‹ Essai sur l'immortalité au point de vue du naturalisme évolutionisteChapitre 7 sur 12 · ESSAI S L R L'IMMORTALITE · texte numérisé non relu

ESSAI S L R L'IMMORTALITE

Mais le rôle d'accumulateur et d'organisateur du psychique que je prête au centre cérébral, exige donc que ce centre trouve dans le milieu général, dans ce qui l'entoure, dans ce qui frappe les sens, une source générale de psychique à laquelle il soit à même de puiser.

Il me reste donc à développer cette assertion, précédemment émise, que l'esprit est répandu partout dans la nature. Elle aura certainement surpris bien des auditeurs, et je leur dois quelques éclaircissements sur une proposition qui pourrait leur sembler étrange.

Demandons-nous d'abord ce que c'est que l'esprit. L'esprit est une force capable de penser, de sentir et de vouloir. C'est dire qu'il y a esprit là où il y a quelque discernement des choses, quelque appréciation des motifs, quelque soupçon d'une préférence, quelque manifestation d'une faculté de choisir, quelque attraction ou quelque répulsion, quelque indice d'une fin poursuivie. L'esprit est donc ce qui est capable de discerner les raisons d'aimer ou de repousser, ce qui est capable de connaître une fin et de travailler à la réaliser. Il est clair qu'une faculté répondant à ces caractères généraux peut se présenter avec des degrés très variés de développement et d'activité, depuis la simple tendance, obscure et rudimentaire, vers la

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réalisation d'un état évolutif, jusqu'à l'épanouissement complet d'une raison élevée, consciente d'elle-même, capable de raisonner, d'analyser, de généraliser, susceptible de formuler et de faire valoir les motifs qui la déterminent clans ses préférences ou ses répulsions, ayant, pour acquérir ce qu'elle aime et pour fuir ce qu'elle n'aime pas, une force de volonté consciente et se mouvant dans une atmosphère de large liberté. Ce sont là des degrés extrêmes entre lesquels il est possible de constater les nuances les plus diverses.

Dans V Essai su?* la Vie et la Mort, je me suis efforcé d'établir que la vie était partout, tantôt sourde et latente dans la nature dite inanimée, tantôt intense et brillante chez les êtres dits vivants. Aux raisons que j'ai fait valoir alors et qui étaient empruntées à divers domaines des sciences de la nature, sont venues depuis s'en joindre de nouvelles. Dans ses expériences si intéressantes sur « La vie et les basses températares », M. Raoul Pictet (1) a démontré que des organismes vivants, soumis d'abord à des températures de — 200° et ramenés ensuite à la température normale, présentaient de nouveau les

(i) Communication faite à la réunion de la Société helvétique des sciences naturelles (76e Session, tenue à Lausanne, septembre 1893) et Revue scientifique, 4 novembre

phénomènes de la vie. Et cependant, à cette basse température de — 200°, et même à — 100°, déjà toute manifestation de la vie avait disparu, puisque toute action chimique avait élé supprimée. La matière vivante était donc devenue une matière dite morte ; et cependant, il a suffi que cette matière prétendue morte fût replacée dans des conditions convenables de température pour qu'elle redevînt matière vivante. De là, M. Raoul Pictet a conclu justement que la vie ^st une manifeslation des lois de la nature au même titre que la gravitation et la pesanteur. « Elle est toujours là, dit-il, elle ne meurt jamais, elle demande pour se manifester (c'est-à-dire pour devenir manifeste, conslatable, patente) (l'interprétation est de moi), l'organisation préexistante . »

« L'étude des phénomènes vitaux, dit en terminant M. Raoul Pictet, par l'emploi méthodique des basses températures, permet donc de faire rentrer la vie au nombre des forces constantes de la nature. »

La vie est donc une force naturelle constante, elle est présente et répandue partout. Comme toutes les forces constantes de la nature, elle peut être latente, sans manifestations saisissables pour nous, ou avec des manifestations faibles et obscures, mais, dès que des conditions convenables se présentent, conditions d'organisation, de milieu,

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de température, etc., elle se révèle par d'éclatantes manifestations. L'affinité chimique (cette force qui préside aux combinaisons chimiques), qui est aussi une force constante et que Ton voudrait distinguer radicalement de la vie, donne lieu à des observations identiques. Aux basses températures, son action s'affaiblit; si la température s'abaisse encore, l'affinité cesse d'agir et n'est plus manifeste ; on pourrait croire qu'elle a disparu entièrement. Mais si la température se relève progressif ment, progressivement aussi l'affinité redevient active et manifeste. A-t-elle disparu avec le froid? Non, puisqu'il suffit de la chaleur pour qu'elle redevienne évidente. Or, la chaleur n'est pas l'affinité ; elle est une des conditions de sa manifestation. L'aflinité est seulement devenue latente. Il en est de même de la vie. Elle est partout, mais elle ne se manifeste clairement, brillamment que lorsque les conditions d'organisation, de température, de milieu, etc. , permettent cette manifestation.

