ACCUMULATEURS
En parlant du cerveau comme étant l'accuraulateur et l'organisateur de l'esprit, j'ai prononcé des mots qui ont besoin d'explication et de justification, car la conception me semble nouvelle : et plusieurs en seront certainement surpris. Je tiens d'ailleurs à établir que je n'apporte pas ici seulement des mots, mais des idées ayant quelque fondement dans le domaine des faits.
Voyons d'abord ce que c'est qu'un accumulateur* et passons rapidement en revue les exemples que nous pouvons trouver d'un pareil facteur dans la nature soit minérale, soit organique, soit organisée.
Un accumulateur est une matière, une substance, un instrument, un organe capable de recevoir du dehors et d'emmagasiner, d'accumuler certaines forces, certaines substances, certains produits pour les restituer ensuite plus ou moins lentement, et dans certaines conditions. L'accumulateur ne crée pas, il accumule ce qu'il reçoit du dehors.
Je cite des exemples pour justifier et illustrer cette définition.
Un simple ressort est vin accumulateur de force et de mouvement : lorsqu'on le tend, il emmagasine et accumule la force dépensée pour le tendre,
TROISIÈME CONFÉRENCE
et il peut ensuite la restituer soit rapidement, soit lentement, selon les conditions de détente qui lui sont appliquées. Le ressort de montre est de ce fait un exemple familier et frappant, car il emmagasine et accumule la force de tension que lui octroie en un moment la main de celui qui le remonle, et, grâce au mécanisme de détente employé, il restitue ce mouvement pendant une période de temps plus ou moins prolongée. Si la détente est brusque et non répartie sur une longue durée, la force est restituée brusquement et toute à la fois.
La vapeur d'eau et, en général, les liquides réduits en vapeur, sont aussi des accumulateurs de chaleur et de mouvement, car ils renferment à l'état latent, à l'état emmagasiné, la chaleur qui a été fournie par un foyer et employée à produire la vaporisation. Cette chaleur, ayant son équivalent mécanique, la vapeur, est, par cela même, simultanément un accumulateur de mouvement. La vapeur peut restituer la chaleur sous forme de chaleur ou sous forme de mouvement, en se condensant, c'est-à dire en revenant à l'état liquide.
Ou sait que les corps ont besoin, pour s'échauffer et pour acquérir une même élévation de température, d'une quantité de chaleur variable suivant les corps. On dit en physique que la chaleur spécifique varie suivant les corps : l'eau, par exemple, aune
capacité calorifique considérable. Aussi l'eau estelle un accumulateur remarquable de chaleur qu'elle restitue ensuite plus oumoins lentement. De là vient que l'eau chaude est employée comme moyen de chauffage. On lui confie une grande quantité de chaleur qu'elle conserve et qu'elle restitue lentement.
Les autres corps sont des accumulateurs calorifiques, dont la valeur est proportionnée à leur capacité calorifique.
Il y a des substances auxquelles on a donné le nom de phosphorescentes et qui sont des accumulateurs de vibrations lumineuses. Ces substances peuvent être empruntées à la matière minérale, comme le sulfure de calcium, ou à la matière organique ou organisée, comme le vieux bois, certains champignons, etc. On est loin de connaître, dans tous ces cas, la cause et le mécanisme de la phosphorescence ; mais pour certains de ces corps, comme le sulfure de calcium, il est certain qu'on ne saurait invoquer une action chimique. Les ulfure de calcium exposé à la lumière a la propriété d'emmagasiner, d'accumuler, de fixer en lui les vibrations lumineuses, pour les restituer ensuite, dans l'obscurité, sous forme de phosphorescence, dont l'éclat va décroissant à mesure que s'éloigne le temps où avait agi la lumière.
L'électricité aussi peut être accumulée sur des
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surfaces métalliques étendues, comme les cylindres d'une machine électrique, ou sur un condensateur électrique proprement dit, ou dans des accumulateurs où l'électricité s'emmagasine et se condense, grâce à une combinaison du plomb avec l'oxygène de Peau, et est restituée plus tard grâce à une décomposition de l'oxyde de plomb.
Les aimants peuvent aussi être considérés comme des accumulateurs de magnétisme, dont faction accumulatrice maintient, pendant un temps variable suivant les circonstances, un degré maximum de tension magnétique dans le corps aimanté .
