soit sa place dans l'échelle morale, est appelé à l'immortalité par cela même qu'il est un être humain? Ma raison et l'examen de ce qui se passe dans le

domaine de la vie terrestre m'éloignent d'une telle conclusion, et je crois que la conséquence logique des conditions intrinsèques que nous avons reconnues à l'immortalité, c'est la nécessité d'une constitution, d'une cohésion suffisante et d'une harmonie fonctionnelle conférées à l'être psychique par l'effort de la volonté et par l'orientation morale. L'être moral destiné à vivre doit être complet et cohérent . Je ne vois pas de raison pour qu'un être conscient jouisse du privilège de l'immortalité personnelle, alors qu'il n'a cessé d'affaiblir, de relâcher, de décomposer le faisceau de forces psychiques qui aurait pu laire de lui une personnalité morale. S'il y a dans le cas de l'homme vaillant et droit une intégrité qui défie la désintégration, il y a chez l'homme relâché et bestial une dissolution fatale. Le langage ordinaire, — qui a sa philosophie, que dis-je? qui est une philosophie, la philosophie de l'instinct, de l'intuition, de la notion simple et vraie des choses, — ne s'y est du reste pas trompé ; et, d'une manière inconsciente, il a appelé intègre Tliomme dont la personnalité morale est solidement liée et cohérente, de même qu'il a appelé dissolu celui qui a relâché et rompu le faisceau de ses forces psychiques et morales. Le langage me semble avoir donné par là un exemple entre mille d'une sorte d'intuition instinctive du vrai et du réel. L'existence de la personnalité peut donc

SIXIÈME CONFÉRENCE

être compromise par la désagrégation, par la décomposition, par la dissolution qui paraissent devoir être les conséquences logiques de la dégradation morale et de la marche en arrière.

Mais cette existence, ou plutôt cette persistance comme personnalité distincte et autonome, pourrait aussi sombrer dans un naufrage d'un autre genre. On conçoit, en effet, que la personnalité puisse disparaître comme telle, c'est-à-dire comme groupe et faisceau autonome, si, par faiblesse, par défautde volonté, par inertie, elle se laisse sans résistance absorber, pour ainsi dire, par un accumulateur plus actif, c'est à-dire par une personnalité plus puissante, plus attractive, par une personnalité supérieure.

Nous sommes dans une très grande ignorance sur le mécanisme des relations qui peuvent exister à cet égard entre les groupes psychiques, et nous sommes obligés de nous contenter de conjectures et de probabilités. Or, il me semble qu'il n'y a rien d'absurde à présumer que des groupements psychiques puissent faire entre eux ce que font des groupements organiques qui tombent sous nos sens. Les éléments des groupements psychiques, c'est-à-dire les éléments dynamiques, ne sont pas moins impérissables et indestructibles que les éléments prétendus matériels, et je ne vois pas pourquoi les relations des faisceaux formés par le

groupement des éléments de Tune et de l'autre catégorie ne pourraient pas présenter des conditions semblables. Qui sait d'ailleurs si, dans certaines unions profondes, où régnent la parfaite harmonie des vues et l'association complète des volontés et des affections, il n'y a pas autre chose dès ici-bas, et dans la vie actuelle, qu'une apposition et une coopération d'êtres distincts ? Qui sait si la fusion des volontés et des sympathies n'est pas parfois accompagnée d'une fusion réelle, plus ou moins partielle, des êtres organo-psychiques ; et qui sait aussi si la douleur profonde et le déchirement moral qui accompagnent certaines séparations, ne sont point dus en réalité à une rupture de liens à la fois organiques et psychiques, établis entre les deux organismes éthérés et substils, supports et formes des deux personnalités ? Il est bien entendu que ces relations attractives et ces fusions organo-psychiques, qui se réalisent peutêtre d'une manière passagère ou fugace dans la vie présente, ne nous paraissent pouvoir acquérir la stabilité et la durée indéfinie, que pour des faisceaux organo-psychiques déjà libérés de l'organisme terrestre qui constitue pour eux une cause permanente de localisation délimitée.

En nous plaçant donc à ce point de vue, on pourrait être amené à penser que les pseudo-personnalités, les personnalités imparfaites et non réalisées,

SIXIÈME CONFÉRENCE

celles qui, sans devenir les esclaves de l'immoralité, ont laissé tomber leur individualité dans l'insignifiance et l'irrésolution, celles qui ont fait abandon de leur volonté et ont atteint un état de faiblesse et d'indifférence qui les rend inaptes à poursuivre une existence autonome, celles qui ayant renoncé à toute orientation morale se sont condamnées à l'inertie, celles qui n'ayant pas su vouloir par ellesmêmes, sont devenues les serviteurs inconscients des volontés d'autrui,- et constituent des personnalités mal circonscrites, incolores, indécises, des personnalités impersonnelles, pour ainsi dire, — on pourrait, dis-je, être porté à penser que ces personnalités relâchées s'inclinent fatalement et passivement vers des personnalités supérieures et entrent peut-être, par voie de fusion et d'assimilation, dans leur constitution. Ainsi perdraient-elles dans la vie ultra-terrestre leur autonomie, leur personnalité mal dessinée, et disparaîtraient- elles comme groupes autonomes et personnels.

Quoi que l'observation et l'expérience ne puissent nous rien révéler de positif et de tangible à cet égard, il est cependant des faits qui peuvent nous apporter du moins quelques indications précieuses.

Chacun de nous connaît de ces âmes qui sont, pour ainsi dire, prisonnières et esclaves d'une autre âme, de ces êtres dont la volonté s'effondre et s'anéantit dès quelles sont en présence d'une

ESSAT SUR L IMMORTALITÉ

autre volonté, qui se sont laissées aller à une abdication définitive, de ces êtres dont le jugement, la pensée, la conduite n'ont, pour ainsi dire, rien de personnel et ne sont que les exécuteurs aveugles et passifs d'un programme inspiré par un autre. Supposons, par la pensée, qu'un de ces êtres psychiques impersonnels, dégagé du centre accumulateur cérébral, qui en maintient l'autonomie et la délimitation relatives, se trouve un jour en présence de l'être psychique supérieur qui le domine: notre première pensée n'est-elle pas pour son absorption et son assimilation complète, si bien que le premier devienne partie intégrante du second?

