ESSAI SUR ^IMMORTALITÉ
le poème s'efface et s'oublie, la symphonie se tait, sa représentation graphique et symbolique se détruit, elle reste ignorée et perdue. C'est la destruction et la mort.
Que s'est-il passé là? Rien de bien extraordinaire ! me dira-t-on. C'est là le résultat de la désagrégation de la matière et de la fuite et destruction de toutes choses : c'est là une loi générale. La matière brute est attaquée par les agents du milieu, par la chaleur, par le froid, l'humidité, la sécheresse, les éléments de l'air, etc., etc. L'œuvre d'art, qui est matière, obéit aux lois de la matière ; et rien de plus.
Cela n'est pas tout à fait exact, car il y a ici quelque chose de plus; un exemple nous le fera mieux comprendre :
Un bloc de marbre informe se désagrège progressivement sous l'influence des causes ci-dessus nommées. Il est une forme du psychique diffus dans la nature, du psychique universel, forme du reste d'un psychique inférieur et faible, puisque le bloc de marbre n'a en lui qu'une vie sourde et rudimentaire, et que sa forme n'est pas une forme proprement accumulatrice et organisatrice.
La destruction qui le frappe comme désagrégation de la matière, n'est au fond qu'une destruction de la forme, correspondant à une dispersion lente et à peine sensible du psychique. Le psychique
QUATRIÈME CONFÉRENCE
qu'il revêtait et dont il manifestait le groupement faiblement cohérent, rentre progressivement et très lentement dans le psychique universel. Pendant tout le cours de celte démolition lente mais progressive, le rayonnement psychique de ce bloc de marbre ne subit que de très faibles changements de nature et d'intensité. C'est toujours du psychique faible et diffus qui s'échappe de lui, et qui, ne se renouvelant pas, finit par se disperser avec la forme qui le manifestait.
Il en est tout autrement dans la désagrégation et la destruction de l'œuvre d'art, d'une statue, par exemple. Tant que sa forme n'a pas changé d'une manière trop sensible, elle est une âme accumulée et organisée, une individualité de laquelle émanent des rayons puissants d'un psychique esthétique ; et plus la forme subsiste intacte, plus grand est le rayonnement. Mais à mesure que la forme s'altère, à mesure aussi le rayonnement s'affaiblit ; non seulement il s'affaiblit, mais il change dénature. Il devient de moins en moins esthétique ; de moins en moins il est capable de frapper les centres nerveux accumulateurs et d'y déposer du beau; de plus en plus il se rapproche du psychique faible et diffus, de celui qui n:est encore que sourd et rudimentaire. Cette belle statue enfin, dépouillée de sa forme, a perdu son individualité et n'est plus qu'un bloc informe semblable au précédent et revêtu, comme-
lui, de la forme quasi muette du psychique diffus.
Il y a donc entre la désagrégation lente du bloc informe et celle de la statue, une différence considérable. Le premier parle toujours aux centres nerveux accuaiulateurs un langage rudimentaire et peu compréhensif . Le second, — d'abord d'une éloquence vive, d'une parole abondante et significative, pleine de sens, d'harmonie et de beauté, — remplace peu à peu cette voix vibrante, chaude et éloquente d'une individualité relativement organisée, par le balbutiement sourd et peu significatif qui s'échappait du bloc informe et fruste.
Il y a donc là des effets bien différents et qui peuvent, jusqu'à un certain point, être expliqués. Le bloc informe laisse échapper du psychique diffus et sans cohésion; mais il ne perd pas une âme organisée, puisqu'il ne la possédait pas ; il n'y a là qu'une désagrégation silencieuse; la statue qui se détruit, exhale son âme, celle que l'artiste lui a donnée ; il y a là une agonie.
Peut-être même, quoique le fait soit d'une démonstration bien difficile et bien délicate, — peut-être, dis-je, y a-t-il dans l'œuvre d'art plus de résistance réelle à la destruction, à la sénilité, à la mort naturelle, dirai-je, que dans la matière informe de même nature qu'elle. La durée éton-
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nante et la perpétuité colossale de certaines œuvres d'art que n'ont pas directement détruites la main de riiomme ou les causes accidentelles, sont susceptibles de nous donner à réfléchir sur ce point, particulièrement piquant, d'esthétique, dont je proposerai plus loin une explication.