La matière minérale nous fournit des exemples d'accumulateurs de la matière. Telle est l'éponge de platine, corps poreux qui a la faculté de condenser et d'accumuler en elle des quantités relativement énormes de gaz. A quoi tient ce pouvoir accumulateur? Serait-ce à la porosité exceptionnelle du réseau très fin de ce métal spongieux? Mais il est des corps, très poreux eux-mêmes, qui ne présentent rien de semblable. Serait-ce à d'heureuses proportions entre le diamètre des pores du platine et celui des atomes ou des molécules des gaz accumulés? Mais ce diamètre variant avec les gaz, les proportions sont également variables. Il faut convenir que l'explication du pouvoir accumulateur de l'éponge de
ESSÀT SUR L'IMMORTALITÉ
platine est encore à trouver, et que nous devons nous borner à le constater.
Mais il est, dans la matière organisée et parmi les tissus vivants, des organes accumulateurs dont la considération offre pour nous un intérêt tout spécial, puisqu'elle nous permet de trouver en eux un rôle analogue en quelque mesure au rôle accumulateur de l'élément nerveux, siège de la force-esprit.
Cette proposition s'applique à un très grand nombre des organes que l'on nomme glandes ou organes sécréteurs et qui sont appelés à produire un liquide ou un produit d'une composition déterminée. Ainsi les reins qui sécrètent l'urine, ainsi le foie qui sécrète la bile.
Ces organes ont pour élément essentiel et pour facteur réel des cellules qui déversent au dehors les liquides sécrétés. Or, certains des éléments de ces liquides se trouvent déjà dans le sang de l'animal, mais à l'état très dilué et à peine constatable; et le rôle des cellules sécrétantes consiste à les extraire du sang, à les mettre à part (segregare) et à les accumuler en elles, dans leur sein, pour les déverser au dehors, sous forme de solution concentrée, soit dans leur état primitif, soit après leur avoir fait subir des modifications de condensation ou de combinaison, ou même des transformations diverses. Ces cellules sont proprement des accumulateurs.
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II est probable que, pour bien des glandes, un mécanisme semblable sera un jour reconnu comme réel, lorsqu'il sera possible de déceler dans le sang" des quantités infinitésimales des principes sécrétés par la glande.
C'est par une faculté d'accumulation du mouvement, que peut — me semble-t-il — être interprété le rôle contractile de la fibre musculaire. Ce mouvement, accumulé dans la fibre musculaire comme dans un ressort, se manifeste comme dans celui-ci, quand il y a détente sous l'influence d'un excitant soit direct, soit nerveux. La fibre musculaire trouve la source de ce mouvement, qu'elle emmagasine, dans les énergies du milieu nutritif.
Il exisle chez les végétaux une substance qui joue remarquablement le rôle d'accumulateur du carbone : c'est la chlorophylle qui, arrachant le carbone de la combinaison qu'il forme avec l'oxygène dans l'acide carbonique de l'atmosphère, l'accumule dans le végétal sous forme de cellulose, de bois, d'amidon, etc. Ce carbone, saisi par les sucs végétaux, va se déposer dans les diverses parties du végétal. Mais, en même temps, la chlorophylle est un accumulateur de la chaleur et de la lumière solaires, car, dans son travail réducteur, elle absorbe les radiations solaires pour les restituer plus tard dans la combustion de nos foyers.
Je n'ai certes pas rapporté ici tous les exemples d'accumulation que fournit le domaine exploré de la science. Je crois le rôle de l'accumulation dans la nature bien plus important et bien plus répandu qu'on ne l'a pensé jusqu'à présent, et bien des pbénomènes trouveraient peut-être en lui une sorte d'explication.
Qui sait, en effet, si le caractère sensitif de certaines parties centrales du système nerveux n'est pas dû à ce qu'elles sont proprement des organes d'accumulation et d'organisation de la sensibilité sourde, simple et rudimentaire qui est répandue dans la matière.
Et quant aux parties périphériques du système nerveux, et par exemple pour les organes de sensibilité spéciale (le toucher, la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat), les cellules si remarquablement modifiées qui sont appelées à recueillir les causes extérieures des sensations et à les transmettre aux centres nerveux proprement dits, pourraient bien être avant tout des organes d'accumulation et de I sélection (c'est-à-dire au fond de sécrétion) soit des vibrations lumineuses, soit des vibrations sonores, soit des actions gustatives ou olfactives, soit des phénomènes de pression des corps extérieurs. Ces cellules si caractéristiques des organes sensoriels seraient en effet appelées à choisir, à séparer et à condenser en elles certains mouvements spéciaux
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de la matière pour en transmettre l'effet à des centres accumulateurs et organisateurs de la perception. C'est là une conception qui me paraît appuyer la considération de la forme de ces cellules sensorielles, car cette forme varie avec la nature de la sensation et présente des dispositions spéciales qui, dans quelques cas, paraissent avoir surtout en vue l'accumulation du mouvement à sentir.