Cette fascination d'un être psychique par un autre, cet anéantissement de la volonté, cet abandon de l'être à un autre être, qu'il ne faut certes pas confondre avec la soumission voulue à la loi morale et avec le sacrifice consenti et constamment renouvelé qui sont les témoignages et les fruits par excellence de la force, cet abandon, disje, nous est d'ailleurs bien clairement révélé par les phénomènes d'hypnotisme; car là, J'être soumis et dépouillé de sa personnalité ne sent, n'agit, ne pense, ne veut que par la volonté de l'opérateur ; et il semble que l'âme du patient fait pour ainsi dire partie de l'âme de celui-là, puisqu'elle ne sent, ne veut, n'agit que conformément à sa

SIXIÈME CONFÉRENCE

volonté. Ici encore, devant une abdication et un abandon si complets, n'est-on pas porté à croire à la possibilité de l'absorption complète du faisceau psychique de l'hypnotisé par l'hypnotiseur, si le premier venait à être séparé de la forme cérébrale qui le fixe et le retient encore, et qui maintient son indépendance relative ?

Mais que ce lien vienne à se rompre, que la forme cérébrale altérée, usée, ne soit plus susceptible d'être la forme fixatrice de l'âme ; et cette dernière, détachée et flottante, a bien des chances de se fondre dans l'âme forte, personnelle, attractive, qui ne peut être entamée.

Ainsi donc, si la désagrégation et le morcellement paraissent devoir être le lot des âmes corrompues et dégradées, c'est par l'absorption dans les âmes saines et bien formées que les âmes débiles et à forme indécise sont peut-être appelées à perdre une existence personnelle qu'elles n'étaient pas aptes à maintenir.

Les faisceaux psychiques qui, par leur labeur incessant sur eux-mêmes, qui, par l'application constante de leur volonté, seront parvenus à dépouiller plus ou moins complètement le vieil homme, c'est-à-dire l'hérédité bestiale de l'ancêtre, et qui, s'étant élevés à la personnalité morale, seront ainsi devenus vraiment hommes, ces faisceaux psychiques, dis-je, puissants et coordon-

nés, seraient donc seuls aptes a jouir de l'immortalité personnelle et indépendante.

L'immortalité de l'homme n'est donc pas universelle et nécessaire ; elle est soumise à certaines conditions, elle est conditionnelle,, pour employer une expression consacrée.

Mais alors, me dira-t-on, vous supprimez la sanction de la loi morale après la mort, ou, dans tous les cas, vous lui attribuez un tel caractère, qu'elle perd sa valeur et son efficacité. Si le pervers mourant est anéanti pour toujours, que devient le châtiment du mal moral ? Où sera la sanction ?

A cela je réponds : la sanction, c'est la mort; et j'ajoute que c'est la seule qui puisse avoir élé voulue par la suprême justice, qui ne saurait être séparée de la suprême bonté.

Nos traditions religieuses enseignent que l'homme a été fait à l'image de Dieu. Ce que la religion enseigne, la raison nous le présente comme logique. Si l'évolution a pour but d'élever de plus en plus la création vers celui dont elle est l'émanation, l'image du Créateur doit s'accentuer de plus en plus dans l'œuvre créée, et apparaître plus clairement dans le chaînon supérieur, qui est l'homme.

Mais il faut reconnaître que si l'homme a été fait à l'image de Dieu, l'homme, à son tour, fait Dieu à son image. On peut même ajouter qu'il a abusé

SIXIEME CONFÉRENCE

de celte assimilation. Le mot de Voltaire reste vrai : Si Dieu a fait l'homme à son image, il faut convenir que l'homme le lui a bien rendu. C'est là d'ailleurs un fait très rationel et très logique, car l'homme ne peut concevoir Dieu, c'est-àdire l'être moral parfait, qu'en prenant pour point de départ l'être le plus moral qu'il connaisse, c'est-à-dire l'homme lui-même. Aussi, ridée que l'homme se fait de Dieu est-elle essentiellement dépendante de l'état moral de l'homme. L'homme grossier et charnel se crée des idoles informes et grossières; l'homme plus élevé, et amoureux des beautés de la forme, élève clans ses temples des statues, chefs-d'œuvre de l'art; l'homme d'une haute moralité et d'une spiritualité perfectionnée, s'adresse à un Dieu spirituel dont la forme lui échappe. Mais, même dans ce dernier groupe, que de nuances, que de diversités dans la conception de Dieu ! Pour certaines civilisations, il y a un Dieu, puissance irrésistible, justice redoutable, législateur plein de rigueur et de colère, Dieu vengeur, sans miséricorde. Pour d'autres civilisations, c'est-à-dire pour un autre état moral de l'homme, le Dieu législateur, le Dieu justice, le Dieu vengeance, le Dieu colère, est devenu un Dieu sagesse, un Dieu patience, un Dieu miséricorde et, pour tout dire en un mot, un Dieu amour.

ESSAI SUR L'jMMORTALITÉ

Eh bien! de l'idée que Ton se fait de Dieu dépend, d'une manière rigoureuse, la conception de l'attitude de Dieu vis-à-vis du mal et vis-à-vis du méchant, soit pendant la vie terrestre, soit pendant la vie ultra-terrestre.

Mais n'est-il pas vrai que nous n'avons le droit de concevoir Dieu que sous la forme de l'être moral le plus parfait qui soit? Si nous faisons Dieu à l'image de l'homme, il faut nécessairement que cette image ait pour traits ce qu'il peut y avoir de meilleur dans l'homme. Jugeons donc de l'attitude de Dieu vis-à-vis du mal et vis-à-vis du méchant, selon l'idée que nous pouvons nous faire de l'attitude de l'homme dans une situation semblable.