La symphonie, le chef-d'œuvre musical, n'est, aussi, qu'une part de l'œuvre de l'artiste, sous la forme d une masse de matière animée de vibrations sonores géométriquement et harmonieusement combinées. Conservée à la mémoire par des signes symboliques, qui constituent l'écriture musicale, elle ne se révèle comme puissance rayonnante, que quand l'exécutant la réveille de son sommeil, dans lequel elle retombe avec le silence. On peut en dire autant du poème, qui n'est, au fond? qu'une symphonie articulée et bien définie, où les émotions, estompées et vagues de la symphonie, se précisent et se burinent. Le poème est une symphonie ou une mélodie qui ne saurait avoir d'autre orchestre que la parole humaine avec ses sonorités, ses inflexions et ses articulations Quand ce merveilleux instrument se tait, le poème rentre dans le silence de la mort.
La symphonie et le poème sont donc des âmes résultant d'une accumulation et d'une organisation de psychique esthétique ayant pour forme ou
organisme vivant et sensible la matière aérienne, mais la matière aérienne vibrante. Quand cesse la vibration, cessent aussi les manifestations de vie. L'airvibrantest leurorganisme. Supprimez l'atmosphère, et il n'y a plus ni poème, ni symphonie.
Cette alternative de mort, c'est-à-dire de vie sourde et de vie active de la symphonie et du poème, pourra sembler, au premier abord, un obstacle sérieux à la conception des œuvres d'art comme organismes vivants. Mais la difficulté n'est qu'apparente. Nous connaissons, en effet, dans le monde vivant, des organismes chez lesquels ces alternatives de vie et de mort sont incontestables et incontestées : on les appelle des animaux ou des plantes reviviscents, ou même ressuscitants. Doués des manifestations brillantes de la vie, dans les conditions normales de leur existence, ils perdent toute manifestation vitale quand ils sont profondément et complètement desséchés, ou quand leur température a été grandement abaissée. Mais rendez-leur de l'eau, ou relevez leur température, et la vie reparaît avec toutes ses manifestations. Une nouvelle dessication ou une nouvelle congélation ramènent le silence de la vie; une nouvelle humectation, ou un nouveau réchauffement font reparaître l'activité vitale; et ainsi de suite pendant une période de temps plus ou moins longue.
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Ces êtres reviviscentsnous fournissent une image assez fidèle de la vie de la symphonie et du poème. Représentés sous forme de symboles écrits ou signes conventionnels, ils sont silencieux et sans vie apparente; mais dès que les vibrations leur sont données par l'exécutant ou par la parole de l'artiste, la symphonie et le poème acquièrent la vie brillante et animée, et leur rayonnement se déploie.
Mais il se produit, en outre, chez eux un phénomène d'un autre ordre, sur lequel il convient d'insister. Le propre de tout être vivant, c'est d'être non seulement un centre de rayonnement et d'expression, mais c'est d'être aussi un centre récepteur, c'est-à-dire un centre d'accumulation et d'organisation. Comme tout être vivant, l'œuvre d'art rayonne, sans doute ; d'elle s'échappent des influences, des émanations d'autant plus puissantes que l'œuvre d'art est plus parfaite. Mais l'œuvre d'art à reçu de l'artiste non seulement une àme qui ravonne, mais aussi une forme accumulatrice et organisatrice. Elle est capable d'accumuler en elle les éléments émotionnels, les éléments psychiques de grâce, d'harmonie, de rythme, qui sont répandus dans le milieu où se déploie son activité.
Aussi, la symphonie vibrante aceumule-t-elle et fait-elle entrer dans la composition de sa puissance
esthétique tout ce que représentent de psychique, les mouvements harmonieux et cadencés de la matière qui se trouve contenue dans l'aire de son influence. Aussi convient-il, pour que l'œuvre symphonique acquière toute sa puissance et devienne une source intense de rayonnement, que le milieu où elle résonne soit un milieu convenable ment sonore, c'est-à-dire tel que les vibrations générales dont il peut être le lieu soient clans des conditions aussi parfaites que possible d'heureuses proportions et d'harmonie. La symphonie la plus remarquable ne produira qu'un rayonnement médiocre, si elle est exécutée dans un vaisseau d'une construction vicieuse, sans relations heureuses avec les ondes sonores combinées, et dont Pacoustique défectueuse ne lui permet pas de recevoir et d'accumuler en elle les harmonies qui tirent leur origine du milieu. Mais, en outre, l'exécutant lui-même prête aussi à la symphonie une partie de son âme, qu'il fait pénétrer dans l'œuvre harmonique, pour en accroître la vie et le rayonnement; et les auditeurs eux-mêmes, touchés et vibrants, lui rendent une partie de l'émotion qu'ils éprouvent. Une œuvre médiocre ne saurait jouir de cette puissance accumulatrice.