C'est ainsi que, clans la constitution de l'organe visuel, la nature hyaline des éléments sensoriels, qui permet leur pénétration facile par la lumière, se trouve associée à la présence de pigments infranchissables, qui sont pour ainsi dire des conservateurs et des condensateurs de la vibration lumineuse (1). Dans l'organe auditif, les cellules pourvues de cils vibratiles éminemment propres à être ébranlés et mis en vibration par les ondes sonores, sont associées à des éléments minéraux et cristallins, les pierres auditives, qui sont bien faites pour accumuler et condenser sur elles les vibrations à elles transmises par les membranes et les liquides. Dans les organes tactiles, les filaments nerveux sont associés le plus souvent à des
(1) Les pigments de l'œil, dit-on, absorbent la lumière. C'est juste, mais absorber n'est pas détruire ; c'est saisir, c'est prendre, c'est conserver et condenser à l'état latent, comme la vapeur d'eau absorbe la chaleur et l'accumule en la rendant latente.
coussins plus ou moins élastiques, capables d'emmagasiner la pression et de la répartir sur une étendue considérable du filament nerveux. Ainsi donc, dans les portions périphériques, comme dans les parties centrales du système nerveux, le rôle de l'accumulation me paraît manifeste et de première importance.
Mais il existe chez certains poissons (torpille, silure, gymnote, etc.) un organe très intéressant qui a la propriété de manifester des phénomènes éieclriques remarquables et de donnerdessecousses parfois intenses. Ce sont les organes dits électriques. Ces organes correspondent d'ailleurs à des lobes volumineux de la masse cérébro-spinale, que l'on nomme lobes électriques. L'examen de ces organes a démontré qu'ils étaient extrêmement riches en arborisations et en terminaisons nerveuses disséminées au milieu d'éléments cellulaires. Que sont ces organes et le centre nerveux corresdant? Sont-ce des producteurs de l'électricité, ou simplement des sécréteurs, des accumulateurs de la force électrique répandue partout, soit clans l'organisme animal, soit dans le milieu extérieur? Pour ma part, je me rattache à cette dernière conception, et j'en donnerai bientôt la raison générale. Je crois, en effet, que l'organe électrique est un accumulateur d'électricité, fourni par la matière organisée, accumulateur dans lequel Télec-
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tricité s'accumule et se conserve à l'état de tension, jusqu'à ce que le cenlre nerveux correspondant, sous l'influence d'une excitation, permette et produise la détente, cause de la secousse électrique. Ce phénomène, en effet, peut être exactement comparé à ce qui se passe dans le système musculaire, où le muscle accumule le mouvement pour le livrer sous forme de contraction, quand le centre moteur en transmettra l'ordre sous forme d'une action excito-motrice.
L'organe électrique est donc un exemple, plein d'intérêt pour nous et à notre point de vue spécial, d'un organe accumulateur d'une force particulière et bien caractérisée, qui offre, avec la force nerveuse considérée en g énéral , quel ques éloquentes affinités.
Le caractère et le rôle brillant du protoplasme ne tient-il pas à ce que cette combinaison est avant tout un accumulateur et un organisateur de la vie générale qui anime toute la création et qui se présente dans les états inférieurs de la nature sous une forme si voilée et à des degrés si imperceptibles qu'il paraît presque paradoxal d'en parler?
Enfin, et pour revenir à notre sujet, je pense que les centres cérébraux psychiques gagnent à être conçus comme des accumulateurs du psychique diffus répandu dans l'univers, et qui leur parvient par le canal des nerfs périphériques et, plus
particulièrement, par les organes des sens et les cordons nerveux, qui les rattachent au cenlre cérébral. Les sens et leurs nerfs sont les portes et les voies de pénétration du psychique extérieur dans le cerveau. La sensation est la constatation consciente ou inconsciente de cette pénétration.
Que l'on ne m'objecte pas que le mécanisme d'un phénomène si remarquable est tout à fait inconnu et que l'on n'a aucun droit de considérer ce phénomène comme réel. Il me suffira de répondre que ce mécanisme n'est pas plus inconnu que celui de l'accumulation de la lumière dans le sulfure de calcium, ou de la chaleur dans l'eau, ou de l'électricité dans un condensateur, etc., etc., et qu'on n'a cependant aucun droit de nier la réalité de ces derniers phénomènes, et bien plus que nul ne songe à la nier.