Prenons deux hommes animés d'une égale répulsion pour le mal moral, et d'un égal désir de le combattre. L'un est censé représenler la justice; il a une balance à la main, et, de sa part, chaque faute contre le bien est immédiatement et irrévocablement l'objet d'un châtiment sévère. Il espère chasser le mal en le punissant. L'autre représente la miséricorde et l'amour ; la vue du mal l'afflige autant qu'elle affligeait le premier, mais il attend beaucoup de la reconnaissance et du pardon. Mais il sent que l'homme est faible et enclin à la chute ; il veut l'aider à échapper au mal ; pour cela, il lui envoie la douleur, pour provoquer en lui l'effort

SIXIÈME CONFÉRENCE

libérateur contre le mal moral, pour l'empêcher de se livrer à ses passions et à ses penchants, pour le rendre attentif aux dangers qu'il court, et pour le maintenir dans la voie du bien.

Pour le premier homme, la douleur est employée comme châtiment; elle paraît être le fruit de la justice, et seulement de la justice ; pour le second, elle n'est que l'aiguillon bienfaisant, que l'avertisseur utile, que le gardien fidèle, que le préservateur contre le mai ; elle est la sauvegarde du bien moral et la garantie du progrès ; elle est la main conductrice" de l'amour, main dont la pression est parfois douloureuse, parce qu'elle veut, contre toute résistance, ramener l'égaré clans le bon chemin et le retenir avec vigueur sur le bord de l'abîme.

Lequel de ces hommes placerez-vous plus haut dans l'idéal moral? Lequel répond à la conception la pus parfaite de l'homme perfectionné, de la personnalité psychique la plus harmonisée? N'est-ce pas le dernier? N'est-ce pas l'homme de la miséricorde et de l'amour?

Voilà pour la conception que nous devons nous faire de Dieu vis-à-vis du mal et du méchant dans la vie terrestre.

Et dans la vie ultra-terrestre, quelle sera la conception supérieure de Dieu? Sera-ce celle d'un Dieu vengeur et dont la justice va jusqu'à la

rigueur? sera-ce celle d'un Dieu qui sait voir éternellement et sans sourciller des êtres condamnés à des souffrances, qui sont iuutiles si elles ne doivent point ramener le méchant à la repentance et au bien, et dont l'éternité est absolument incompatible avec la bonté de Dieu dans le cas contraire, c'est-à-dire si elles sont capables de produire chez le méchant une heureuse transformation.

Un Dieu juste et bon ne peut vouloir la douleur sans but et sans utilité ; car, dans le cas contraire, il ne serait ni juste ni bon. Mais il la veut comme un moyen nécessaire à l'édification et à l'élévation de la personnalité morale. Il ne saurait tenir à ce qu'il y ait des créatures qui souffrent, mais ce qui lui importe, c'est que le mal moral soit supprimé. Pour cela, il lui suffit de la suppression du méchant.

Je désire, sur ce point, insister et dire toute ma pensée, comme naturaliste et comme philosophe, dussè-je me trouver en contradiction avec quelques traditions reçues et d'ailleurs très respectables. Faire de la douleur la punition de la faute commise, du fait coupable accompli, c'est prêter à Dieu un rôle de vengeur, fruit de l'inspiration d'un anthropomorphisme exagéré et inacceptable. L'homme et la société humaine sont réduits à

SIXIÈME CONFÉRENCE

punir la faute commise, parce qu'ils sont incapables de prévoir et de mesurer la faute à commettre, et parce que le soin de leur défense le leur impose; et cependant, l'homme lui-même reconnaît qu'il est infiniment préférable de prévenir le mal que de le punir. Il essaie même de le faire par l'éducation, par l'autorité, par la discipline, c'està-dire par des moyens qui représentent des nuances de la souffrance sous la forme de crainte, de soumission, d'efforts imposés. Mais, pour l'homme, aller au delà, dans cette voie, conduirait directement à l'arbitraire et à l'injustice. Et cependant, malgré son impuissance, l'homme cherche à donner pratiquement à la souffrance imposée par lui, sa vraie signification. N'est-ce pas, en effet, à cette conception préservatrice de la douleur qu'est due l'introduction récente dans nos mœurs judiciaires de cette disposition qui suspend l'application d'une première condamnation jusqu'à l'apparition de la récidive? N'y a-t-il pas là, en effet, la reconnaissance de l'inopportunité de la peine comme salaire du passé et de son efficacité comme garantie pour l'avenir? Et, d'ailleurs, un père qui aurait la certitude, que son fils coupable d'une première faute ne doit plus y retomber, croirait-il devoir le punir? Et, s'il Je punit, n'est-ce pas réellement et uniquement pour redresser sa volonté en vue de l'avenir?

ESSAI SUR LIMMORTALITÉ

L'homme, donc, débarrassé de toute crainte légitime et de tout désir, de vengeance; l'homme, mû seulement par les sentiments les plus nobles, les plus désintéressés, et par les mobiles les plus élevés, n'a recours à la punition, c'est-à-dire à la souffrance, qu'en vue des résultats futurs. Pourquoi en serait-il autrement de Dieu?

A cet égard, bien supérieure à celle de l'homme est la situation de Dieu. Dieu n'a nullement besoin de vengeance et de défense. De plus, sa prévoyance lui permet d'appliquer au danger le préventif convenable. Son unique désir, c'est que le mal soit évité et que le bien soit fait. De sa part, la punition directe par la douleur, de la faute commise, du fait accompli, au lieu d'être un acte justifié, c'est-à-dire un acle de justice, pourrait revêtir plus justement les caractères de l'injustice. Puisqu'en effet Dieu a laissé s'épanouir dans l'homme la liberté, c'est-à-dire la faculté de choisir entre le bien et le mal, il a laissé subsister la possibilité du mal, c'est-à-dire qu'il a laissé l'homme livré, en quelque mesure, aux influences héréditaires, qui sont, quoi que l'on puisse en penser, des lois naturelles, c'est-à-dire des lois de la nature, des lois voulues par le Créateur de la nature.

En même temps, Dieu montrait à l'homme, par la voix de la conscience morale, quel était le type divin vers lequel il devait monter. Mais, puisqu'il

SIXIÈME CONFÉRENCE

désirait l'abandon progressif du passsé et la marche progressive aussi vers l'idéal moral, Dieu se trouvait bien moins en droit de punir la faute commise restée possible, que dans l'obligation d'aider l'être moral à triompher dans une lutte, dont Lui-même avait laissé subsister la possibilité, c'est à dire les dangers.