La sonorité, les vibrations sonores, sont donc, pour la forme symphonique du psychique, ce qu'est l'eau ou la chaleur pour la forme biologique
du psychique. Elles y ramènent les manifestations de la vie et, tout spécialement, le pouvoir rayonnant et la puissance accumulatrice du psychique esthétique. Pour le poème, le timbre de la voix, les qualités de la diction, l'accent, les inflexions vocales, l'expression donnée aux syllabes composantes, la sonorité du vaisseau, les lignes et les dispositions du milieu, la valeur du décoF, le costume de l'acteur, et les jeux même de la lumière, constituent des sources d'esthétique où le poème puise largement des éléments de puissance.
La symphonie et le poème sont donc des organismes reviviscents. Ils peuvent passer successivement de la vie à la mort, et de la mort à la vie. Mais il y a autre chose encore. Entre ces deux termes extrêmes, entre la vie toute vibrante et l'immobilité de la mort, il peut y avoir, pour eux, des phases de vie intime avec silence relatif et immobilité apparente, qui ne sont pas sans trouver des analogues dans certains états de la vie physiologique.
Le poème et la symphonie peuvent être représentés et conservés pour la mémoire, sous une forme graphique, sous une forme symbolique conventionnelle. Mais il faudrait bien se garder de prendre cette écriture, cette représentation graphique et sensible pour le corps, pour la forme organique de l'œuvre d'art. L'organisme sensible, c'est la matière
aérienne vibrante avec ses formes infiniment variées et complexes. Si la lecture silencieuse du poème ou de la symphonie, si la simple contemplation de sa représentation graphique éveillent, dans l ame du lecteur, des émotions esthétiques, ce n'est certes pas de ces signes conventionnels, et par eux-mêmes sans vie, que s'échappent ces rayons psychiques qui vont toucher l'âme de l'esthète. Si ce dernier est remué et troublé, il le doit à ce qu'il entend dans l'intimité de son être les vibrations de ce que l'on a si bien nommé la parole intérieure, et de ce que nous nommerons également le chant intérieur, la mélodie, lasymphonieintérieure. Ces vibrations, faibles, limitées aux espaces buccaux et pharyngiens, et latentes pour tout autre que le lecteur, n'en sont pas moins une réalité, capable d'atteindre son âme, et son âme seule. Elles contribuent à former et à délimiter un organisme dont la vie interne peut être très puissante, mais qui reste circonscrite à lui-même dans ses manifestations. Tel est l'œuf, la graine se développant, tel est le protozoaire enkysté, tel est la phase de larve immobile ou de nymphe, qui précède la phase animée et mobile de l'animal parfait.
Cette vie, silencieuse en apparence, du poème et de la symphonie, vie cachée dans l'intimité du lecteur, a, d'ailleurs, été, le plus souvent, la forme initiale de leur vie, celle sous laquelle l'artiste
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créateur les a conçues et mises au monde. Le poète, obéissant au lyrisme de son émotion, le musicien, poussé par l'harmonie de son psychique, Ont entendu eux-mêmes cette voix intérieure, ce chant intérieur, «soupirs nés, selon le mot du poêle, de F air qu'ils respirent » ; et c'est cette forme vivante, cachée dans le sein fécond de leur être, «mystère ignoré de la foule » qu'ils ont d'abord donnée à l'œuvre d'art.
Les signes écrits ne sont donc pas la forme du poème. Ils n'en sontpasm^me le cadavre desséché. Ce dernier est, en réalité, représenté par la part d'atmosphère appelée à vibrer, et que les ondulations sonores rappelleront à la vie. Le poème et la symphonie sont, comme l'oiseau, du domaine de l'air. Dans l'air flotte leur âme, âme détachée de l'âme de l'artiste , et d'une portion quelconque de cet air peut naître un organisme vivant qui la révèle et lui donne l'éclat de la vie. Cet organisme, inanimé et indécis tant que l'air est immobile, se précise et se définit avec la vibration. Il suffit, pour cela, qu'un mouvement bien conçu et voulu delamalière, qu'un mécanisme approprié imprime au milieu aérien les vibrations de la vie qui lui correspondent. Les instruments musicaux, inertes ou vivants, l'écriture représentative, ne sont que les parties de ce mécanisme, parties aussi étrangères à l'organisme vivant de l'œuvre d'art que l'est,
par rapport à l'œuf, la couveuse qui le réchauffe, ou, pour le rotifère reviviscent, la pipette qui lui donne la goutte d'eau vivifiante.