J'ai parlé non seulement d'accumulateur, mais d'organisateur. Pour ce dernier rôle, les exemples abondent dans la nature vivante, et on le retrouve facilement dans la plupart des organes glandulaires. La plupart, en effet, non seulement s'emparent de principes déjà contenus dans le liquide nutritif qui les baigne, mais ils les modifient, les combinent, les organisent, en font des produits nouveaux, pourvus de facultés particulières et destinés à jouer des rôles spéciaux. Les matériaux de ces nouveaux composés étaient
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répandus dans le sang; la cellule glandulaire les a accumulés, rapprochés, combinés, organisés; elle en a fait, pour ainsi dire, un nouvel organisme. Les cellules du centre cérébral me paraissent jouer vis-à-vis du psychique diffus un rôîe comparable à celui des cellules glandulaires. Recevant les vibrations ou les émanations du psychique universel qui lui sont transmises par les nerfs centripètes et par les organes des sens en particulier, elles s'emparent de ses éléments pour les modifier, les grouper, les combiner et constituer ainsi un groupement solidaire, un véritable édifice psychique.
L'ancien spiritualisme s'est beaucoup scandalisé de cette affirmation; lancée comme une provocation par le matérialisme : « Le cerveau sécrète la pensée, comme l'estomac digère les aliments, comme le foie sécrète la bile » (Cabanis). Eh bien, j'accepte le mot, s'il est vrai que le rôle des glandes, organes sécréteurs, est non de créer, mais de puiser dans le liquide nutritif, dans le sang, des principes dilués, soit pour les accumuler à l'état condensé, soit pour les modifier, les réunir dans des groupements nouveaux, dans des combinaisons nouvelles, de manière à en faire des produits nouveaux, et, pour ainsi dire, de nouveaux organismes.
J'accepte encore le mot, s'il est vrai que le rôle de l'estomac est non de créer les aliments, les
principes nutritifs qui lui viennent du dehors, mais de les transformer, d'en extraire les parties utiles, de les modifier, de les combiner de manière à les rendre assimilables, et de rejeter les parties qui ne sont point de nature à servir d'éléments de nutrition.
A ce point de vue, le centre cérébral est aussi un organe glandulaire ; il ne crée pas l'esprit, il ne crée pas le psychique, mais il s'empare du psychique diffus répandu en dehors de lui; il l'accumule, il l'organise, et il est l'organe sécréteur de la pensée, en conservant à ce mot de sécréteur le sens que lui confère son étymologie, puisqu'il signifie séparateur. Oui, le cerveau sépare le psychique universel, il l'emmagasine et en fait son lot; mais, en outre, il l'organise, il le transforme en un groupe dynamique supérieur. Il n'y a rien là qui puisse nous scandaliser, ni nous humilier; il n'y a rien là qui blesse la logique la plus exigeante, puisque le cerveau fait de l'esprit avec de l'esprit.
J'ai dit plus haut que je considérais l'organe éleclrique comme un accumulateur et non comme un producteur de l'électricité, et j'ai promis de donner de ce fait la raison générale, Je le fais d'autant plus volontiers qu'elle s'applique à tout ce que je dis ici du rôle des accumulateurs et des organisateurs des forces et de la matière, et qu'elle en résume l'esprit.
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Il ne faut pas oublier, en effet, qu'en réalité, et d'une manière absolue, autant qu'il nous est permis d'en juger par ce qui se passe autour de nous, il n'y a pas dans la nature de créateur et de producteur de force et de matière. La nature semble avoir reçu dès l'abord et elle possède d'ores et déjà toute la quantité de force et de matière qu'elle doit renfermer, et en elle il ne saurait être question de production créatrice dans le sens rigoureux du mot. Il n'y a que des transports, des changements soit de lieu, soit de forme, soit d'apparence, soit de relations. Pas plus nos instruments que nos organismes ne produisent de la force ; ils se bornent à l'accaparer, à l'accumuler, à la mettre en réserve, à la modifier, à la conserver ou à la dépenser. Aussi y a-t-il partout de la force et de la matière, sous des aspects divers, dans des conditions de condensation ou de raréfaction très variées et très différentes. Partout il y a de l'électricité, de l'attraction, des vibrations de l'éthcr, du magnétisme, et partout aussi de la vie et de l'esprit, d'une manière ou latente, ou rudimentaire, ou éclatante; et les instruments ou les organes qui donnent à ces forces l'occasion de se manifester ne sont que des accumulateurs et des organisateurs. C'est là un fait très général et une condition universelle à laquelle n'échappe pas le cerveau comme centre accumulateur et organisateur de l'esprit.