Si le Dieu vengeur eût pu dire à la créature tombée : « tu as désobéi, je vais te punir », — la créature n'aurait-elle pas eu le droit de lui répondre : « Je suis tombée, je le reconnais ; mais qu'as-tu fait pour prévenir ma chute et pour me montrer le droit chemin ? Je n'ai pas senti la pression de ta main protectrice. »

Ce reproche, la créature n'a pas le droit de l'adresser au Créateur. Pour indiquer à l'homme la voie du progrès, pour prévenir la faute, pour le détourner de la faute, Dieu a envoyé à l'homme la douleur. Je ne dis pas « a permis », je dis « a envoyé » ; car, on a beau réfléchir, on ne saurait trouver un moyen plus capable que la douleur de détourner l'homme du mal, tout en respectant la liberté. La voix de la douleur est, en effet, d'une éloquence irrésistible ; elle seule est capable de dominer les rugissements et les révoltes de la bête que tout homme porte au-dedans de soi> et quand la douleur se fait entendre, elle est assurée de la soumission.

On m'objectera que la souffrance conduit souvent aussi l'homme au mal, et qu'elle fait naître en lui des sentiments d'envie, de haine, de révolte. J'en conviens ; mais je demande quel est le don de Dieu qui n'ait pu devenir, entre les mains de l'homme, une occasion de défaillance et de perversité? Et je demande encore s'il ne serait pas vrai que ces natures, que le malheur aigrit et dégrade, n'eussent pas été encore plus dégradées par un bonheur sans nuages et par des joies ininterrompues? Je livre ce problème à votre réflexion, mais non sans vous avoir demandé de faire sérieusement une enquête, soit en nous, soit autour de nous, pour savoir où se trouve la plus grande somme de valeur morale, de bonté, d'esprit de solidarité, d'abnégation et de sacrifice ? Est-ce dans les milieux où régnent l'abondance, la santé, la prospérité, la joie, et qui n'ont pas encore senti la morsure de la douleur, ou dans ceux qu'a visités l'épreuve, la pauvreté, la maladie et la mort? Quand vous serez parvenus au terme de l'enquête, je sais bien quelle sera votre réponse.

La douleur paraît donc se justifier chez l'homme comme étant, avant tout — et peut-être uniquement — le préservateur de la déchéance et la préparation du progrès.

Mais, dans le règne animal, placé au-dessous de l'homme, cette vérité éclate d'une manière bien

SIXIÈME CONFÉRENCE

plus irrésistible. Que peut penser, en effet, le naturaliste d'une souffrance physique destinée à punir la faute morale chez des êtres où la conscience morale n'est pas encore suffisamment réalisée pour créer une véritable responsabilité ? Ne seraitelle pas une suprême injustice? Mais, ici encore, la douleur se justifie comme la préparation du mieux dans l'ordre de la vie physiologique et dans celui de la vie psychique proprement dite, c'est-à-dire pour l'amélioration corrélative de l'organisme et des facultés mentales. Ici également, la souffrance détourne surtout l'animal des imprudences à commettre, et le pousse vers la recherche de ce qui peut améliorer son organisme et ses moyens d'existence.

D'ailleurs, la nature, qui n'est pas si mauvaise conseillère que certains veulent bien le croire, nous a ménagé le spectacle de ce que devient un monde animal d'où la souffrance est bannie. Ce monde est celui des animaux parasites, c'est-àdire de ceux qui, par quelque artifice de structure, ou par suite d'adaptations successives, sont parvenus à se créer un milieu, où avec la moindre somme d'efforts, avec les moindres dépenses de travail et de souffrance, leurs besoins et leurs appétits sont satisfaits dans la plus large mesure. Quel est le spectacle qu'ils nous offrent? Celui d'êtres dégradés et mutilés, dont la sensibilité et l'activité

sont abaissées; et, particularité cligne de remarque, le degré d'abaissement de l'être est toujours proportionné au degré d'intensité du parasitisme, si bien que ceux de ces êtres qui ont abouti à supprimer ainsi presque tout travail, tout labeur, tout effort et toute souffrance, sont si abaissés dans leur organisation et dans leur vie mentale, qu'on les distingue à peine d'un organisme végétal, et qu'on a bien de la peine à reconnaître en eux l'existence des centres nerveux accumulateurs et organisateurs du psychique. Et cependant, ces organismes abaissés et dégénérés proviennent par évolution régressive, d'ancêtres plus élevés dont la vie était active et connaissait le besoin, la douleur et l'effort. Mais, pour s'être dérobés à l'influence bienfaisante et perfectionnante de la souffrance, ils se sont ainsi condamnés à une déchéance qui les déshonore.

Ainsi donc, la douleur est moins la punition de la faute commise que le préservatif de la faute à commettre, que l'éducateur de l'être moral, de sorte que la douleur est la condition du progrès et du bien moral, et (\x\ane somme immense de douleur volontairement acceptée est dans la vie terrestre la condition naturelle et logique de la perfection morale.

Et d'ailleurs, cette association si souvent réalisée delà souffrance et de l'évolution morale, association

SIXIÈME CONFÉRENCE

que légitime et justifie si bien le rôle attribué par nous à la douleur, devient, au contraire, une cruelle ironie, si la douleur est considérée comme le châtiment delà faute. Envisagée à ce dernier point de vue, la souffrance tend a revêtir un caractère d'amertume et de provocation qui ne saurait la rendre bienfaisante. Regardée comme l'éducatrice et l'aiguillon du bien, elle devient une bienfaitrice et une amie.

Mais, dira-t-on, ce fait que la souffrance, que la maladie, que les chagrins sont les conséquences ordinaires de l'inconduite, de l'immoralité, n'indique-t-il pas clairement que la souffrance est le châtiment attaché à la faute commise ? Je conviens qu'il y a là une apparence bien faite pour troubler la vue et pour fausser les lignes de l'horizon. Il y a là comme un brouillard à dissiper. Dissipons-le !