Et, d'ailleurs, ne peut-on pas étendre cette comparaison aux autres manifestations de l'art? Celles qui rayonnent leur psychique dans l'accumulateur cérébral, par le canal du nerf optique, n'ont-elles pas besoin de la lumière pour projeter leurs radiations? Le tableau, la statue, le monument d'architecture rentrent dans la vie silencieuse et sourde dès que la lumière leur est refusée ; leur vie s'atténue et devient latente, dès qu'ils ne sont plus illuminés; les vibrations de l'éther lumineux sont pour eux ce que sont pour la symphonie et le poème, les vibrations sonores du milieu aérien, ce que sont l'eau et le calorique pour les êtres reviviscents.
Mais, si la lumière permet à l'œuvre d'art picturale ou sculpturale de rayonner son psychique au dehors, elle devient aussi pour elle une occasion de recevoir et d'accumuler le rayonnement esthétique de ce qui l'environne. Aussi, n'est-il pas indifférent de placer une de ces œuvres d'art dans un milieu quelconque. Un tableau, une statue, pour devenir aussi puissants que possible, pour acquérir toute l'intensité de rayonnement dont ils sont capables, doivent être placés dans des conditions de lumière spéciales, et être entourés de tons
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appropriés. L'encadrement lui-même du tableau, la couleur, l'aspect des parois murales, la direction et la quantité de la lumière, la nature, la nuance et la disposition des tentures, le voisinage d'œuvres artistiques de même nature ou de nature différente, l'influence même du temps écoulé, qui, souvent, estompe et harmonise les formes et les couleurs, exercent sur la puissance d'une œuvre d'art une influence incontestable. Enfin, l'âme même du spectateur, l'âme émue de celui qui contemple l'œuvre artistique, y ajoute, par son rayonnement, un accroissement notable de puissance. Il y a donc, entre le spectateur et l'œuvre d'art picturale ou sculpturale, un échange de rayonnement psychique qui réagit sur l'un et sur l'autre.
On peut, certes, en dire autant d'une œuvre d'architecture. Elle a aussi besoin, pour atteindre son summum de puissance rayonnante, de recevoir de ce qui l'entoure, de son cadre aérien et lumineux, de sa situation locale, des masses de verdure, des autres monuments qui l'accompagnent, des puissances nouvelles de rayonnement. Tel monument, dont l'éloquence s'affirme sous un ciel lumineux, devient muet dans les brumes du Nord et sous un ciel gris et nuageux. Tel édifice, qui doit être isolé sur un sommet, où il émet des rayons de grâce, ou de force, ou d'élan, ou de triomphe, ne saurait, situé dans un lieu déclive,
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ou perdu dans un ensemble confus d'autres édifices, parler que de lourdeur, d'écrasement ou d'indifférence, etc.
Ainsi donc, comme le cerveau, l'œuvre d'art est un organisme vivant, qui emprunte à la nature ambiante, au milieu, la puissance psychique esthétique qu'elle rayonne autour d'elle. Elle est aussi un accumulateur et organisateur de psychique, et c'est à cette faculté qu'elle doit de vivre sans s'épuiser, malgré son puissant rayonnement.
Je ne me dissimule point que ces considérations pourront surprendre, et que beaucoup, peut-êtro, y verront le résultat d'une illusion. Si la symphonie, dira t-on, gagne à être exécutée dans un milieu dont l'acoustique est heureuse, il n'y a certes rien là de psychique. C'est là un phénomène purement physique et qui tient à ce que les proportions et la disposition du milieu permettent aux vibrations sonores de se propager et de se marier heureusement . C'est un phénomène qui tient encore à ce qu'il y a relation heureuse et convenable entre les vibrations instrumentales et les vibrations dont sont susceptibles la masse d'air contenue et les parois de l'édifice.
De même, ajoutera-t-on, si les objets dont une peinture est entourée, si la place donnée à une statue ou les tentures qui l'entourent, si la situalion et le cadre d'un édifice, contribuent à accroître