Dans le même sens, et en faveur des mêmes conclusions, parlent les observations récentes sur la germination que M. Q. Romanes a communiquées à la Royal Society de Londres. Des graines sèches (trèfle, pois, haricots, épinards, etc.) ont été placées, pendant de longues périodes de quinze mois, dans des milieux irrespirables par la production du vide aussi complet que possible, ou pen-

dant la durée de trois mois dans des atmosphères gazeuses diverses (oxygène, hydrogène, azote, oxyde de carbone, hydrogène sulfuré, vapeur d'eau, éther, chloroforme). Ces graines, replacées dans des conditions convenables, ont germé régulièrement, et ont ainsi manifesté la vie. Et cependant, il estpermis de penser que dans le vide à 1/1000 d'atmosphère ou dans les gaz irrespirables, cette vie était devenue complètement latente et sans manifestation.

La vie n'est pas seulement là où se manifestent les phénomènes considérés comme représentant proprement la vie. Elle est partout ; et il suffit, pour qu'elle se révèle, de faire naître des conditions convenables. Une comparaison fera comprendre ces alternatives de latence et de manifestation de la vie. Quand une plaque photographique sensible vient d'être impressionnée, l'œil de l'observateur, même armé des meilleurs instruments d'optique, ne distingue rien sur cette surface, quiacependant reçu et fixé l'action de la lumière. Et pourtant, Timage est là en puissance, malgré toutes les apparences contraires. Seulement, cetleimage n'est pas visible pour nous : elle consiste certainement dans des modifications moléculaires ou dynamiques intimes qui nous échappent entièrement, mais de la réalité desquelles il ne nous est pas permis de douter. L'image existe ; elle est, comme Agrippine,

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« invisible et présente ». Seulement, elle est cachée pour nous ; et il faut, pour qu'elle apparaisse à nos yeux, que la plaque soit mise dans des conditions convenables, c'est-à-dire soumise à l'action du révélateur. Mais cette image deviendra plus ou moins visible suivant que le révélateur sera plus ou moins énergique. S'il est faible, l'image sera faible et rudimentaire ; s'il est énergique, l'image sera brillante et tous les détails acquerront une grande valeur.

Il en est de même de la vie. La plaque sensible, c'est la matière qui a reçu partout l'empreinte de la vie. Mais pour que cette image, c'est-à-dire la vie, se révèle et se manifeste clairement, pour qu'elle devienne brillante, intense, il faut que la matière soit placée dans certaines conditions. L'organisation, la présence de l'eau, la température, la lumière, l'électricité, etc., constituent ces révélateurs qui, suivant leur degré, leur intensité, leur combinaison, mettent la vie plus ou moins en évidence et en rendent la manifestation plus ou moins éclatante. L'abaissement de la température peut supprimer toutes les manifestations vitales chez un être vivant; mais la chaleur peut les ramener, et la chaleur n'est cependant pas la vie. Et quant à la composition ou organisation, s'il ne nous est pas encore donné de faire subir à la matière vivante toutes les modifications qui pour-

raient provoquer alternativement ces disparitions et ces retours de manifestations vitales, nous pouvons cependant en provoquer quelques-unes, et nous savons, par exemple, que la dessiccation, c'est-à-dire la suppression de l'eau, et sa restitution, sont capables d'opérer ces morts et ces résurrections alternatives chez les animaux dits ressuscitants ou reviviscents.

Ce que j'ai dit de la vie, on est — me semble-t-i! — autorisé à le dire de l'esprit. Et, d'ailleurs, si Ja vie est partout, l'esprit y est aussi nécessairement ; car qu'est-ce qui répond mieux que la vie aux caractères que nous avons reconnus comme étant ceux de l'esprit? Où se manifeste mieux et plus vivement que clans la vie l'existence d'une tendance à la réalisation d'une fin? Où voyonsnous plus clairement les enchaînements, la coordination intelligente, l'appétition pour tel ou tel résultat, la lutte contre tel ou tel autre? Ce n'est certes pas en présence des découvertes et des applications merveilleuses que fait aujourd'hui l'art de guérir, que l'on oserait nier l'existence de la finalité, la réalité de l'effort en vue d'une fin dans l'organisme vivant. Plus que jamais, nous sommes appelés à constater et à admirer ces efforts faits par l'organisme pour se débarrasser des influences nuisibles, pour mettre en fuite ou détruire l'ennemi. Aux micro-organismes qui Fat-