Et d'abord, la souffrance est-elle toujours el nécessairement la conséquence de la faute ? Oui et non Non, la souffrance n'est pas liée nécessairement à la faute commise, si Ton considère la question au point de vue des faits pris en particulier. Nous savons certes bien que l'immoralité, que la faute commise ne sont pas toujours suivies du châtiment qu'elles nous paraissent mériter; et c'est même là un fait qui éveille le plus souvent en nous, soit un scepticisme funeste, soit des sentiments de révolte contre ce que nous considérons

comme un défaut de sanction de la loi morale. Et ces sentiments naissent d'autant plus facilement en nous, que nous voyons à côté du vice heureux, la vertu frappée et meurtrie. La souffrance ne se montre donc pas à nous comme la conséquence logique de la faute commise. Mais là où la logique de cette idée que la souffrance est la conséquence de la faute commise, là où cette logique, reprend tous ses droits, c'est lorsqu'on regarde la faute commise comme la preuve et le précurseur de la faute à commettre, c'est-à-dire lorsque, considérant la faute en général, c'est-à-dire le retour vers l'état inférieur, on voit dans la souffrance le moyen nécessaire pour enrayer ce mouvement régressif et lui substituer la marche en avant.

Et d'ailleurs, la souffrance, qui ne saurait être prise comme la compagne et la conséquence fidèle et nécessaire de la faute commise, le devient, au contraire, d'actes auxquels nous ne saurions attribuer une valeur proprement morale et auxquels nous ne saurions attacher une responsabilité. La faim, la soif, la fatigue, le refroidissement ou la chaleur excessive, des blessures et des maux accidentels, sont certes aussi des souffrances. Leur valeur morale m'échappe, comme châtiment de la faute. Elle me frappe, au contraire, grandement, si j'y vois un motif pour l'animal, pour l'homme, d'employer ses facultés et de les perfectionner dans

SIXIÈME CONFÉRENCE

la recherche des moyens légitimes et plus ou moins ingénieux d'échapper à ces souffrances. J'ajoute que ces souffrances ne sauraient avoir un autre but dans le dessein de Dieu, puisqu'il a mis à notre portée les moyens de les prévenir, et qu'il dépend de nous d'utiliser ces moyens.

Ainsi donc, la souffrance est la conséquence de la faute, en ce sens qu'elle est née de ce fait général, que la liberté de l'homme a imposé la possibilité de la faute, et que la possibilité de la faute a imposé la souffrance comme sa correction.

Je dis sa correction et non son expiation, car la correction implique le redressement d'une déviation en vue de résultats futurs, et en dehors de toute idée de salaire ou de vengeance.

iVinsi donc, pendant la vie terrestre, la douleur est appelée non pas tant h punir qu'à prévenir le mal. Elle est moins le châtiment de la faute commise que le correctif et le préservateur des fautes à commettre. Elle est l'aiguillon du progrès. L'être moral est, par la douleur, averti de sa faiblesse, de son impuissance ; il est, par eile, arrêté clans le courant de débordement et de dégradation, où la plénitude de la santé et de la vie animale ne pouvait manquer de l'entraîner. Par la douleur, il est excité à vivre dans la sobriété, dans la tempérance, dans le calme moral. Par la douleur, l'être moral est excité à la recherche de tous les progrès

propres à diminuer les souffrances qui accompagnent la vie terrestre ; d'où résulte, pour lui, la nécessité de s'élever parla recherche, par l'étude; par la pensée, et d'accroître l'étendue de son pouvoir sur la nature. Par la douleur, enfin, l'être moral est appelé à se replier sur lui-même et à chercher en dehors et au-delà de ce monde, où l'on souffre, les forces nécessaires pour l'action et les espérances consolantes.

« La douleur, disais-je dans mon VIe Essai d'un <( naturaliste transformiste, publié dans la Critique « philosophique du 31 décembre 1886 et du 31 « janvier 1887, — la douleur a prévenu les dévia- « tions malheureuses, les reculs, les dégradations (( corporelles, et a pris une large part à l'œuvre « du progrès. Je dis plus : elle Ta assuré, car un « monde animal qui n'eût connu que la jouis - « sance, s'y serait livré sans mesure, et aurait « couru, à grands pas, vers la dégradation et « l'anéantissement, c'est-à-dire vers le retour à <( l'inanimé (vers la matière dite brute). L'aiguil- « Ion du besoin et la souffrance pouvaient, seuls, (( lui imprimer une meilleure direction. Mais le « rôle de la souffrance dans l'évolution de l'être (( psychique n'a pas été seulement une action indice recte et, pour ainsi dire, inconsciente. Le jour « où s'est manifesté ce que nous entendons par « l'être conscient et moral, ce jour-là, la douleur

SIXIÈME CONFÉRENCE

« physique a exercé une influence aussi remar- « quable que précieuse sur le perfectionnement « de l'être doué d'intelligence et sur la constitu- « tion de la personnalité. S'associant à la douleur « morale, elle est devenue, avec elle, le grand « moteur, le grand initiateur de l'être intelligent et « moral, et elle a provoqué son développement pro- « gressif. Pour l'homme notamment, la souffrance « .s'est appelée maladie, douleur physique ; et, « d'une part, elle a provoqué tous les perfection- « nements de l'art de prévenir et de guérir le mal, « — et, d'autre part, elle a donné naissance à la « sympathie, à la pitié, à toutes les manifestations « si supérieures de la charité et à toutes les déli- « catesses de l'amour des autres. La souffrance « s'est appelée privation de ce qu'on désire, sépa- « ration de ceux que l'on aime, et elle a provoqué « ces inventions merveilleuses qui suppriment les « distances et centuplent le temps ; la souffrance <( s'est appelée ignorance, et l'esprit humain s'est « livré opiniâtrement à la recherche et au travail, « et il a cherché sans relâche à sonder les profon- « deurs de l'inconnu ; la souffrance s'est appelée « perte cruelle, impuissance contre le mal, et le « cœur humain, l'être moral, a répondu par le sup- « port, par la patience, par la noble résignation, « par la sérénité, par le courage et par la grandeur « d'âme; la souffrance s'est appelée oppression,

<( injustice, spoliation, et l'être moral s'est tourné <( vers la délivrance, vers la justice, vers la géné- « rosité, et il est remonté vers leur source suprême ; « la souffrance, enfin, s'est appelée misère morale, « repentir, remords amers, et l'être moral s'est « tourné vers la miséricorde, vers le pardon, vers « l'amour infini et éternel. Tel a été, en définitive, « le rôle dévolu à la souffrance, soit physique, soit « morale, — tel a été, dis-je, son rôle de grand « éducateur et de grand révélateur. Elle a été la « force vive de l'évolution progressive de la créa- « tion vers le Créateur. Telle a été sa fin (sa vraie «fin); et je ne crains pas de proclamer la gran- « deur de cette fin et de la trouver digne de la « bonté et de la sagesse de Dieu. »

