‹ Essai sur l'immortalité au point de vue du naturalisme évolutionisteChapitre 5 sur 12 · ESSAI SUR L1|MM0RTAL1TR · texte numérisé non relu

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science qui (pense-t-on) la représenteraient, résulterait purement de l'activité physiologique des centres nerveux et se réduirait à une succession de réflexes, c'est-à-dire d'impressions transmises par les nerfs de la sensibilité aux cellulles nerveuses appelées à les transformer et à les traduire sous forme de pensée, de volition, de phénomènes de conscience, aussi bien que de mouvement, de sécrétion, etc. : l'être psychique serait le produit de l'être anatomo-physiologique. C'est là une conception mécanique qui exclut de la conception de l'être conscient, de l'être psychique, toute force spéciale, tout principe, toute autonomie, toute indépendance vis-à-vis de l'élément anatomique, et qui exclut par là même toute survivance de l'esprit, toute immortalité personnelle, après la destruction de l'élément nerveux par excellence, c'est-à-dire de la cellule nerveuse. Si l'âme est la création directe et le produit direct de l'action des centres nerveux, ceux-ci détruits et décomposés, il ne reste donc rien de l ame.

Que le cerveau soit l'instrument indispensable de la pensée pendant la vie terrestre, que tout état mental ou psychique soit toujours accompagné d'un état cérébral, c'est-à-dire de conditions mécaniques ou physiologiques correspondantes, je suis le premier à le croire fermement. Il ne saurait en être autrement. Tout ce que l'on sait (et il faut

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convenir que l'on sait encore bien peu) lend à prouver que ces deux états sont deux faces simultanées d'un processus combiné. Les limites précises du physiologique et du psychique nous échappent certainement; mais cela prouve-t-il que le psychique n'est autre que le physiologique? ^Nullement. On peut en tirer seulement cette conclusion que toute activité psychique, dans les conditions actuelles, s'accompagne fidèlement d'un fait physiologique ; mais toute activité physiologique des centres nerveux n'est d'ailleurs pas accompagnée nécessairement de la production d'un état psychique, ou du moins d'un état psychique manifeste. On peut donc penser que, s'il y a dépendance, il n'y a pas identité ; on peut penser que le cerveau est une machine, une construction mécanique dont le jeu est indispensable aux manifestations de la pensée, de la volonté, sans que la machine soit la source, la cause même de la pensée, de la volonté, sans que la machine les crée effectivement. Un mécanisme que la vapeur met en mouvement n'est pas la source et l'origine de la force-vapeur qui est appelée à le mouvoir; mais il est indispensable à la production de certains effets voulus de cette force.

Mais, en outre, en se plaçant au point de vue que je combats, le cerveau, mécanisme organique, siège des réflexes, ne saurait produire la pensée,

produire la volonté, produire l'esprit que sous l'influence des causes extérieures, sous Faction de ]a matière et de ses mouvements, par exemple. Mais alors, il faudrait admettre que ce que l'on considère (à tort ou à raison) comme n'ayant rien de commun avec l'esprit peut engendrer l'esprit, que ce qui n'aurait rien de commun avec la connaissance, avec la pensée, avec la volonté, avec la sensibilité, serait capable d'engendrer ce quelque chose qui peut connaître, qui peut penser, qui peut sentir, qui peut aimer ou haïr.

Comme naturaliste, comme homme de science, ie repousse une telle interprétation: tant que le problème sera ainsi posé par les matérialistes, et tant qu'on ne m'aura pas montré nettement une relation étroite de nature entre le mécanisme purement physiologique de l'élément nerveux et l'esprit, je me refuserai obstinément à considérer comme démontré qu'il y a entre l'un et l'autre un rapport complet, absolu, de cause à effet, de créateur à objet créé. Non, un mécanisme cérébral ne crée pas la pensée, ne crée pas l'esprit ; mais il est possible qu'il fasse autre chose, qu'il joue un autre rôle par rapport à l'esprit. Je m'explique :

Il y a deux vérités dont un naturaliste doit tenir grand compte dans la solution du problème. La physiologie nous enseigne que la pensée, que tout

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fait de conscience est toujours lié à l'activité du système nerveux et du cerveau en particulier: le monde ambiant est pour le cerveau le point de départ de cette activité physiologique qui semble être une condition fondamentale de la pensée.