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laquent, aux toxines capables de porter atteinte à sa vie, l'organisme, c'est-à-dire la vie, oppose les antitoxines, c'est-à-dire des substances qu'il fabrique lui-même et qui constituent les moyens de défense exactement opposés aux causes du mal ; aux micro-organismes nuisibles qui, introduits dans un point de l'organisme, voudraient l'envahir tout entier, elle oppose, soit des principes entrant dans la composition du sang et détruisant les microbes qui pénètrent constamment dans l'organisme pour en faire l'assaut, soit des éléments cellulaires ou globules blancs, les leucocithes, qui dévorent les microbes et s'opposent à leur propagation. Nous sommes donc en présence d'un organisme qui se défend lui-même par des moyens admirablement appropriés, et ainsi se met de plus en plus en évidence cette vertu médicatrice de la nature, dont l'Ecole de Montpellier a toujours proclamé la réalité et la puissance, malgré les sourires et les sarcasmes de ceux qu'éclairent tardivement aujourd'hui les observations si magnifiques de la médecine expérimentale.

Eh bien, y a-t-il, dans ces successions de phénomènes, dans cette association de faits, dans ces résultats si admirables et si consolants, y a-t-il, dis-je, quelque chose de coordonné, de logique, de voulu ; en un mot, quelque chose de mental, un signe de l'esprit?

ESSAI SUR L'iMMOHTALITÉ

Oui, la vie réalisée est une claire manifestation de l'esprit; elle en est le fruit et le résultat ; car c'est l'esprit, c'est-à-clire la possibilité de concevoir une fin ou la volonté de la réaliser par des moyens préférés et choisis, c'est l'esprit encore inconscient répandu dans la nature, qui a présidé à l'organisation du protoplasme, substance commune à tous les êtres vivants, milieu propre aux manifestations de la vie, base physique de la vie. C'est à l'esprit que le protoplasme doit cet organisme merveilleux qui en fait un accumulateur de la vie universelle, de la vie générale et sourde, de la vie diffuse dans la nature, et par conséquent aussi un accumulateur de l'esprit. C'est encore l'esprit, c'est-à-dire la volonté de réaliser une fin, qui dirige ce mécanisme admirable par lequel la cellule se divise, se fragmente, forme une agrégation de cellules d'abord semblables entre elles, puis différenciées et groupées suivant leurs affinités pour constituer des organes. C'est encore l'esprit qui parvient enfin à la constitution de cet édifice à jamais étonnant qui reçoit le nom de plante, d'arbre, de corps ou d'organisme végétal ou animal.

C'est enfin l'esprit, sous forme de tendance évolutive, c'est-à-dire de préférence et de choix dans les moyens, de volonté manifeste pour l'exécution, de direction générale évidente au milieu même des hésitations et des tâtonnements

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apparents, c'est, dis-je, l'esprit qui a présidé à cette évolution, dont la résultante générale est un fait d'évidence, car elle a conduit la matière de ses états inférieurs et humbles vers son organisation végétale et animale, et vers la manifestation toujours plus élevée et plus brillante de la faculté de penser, de sentir, de vouloir, qui est l'esprit lui-même ; si bien qu'il est juste de dire que l'esprit a présidé et préside toujours d'une manière incessante à l'organisation plus élevée et plus puissante de l'esprit. Aucun physiologiste ne se refusera, en effet, à reconnaître que, dans l'évolution générale, c'est le système nerveux, siège des manifestations psychiques, qui occupe le premier rang dans les sollicitations de la finalité; c'est lui qui est le but suprême; c'est pour lui que les autres organes se sont multipliés et perfectionnés comme des serviteurs dévoués et résolus à nourrir, à défendre, à glorifier leur seigneur et maître. Nul n'oserait dire que l'animal, que l'homme, par exemple, qui est la plus haute expression de la vie, est ou un tube digestif ou un appareil respiratoire, ou un organisme reproducteur, car il est aisé de sentir tout ce que ces définitions, ces équations auraient d'imparfait et de ridicule. Mais il sera permis de dire que l'homme est un centre cérébro-spinal, un accumulateur et un organisateur de l'esprit, servi par des organes de nutrition et par des organes

porteurs de germes destinés eux-mêmes à devenir le siège des perfectionnements évolutifs de ce centre accumulateur, et, par conséquent, des perfectionnements de l'esprit. La vie apparaît donc, en somme, comme l'ensemble des efforts de l'esprit pour se manifester et s'élever.