Et ne croyez pas que la souffrance soit le lot exclusif de l'animal. Elle appartient à la création tout entière sous des formes diverses, et à des états plus ou moins rudimentaires. S'il est vrai que la vie est partout, s'il est vrai encore, comme nous l'avons dit avec Aristote, que tout mouvement est une sorte d'appétit, nous pouvons concevoir que le mouvement général de la vie comporte partout des besoins, des aspirations à satisfaire. Partout se trouvent des appétits, des aspirations, des tendances plus ou moins évidentes, plus ou moins silencieuses, et qui, non satisfaits, sont certainement le point de départ de tensions

SIXIÈME CONFERENCE

spéciales, de phénomènes d'irritabilité inconsciente, qui sont certainement les rudiments d'une sorte de souffrances. Ce que les physiciens et les chimistes appellent des états de tension des forces naturelles, c'est-à-dire ces états où elles semblent dominées par une compression, par un obstacle qui s'opposent ou à leur combinaison ou à leur détente, ne serait-il pas une souffrance? C'est à satisfaire ces besoins, à soulager ces tensions, que répondent les actions des forces naturelles qui travaillent à l'évolution de l'univers.

Sans doute, dans les degrés inférieurs de la matière, nous n'avons pas encore pénétré assez profondément dans les secrets des mouvements tendantiels pour que nous puissions nous y livrer à une étude suffisamment éclairée de la souffrance. Mais dès que la vie se manifeste avec plus d'éclat, nous discernons, et à notre insu pour ainsi dire, cette lutte entre le désir, entre l'appétit et la satisfaction, que nous appelons souffrance. Nous ne craignons certes pas de dire que la plante souffre de la soif, de la chaleur, du froid, de l'obscurité, et nous avons raison; il y a là une souffrance, car la souffrance est avant tout une aspiration légitime non obéie, un besoin naturel non satisfait. Dans la plante, la souffrance a pour base et pour point de départ le besoin physiologique. Et c'est pour répondre à ce besoin que la

plante à modifié sa structure, ses organes, ses moyens d'existence, qu'elle s'est perfectionnée et qu'elle a évolué. Mais quand le règne animal a apparu, une des facultés de la vie qui était restée humble chez le végétal, la sensibilité, a rapidement acquis une importance dominatrice. Avec elle s'est montrée et développée la forme matérielle correspondante, c'est-à-dire l'élément nerveux ; et la souffrance est devenue douleur, c'est-à-dire souffrance sentie, misère consciente. De sorte qu'avec la possibilité d'une souffrance perçue s'est montré l'accumulateur et l'organisateur de l'esprit. 11 y a là une relation qui me paraît devoir être notée, car elle n'est certes pas de nature à affaiblir la valeur des conceptions que je viens de formuler. L'accumulateur et l'organisateur de l'esprit apportait donc, pour ainsi dire avec lui, lors de son entrée dans la nature, la sensibilité aiguisée mère de la douleur, c'est-à-dire l'avertisseur qui devait lui montrer la voie, et l'aiguillon qui devait le pousser à la parcourir.

Ainsi donc, la misère, sous forme Je souffrance ou sous forme de douleur, a été le grand modeleur de l'évolution. C'est elle qui a pétri et façonné l'être créé.

Mais, quand est arrivé le terme définitif de la vie terrestre, quand, dans une meilleure économie, le mal moral a perdu toute chance d'être domina-

SIXIEME CONFÉRENCE

teur, quand le progrès de l'êlre moral est assuré par des conditions nouvelles de développement, de cohésion et de milieu, — alors, dis-je, la douleur a perdu tout ou presque tout caractère d'utilité, et elle ne saurait, dès lors, logiquement, trouver place dans l'œuvre d'un Dieu qui est surtout miséricorde et bonté. Mais, ai-je dit, ce qui importe à Dieu, c'est que le mal moral soit supprimé. Dans la création, la suppression du mal moral — mal moral qui est la conséquence nécessaire de l'existence de la liberté — apparaît, en eflet, comme la fin suprême de l'évolution de l'univers. Avec le mal moral disparaît nécessairement le mal physique, dont l'existence ne s'explique et ne se justifie que comme une douloureuse nécessité destinée à tuer dans l'œuf le mal moral et à en empêcher l'éclosion. Mais le mal moral ne serait pas supprimé si les êtres moraux, corrompus, altérés, dissolus, continuaient à vivre, même dans la douleur. Le mal moral, en effet, serait éternellement représenté dans la création. Ce serait là une tache horrible et indélébile imprimée à l'œuvre divine, et comme une démonstration d'impuissance et d'imperfection. La justice et l'amour de Dieu se trouvent donc placés clans cette double alternative : ou laisser subsister le mal moral avec la douleur, ou supprimer à la fois le mal moral et la douleur. Je ne crois pas qu'il soit possible d'hésiter

entre les deux solutions. La dernière, c'est-à-dire la suppression simultanée du mal moral et de la douleur, satisfait pleinement à la fois la bonté divine (ai-je besoin de le démontrer ?) et la justice divine, car le méchant, cause du mal moral, est anéanti. Et j'ajoute que cette punition n'est pas même l'œuvre de Dieu lui-même, tant il semble que punir soit étranger à sa nature, mais elle est la conséquence logique d'une tendance libre et volontaire du méchant vers la dissociation et la dissolution de sa personnalité morale. Elle est le résultat d'un suicide volontaire, auquel Dieu n'eût pu s'opposer qu'en supprimant la liberté, c'est-àdire l'être moral.

Mais, dira-t-on certainement, la suppression de l'immortalité, l'anéantissement final est-il un chaînent suffisant pour inspirer toujours à l'homme le désir de fuir le mal moral?