L'activité cérébrale joue donc un rôle constant, un rôle nécessaire dans l'élaboration de la pensée. Si ce rôle n'est point celui que lui attribuent les matérialistes, si le cerveau n'est pas capable de faire de la pensée avec ce qui n'aurait rien de commun avec la pensée, quelle est donc la relation qu'il y a entre l'activité physiologique du cerveau et la pensée, entre l'état cérébral et l'esprit ?

Voici ma réponse :

Si le cerveau n'est pas capable de faire l'esprit avec ce qui n'a rien de commun avec l'esprit, c'està-dire de créer l'esprit, il est capable de faire l'esprit avec de l'esprit, de l'accumuler comme force, d'en accroître la coordination, d'en opérer l'organisation, de façonner la pensée, la sensibilité et la volonté, de former ce faisceau bien lié qui devient sensibilité, pensée et volonté, d'organiser, d'accroître la conscience et de constituer enfin peu à peu l'individualité psychique et la personnalité, qui en est la plus haute expression. En faisant cela, le cerveau n'agit point autrement qu'un mécanisme qui, utilisant et condensant une force, en régularise et en systématise les effets.

Mais, où le centre cérébral puisera-t-il ces éléments de l'esprit? Sera-ce dans le milieu qui l'entoure, dans ce monde extérieur, dans ces objets matériels qui le frappent, qui l'impressionnent et qui provoquent en lui ces réflexes dont on a voulu faire la cause directe de la pensée?

Oui, ce sera dans ce milieu ; oui, ce sera dans ces choses qui sont pour nous des sources de sensations, dans tout ce qui éveille notre sensibilité et envoie à notre centre cérébral des mouvements, des vibrations centripètes. Sous ce rapport donc, avec les réalistes matérialistes, je reconnais dans le monde extérieur et dans le mécanisme cérébral la cause de la pensée et de l'organisation de l'esprit pensant ; mais à une condition, condition très importante, de première et grande valeur, c'est que le monde extérieur, c'est que la matière, cause des sensations, soit reconnue aussi comme le domaine de l'esprit, c'est que le germe et le rudiment de l'esprit soient répandus partout, que toute partie de la nature, que tout objet matériel réponde à ce dire du poète, c'est-à-dire du devin :

Objets inanimés, avez-vous donc une àme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?

Si l'esprit est partout, si partout sensibilité, volonté, pensée, conscience existent soit à l'état

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potentiel, soit à l'état latent ou sourd, soit à l'état plus ou moins éclatant, si la tendance évolutive qui semble diriger la nature, si la finalité générale qui la sollicite, si la marche progressive et organisatrice qu'elle manifeste sont les signes de cette présence générale et plus ou moins évidente de l'esprit, il est possible de concevoir, comme conforme même à cette tendance évolutive, à cette finalité générale et universelle, il est, dis-je, possible de concevoir que l'esprit réalise de plus en plus son perfectionnement, et qu'il existe des organes destinés à favoriser et à réaliser cette œuvre même. Ces organes seraient précisément les centres nerveux cérébraux.

Quel pourrait être leur rôle dans cette œuvre d'organisation psychique ? Elle pourrait être double. Les centres nerveux, dont le jeu se lie aux manifestations de l'esprit, pourraient jouer le rôle d'accumulateurs, de condensateurs et d'organisateurs de l'esprit. Par l'intermédiaire des voies centripètes ou nerfs sensitifs, ils recevraient du monde extérieur et des objets sentis, des influences mentales, des émanations du mental universel et diffus, répandu dans la nature, et qui seraient reçues comme le sont les vibrations calorifiques et lumineuses, par exemple, et transmises aux cellules nerveuses cérébrales destinées à les condenser, à les relier, à les organiser de manière

à produire un étal psychique plus élevé, plus intense, plus coordonné, plus cohérent, à produire enfin ce que nous appelons une âme. Ces éléments psychiques, épars et indépendants précédemment, et alors qu'ils appartenaient à des choses du dehors, à des objets capables d'être sentis, ces éléments psychiques, qui n'avaient pas entre eux des liens profonds, se trouvent par cela même réunis et condensés clans des éléments nerveux. Dans ce but, entre ces éléments nerveux se sont établies des relations très considérables, très importantes, par leur voisinage, par leur contact et par le chevelu très développé de filaments nerveux qui s'enchevêtrent les uns avec les autres d'une manière si étrange et si abondante que l'œil, aidé des instruments les plus puissants et des procédés techniques les plus compliqués, a grand peine à débrouiller ce chevelu inextricable. Aussi les éléments cérébraux agglomérés et enchevêtrés deviennent-ils le point de départ de cette coordination psychique, de cette cohésion intense, de cette solidarité remarquable, qui confèrent la personnalité. Ils deviennent les facteurs de cette fusion, de cette forte cohésion du psychique, qui pourra persister plus tard, pour des raisons et par un mécanisme que j'exposerai dans la suite.