Suffisant? Non. Mais la crainte des peines éternelles a-t-elle empêché l'homme de se livrer aux tendances mauvaises de sa nature? Malheureusement, non. Je reconnais, cependant, que la crainte des peines éternelles a joué un certain rôle dans l'éducation morale do l'humanité. Mais alors, pourquoi renoncer à cemoyen d'inspirer àl'homme la fuite du mal moral? Je vais l'exposer en quelques mots.

Ce que j'ai dit du rapport qu'il y entre l'état

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moral de la société humaine et l'idée qu'elle se fait de Dieu, on peut exactement le répéter à propos de la relation qui existe entre l'état moral de l'humanité et l'idée qu'elle se fait de la pénalité soit terrestre, soit ultra-terrestre.

Aux civilisations inférieures correspondent pour la vie actuelle des peines atroces et cruelles, qui frappent le corps, qui le mutilent ou qui le suppriment, en accumulant autour de la peine capitale les cruautés les plus barbares et les plus prolongées. La torture, le supplice de la croix, l'exposition prolongée jusqu'à la mort, les supplices à la Régulus, les mutilations horribles constituent la pénalité courante. Quand l'être moral, quand la société morale s'élèvent, les peines corporelles cruelles et barbares sont de plus en plus abandonnées, pour faire place à des peines corporelles plus douces, moins inhumaines ; et, quant au dernier supplice, on s'efforce d'en atténuer la douleur, et d'en abréger le plus possible la durée.

La tendance générale est la substitution progressive de la peine morale, de l'expiation morale à la souffrance physique.

Il y a eu une appropriation, une adaptation, entre l'état moral et la conception des peines, qui mérite quelques réflexions.

En effet, les peines corporelles, les supplices du corps ont eu leur temps; et leur emploi a été légi-

time à une époque où, — l'humanité étant moins sensibilisée et moins affinée, et les consciences étant plus obtuses, — les peines morales eussent été pleinement insuffisantes pour atteindre et arrêter le méchant. Quelques âmes d'élite seules, précurseurs des temps futurs, en auraient éprouvé l'influence; et c'est à elles précisément que la crainte du châtiment est le moins nécessaire pour les maintenir dans le droit chemin.

Je n'hésite pas à penser qu'il convient d'appliquer à la vie ultra-terrestre ce que je viens de dire de la vie terrestre. La pénalité ultra-terrestre, aussi bien d'ailleurs que les récompenses ultra-terrestres, ou plutôt la conception que l'homme est appelé à s'en faire, doivent aussi s'élever avec le développement moral de l'humanité.

A des croyances encore grossières, à une conception inférieure du bonheur et du malheur, ont correspondu sur les jouissances et les tortures de la vie future des notions tout à fait inférieures. Satisfaire les plus grossiers appétits, boire une liqueur enivrante dans le crâne de ses ennemis, se vautrer dans les jouissances les plus dégradantes, telle était la récompense promise aux heureux de la vie future. Subir les plus cruels supplices, les mutilations les plus horribles, voilà, d'autre part, les peines de cette vie avenir.

A une phase plus élevée de la vie morale ont

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correspondu les félicités des Champs-EIyzcens, les bois sacrés et les bosquets parfumés, où la poésie, la musique, les jouissances artistiques délicates, et les félicités intellectuelles charmaient les loisirs des ombres heureuses. A cela répondaient, pour les âmes coupables, les durs et écrasants travaux (rocher de Sisyphe), les fatigues sans relâche (roue d'Amphion), les privations cruelles (supplice de Tantale), les souffrances physiques provoquées par le feu, le froid, les tourbillons de l'eau ou de l'air, les mutilations, etc.

A une phase plus élevée encore, les félicités calmes et sans fin d'une douce contemplation, d'un repos parfait dans l'adoration, dans le chant des hymnes sacrées, l'extase au son des harpes éternelles, dans la vue directe de la gloire de Dieu.

Et, d'autre part, pour les réprouvés, les tourments éternels d'une conscience coupable, les tortures d'une responsabilité effroyable, et les désespoirs d'une ruine morale sans remède et sans fin.

Au nom du degré de développement scientifique et moral que nous atteignons laborieusement aujourd'hui, il convient encore de modifier notre conception de la pénalité et des récompenses qui se rapportent à la vie ultra-terrestre.

La vie ultra-terrestre, prolongement de la vie terrestre, appartient, comme cette dernière, à la vie de l'Univers, et n'est qu'une phase de l'évo-

lution générale. Comme toute l'évolution, elle consiste clans une marche incessante vers des états supérieurs. La vie ultra-terrestre ne saurait être un repos, un sommeil, une contemplation ; elle est une action, car tout est activité, tout est effort pour atteindre plus haut; et le mot d'ordre de tout ce qui existe doit être « Excelsior ». Le privilège de la vie ultra-terrestre consiste précisément en ceci : que ceux qui ont pu y faire leur entrée sont constitués en personnalités morales bien liées, à cohésion puissante, armées d'une énergie supérieure de pensée et de volonté. En outre, ces personnalités ont la vue plus claire de leur fin ; elles savent le but à atteindre, c'est-à-dire la perfection morale, et elles connaissent bien le chemin qui y conduit. Les yeux fixés vers l'idéal, elles peuvent travailler sans fatigue et avec joie à parcourir les étapes qui les en séparent. Ce travail continu, cette activité incessante pour un perfectionnement évolutif, constituent, pour ces âmes fortes, débarrassées des principales entraves de la vie terrestre, une source perpétuelle de joie vive, de force nouvelle et de rajeunissement. Voilà la conception rationnelle de la vie ultra-terrestre conforme à notre état moral : travail incessant et joyeux vers un perfectionnement incessant de l'être moral, avec une vue de plus en plus claire de l'idéal, c'est-à-dire de Dieu. Aucun de ceux qui

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ont connu les douceurs ineffables du travail heureux et de l'effort couronné de succès pour atteindre un but élevé, ne contestera qu'il n'y ait là pour la vie future une récompense digne de ceux qui ont, pendant la vie terrestre, dépensé leurs forces et mis leur joie dans la réalisation du bien.

Mais si c'est là la conception supérieure que nous devons nous faire de la vie ultra-terrestre, il est clair que cette vie n'est que le prolongement de la vie terrestre normale et la conséquence du perfectionnement acquis de la personnalité morale. Cette vie future ne peut résulter, en effet, que des efforts incessants dépensés pour la conservation et le raffermissement de la personnalité.