A ce travail mental, qui constituerait une fonction spéciale, se joint nécessairement un état céré-

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bral physiologique, une activité de circulation et d'échanges nutritifs correspondants; car à tout travail spécial d'un organe correspond une fatigue et une altération matérielle, une usure qui nécessite une réparation. Ce travail physiologique accompagne le travail psychologique des cellules, mais ne se confond pas avec lui. La contraction musculaire, par exemple, est aussi une action spéciale qui est nécessairement l'occasion d'une perte et d'une réparation, sans que les conditions organiques de cette perte et de cette réparation doivent être identifiées et confondues avec la contraction. La perte et la réparation sont des conditions nécessaires de la fonction normale, du travail de l'organe, mais elles ne sont pas la fonction ellemême ; elles accompagnent et rendent possible le mouvement musculaire, mais elles ne sont pas la contraction et le mouvement musculaire ; elles le rendent possible, mais elles ne le produisent pas directement.

Ainsi peut s'expliquer cette liaison constante de l'activité psychique et d'un état particulier du système nerveux dont les matérialistes ont tiré, je le crois fermement, des conclusions hâtives et illégitimes.

Pour résumer ma pensée et les considérations qui précèdent, je déclare que, pour moi, l'esprit est répandu partout, qu'il est partie intégrante de

tout ce qui est pour nous matière d'observation et d'expérience, que, obscur et aveugle, souvent même méconnaissable et latent dans les états inférieurs de la matière, il acquiert, à mesure qu'on s'élève vers les représentants supérieurs de la création et de la vie, des formes plus accentuées et des caractères croissants d'intensité, de cohésion et de conscience, pour devenir clairement sensibilité, pensée, volonté et conscience. Les centres nerveux, et plus spécialement certaines de leurs cellules, paraissent chargés de l'organisation et de l'accumulation de ces éléments mentaux épars et faibles, pour en former cet édifice remarquable et merveilleux, cet être complexe et savamment coordonné que nous appelons personnalité. Les centres nerveux psychiques seraient donc des accumulateurs et des organisateurs de l'esprit, qui se trouve répandu et épars dans l'univers, comme le plasma primitif est un accumulateur de la vie, comme les centres nerveux non proprement psychiques sont des accumulateurs de la sensation et de l'excitabilité. La vie est partout comme l'esprit est partout. La création est une ; c'est là la conclusion à laquelle tend de plus en plus la science expérimentale ; et partout elle porte l'empreinte de Celui qui en est l'auteur et qui est esprit et vie. Les questions de savoir quelle est l'origine de la vie, quelle est l'origine de l'esprit deviennent donc des ques-

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tions oiseuses pour la science, car elles se confondent avec la question insondable pour nous de l'origine de l'univers. Vie et esprit ont fait partie de l'univers dès les temps les plus reculés. Ils étaient répandus et diffusés dans le germe cosmique primitif. Vie, esprit, sont des conditions même de ce que nous appelons matière ; elles en sont des parties intégrantes et inséparables. Il n'y a donc pas lieu de rechercher quelles sont les conditions dans lesquelles se sont établies les relations de l'esprit et de la vie avec la matière, pas plus que pour les relations entre la matière et l'étendue. Qui dit matière dit étendue, qui dit matière dit esprit et vie. La seule voie ouverte à la recherche, la seule question à poser devant la science reste celle-ci: Comment se fait l'accumulation de la vie et de l'esprit? Par quel jeu les organes chargés de ce rôle merveilleux parviennent-ils à le remplir? Peut-être un jour répondra-t-on à cette question séduisante et graniiose. Pour le moment, nous ignorons ; et au milieu de l'obscurité qui nous environne, nous ne voyons qu'une chose, c'est qu'il y a dans la nature des organes accumulateurs et organisateurs de la vie et de l'esprit.

Je viens de parler d'accumulateurs et d'organisateurs de la vie et de l'esprit; il me reste à jeter encore plus de lumière sur la signification de ces termes, et à justifier leur emploi.

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