Dans ces conditions, quelle peut être la pénalité infligée à ceux qui ont accompli l'œuvre contraire, en laissant leur personnalité incomplète, faible, désorientée, ou en la livrant à la dissolution? Ce ne peut être que la mort définitive, c'est-à-dire la perte de la personnalité. L'être ruiné et incohérent ne trouve pas en lui des forces suffisantes pour rester lui-même, et pour suffire au labeur de la vie nouvelle; il disparait comme groupement coordonné. Comme le corps terrestre qui se décompose et se désagrège pour rentrer clans la constitution d'autres êtres ou de la matière brute, la personnalité morale décomposée voit ses éléments plus ou moins dispersés, et appelés à de nouvelles destinées.

La mort définitive de l'être correspond donc à la conception la plus élevée que nous puissions nous faire de la sanction pénale future.

L'objection qui consiste à dire que cette sanction n'est pas suffisante pour inspirer à la plu part des hommes la fuite du mal, n'a pas au fond grande valeur.

Il est vrai, en effet, que la perspective de la mort éternelle n'est pas un motif de crainte suffisant pour un grand nombre d'hommes, et quelle ne peut avoir de l'influence que sur quelques-uns d'entre eux. Mais quels sont-ils, ces hommes qui se préoccupent du prolongement de leur personnalité dans une existence plus élevée ? Ce sont ceux qui ont compris la valeur et la dignité de la vie, ce sont ceux qui, perpétuellement en lutte avec eux-mêmes pour devenir meilleurs, ont souffert de leur impuissance et gémi de leurs chutes; ce sont ceux qu'a toujours soutenus, dans cette lutte ardente contre le mal, l'espérance d'une vie où la victoire du bien serait assurée ; ce sont ceux qui, ayant connu la douleur morale, l'affliction, l'épreuve, l'ont dignement supportée, en regardant à cette existence ultra-terrestre, à cette terre « où la justice habite », où le mal est vaincu, et où le cœur peut s'épanouir sans blessures.

Pour ceux-là, il importe de vivre; pour ceux-là, la vie ultra-terrestre a un prix inestimable, et la mort définitive constitue une perte sans nom.

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Viendrait-il à la pensée de quelqu'un que, la perspective de la vie future étant une récompense promise, est de nature à faire de l'accomplissement du devoir l'œuvre d'un calcul intéressé, et que mieux vaut l'homme qui fait le devoir pour le devoir, en dehors de l'attente de toule rémunération? S'il était possible que quelqu'un pût penser ainsi, après nous avoir enlendu, nous lui ferions remarquer que, pour nous, la récompense du labeur n'est que la perspective de nouveaux labeurs, que la récompense du bien moral n'est que la perspective d'un bien moral supérieur, que la récompense des efforts pour la constitution de la personnalité morale, c'est la possibilité d'une nouvelle série d'efforls, pour porter encore plus haut cetle personnalité ; et que nous ressemblons fort à un général qui, pendant la bataille, promettrait comme récompense aux plus braves, non le repos et l'oisiveté, mais de nouveaux combats et de nouveaux assauts.

Pour qu'un tel mot d'ordre fût entendu, ne faudrait-il pas que les combattants fussent des braves? On ne saurait en douter, pas plus qu'on ne saurait nier que les hommes qui travaillent à leur perfectionnement terrestre, en vue d'acquérir le droit de continuer après la terre cette série de perfectionnements laborieux, ne puissent être regardés comme les meilleurs représentants de

l'humanité, comme ceux qui se font du rôle de l'humanité l'idée la plus haute et la plus noble.

S'il en est ainsi, on ne saurait douter que la valeur de la vie ultra-lerrestre, et que le prix qu'il faut y attacher, représentent, comme sanction future de la loi morale, la conception la plus élevée et la plus conforme à l'élal moral supérieur.

Auprès des êtres restés dans des rangs moins élevés de la vie morale, je conçois que les peines éternelles jouent un rôle plus efficace que la crainte de la mort définitive. Mais pour nous qui recherchons la vérité, et qui voulons la puiser dans les sources les plus pures, cette considération pratique et utilitaire n'implique en rien la réalité de cette sanction par la douleur sans fin.

Ceux qui prennent en main la cause de la nécessité des peines éternelles comme frein utile pour le méchant, représentent assez exactement ceux qui voudraient le retour des peines corporelles, de la bastonnade, etc., comme moyens de maintenir dans l'armée le bon ordre et la discipline. Oui, il est vrai, qu'il y a quelques centaines d'années, ces peines corporelles étaient utiles, nécessaires même; car ni la réprimande, ni la dégradation, ni la déconsidération, ni les sentiments élevés de gloire, d'honneur, de patrie, n'eussent toujours suffi à maintenir des troupes grossières, brutales et barbares dans le chemin du devoir. Si, à cette époque,

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un général eût dit : « les peines corporelles dégradent l'homme et le soldat ; je les supprime ; les peines surtout morales, la prison, les arrêts, la dégradation, les réprimandes, doivent suffire, et constituer la pénalité digne du soldat actuel », il se fût certainement trompé. Le soldat d'alors n'était pas suffisamment imprégné de sentiments moraux et délicats pour éprouver les effets d'une pénalité de cet ordre.

Ehbien, cette pénalité, insuffisanteàcetteépoque, est devenue suffisante pour une époque ultérieure, pour un état plus distingué et plus moralement sensible de l'homme moderne. Mais, de ce que la pénalité corporelle a eu son rôle utile, faut-il conclure qu'elle soit indispensable et qu'elle réponde mieux que la pénalité morale aux besoins de la nature humaine ? Bien s'en faut. La pénalité corporelle ne s'adapte qu'à un état moral encore inférieur et imparfait, à l'enfance de l'âge, de la civilisation, et aux phases initiales de l'éducation morale.

Je conclus donc, avec quelque raison, que la conception de la pénalité ultra- terrestre doit être dictée non par l'effet pratique qu'elle produit sur les natures inférieures, mais que très légitimement au contraire, on doit s'attacher dans cette conception à une solution digne des natures morales les plus élevées et des hommes qui se sont fait de la

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