Je le répéterai donc, la vie est partout et l'esprit est partout, car l'esprit est la source même et l'organisateur de la vie. Dans la création, là où la vie est latente, l'esprit l'est aussi; là où la vie est sourde et humble, rudimentaire, l'esprit l'est également, et à mesure que s'élève et s'agrandit le cadre de la vie, à mesure aussi éclatent le rayonnement et la puissance de l'esprit. Voilà les conclusions auxquelles m'ont conduit l'observation de la nature et la méditation sur ce qu'on peut connaître d'elle. Je sais bien qu'elles ne seront pas accueillies avec faveur par tous, et qu'on m'accusera de prétendre voir ce que d'autres n'ont jamais vu et ce qu'on ne saurait voir. Je sais bien qu'il est des choses qu'on ne peut encore démontrer d'une manière irréfutable, et je ne prétends point, sur ce sujet, à donner aujourd'hui une démonstration triomphante. Mais il me semble avoir du moins montré qu'il y a quelques raisons sérieuses de partager les convictions que je viens d'exposer. Je sais encore combien, sur le terrain de la finalité dans la nature, il est facile de glisser dans l'ornière

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des explications enfantines et d'atteindre l'absurde. Aussi me garderai-je d'entrer dans la voie de l'exposition des finalités spéciales : je crois fermement à leur réalité, car l'étude constante que je fais des organismes me la démontre clairement; mais je sais aussi combien notre ignorance du fond même des choses s'oppose à ce que, dans un très grand nombre de cas, nous puissions en parler avec certitude et avec une suffisante compétence. Mais s'il faut être d'une grande prudence dans l'explication des faits particuliers de finalités spéciales, je crois qu'il est permis d'être très hardi dans l'affirmation d'une finalité générale dont les finalités spéciales sont la menue monnaie. Comment, en effet, se refuser à voir, dans la nature, l'organisation croissante, le progrès de la vie et la manifestation toujours plus claire de l'esprit? C'est là, je pense, un but, une fin dignes et merveilleux ; et, s'il est une parole qui puisse nous pousser à voir dans la nature l'esprit organisateur et régulateur, je ne crois point qu'il puisse en exister de plus éloquente.

« Tout mouvement, a dit Aristote, est une sorte d'appétit. » Mais qu'est-ce qu'un appétit, considéré dans le sens large et général du mot, si ce n'est l'indice d'un choix, d'une préférence, d'une volonté (consciente ou inconsciente) de saisir et de posséder, c'est-à-dire d'une faculté plus ou moins

rudimentaire de choisir et de vouloir. Or, quelle est la particule matérielle, quel est le point de la nature qui ne soit le siège de mouvement? Toute molécule matérielle, tout atome est sans cesse animé de mouvements d'attraction ou de répulsion, de mouvements de vibration, décomposition et de décomposition, si bien qu'en tout point de la matière se manifestent des appétits, c'est-à-dire des indices de l'esprit. « Mettant bas tout déguisement, a dit le grand physicien Tyndall, dans son beau discours prononcé à Belfast (1874), à l'ouverture dé la session de l'Association Britannique pour l'Avancement des Sciences, mettant bas tout déguisement, voici l'aveu que je crois devoir faire devant vous : Quand je jette un regard en arrière sur les limites de la science expérimentale, je discerne au sein de cette matière (que dans notre ignorance et tout en proclamant notre respect pour son Créateur nous avons jusqu'ici couverte d'opprobre) la promesse et la puissance de toutes les formes et de toutes les qualités de la vie. »

Formes et qualités de la vie ! Mais de toutes, qu'elle est la plus haute, la plus digne, la plus admirable, si ce n'est l'esprit? L'éminent physicien anglais voyait donc au sein de la matière la promesse et la puissance de l'esprit. Et si, continuant à méditer sur ce grandiose problème, nous élevons nos regards avec plus de hardiesse, si, nous

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appuyant courageusement sur des analogies sérieuses, nous cherchons les rudiments, les premiers linéaments de l'esprit, dans la nature en général, il nous sera peut-être permis de nous demander si ce que nous appelons les forces générales de la matière, c'est-à-dire la chaleur, l'électricité, le magnétisme, si les vibrations lumineuses, si l'attraction, etc., que nous avons considérés comme des forces brutes, que nous avons rélégués dédaigneusement dans les bas-fonds de nos systèmes comme indignes de jouer un rôle essentiel dans les mouvements de l'esprit, ne sont pas, au fond et en réalité, ces premiers rudiments de l'esprit, ces formes simples et élémentaires, encore peu éclatantes, encore peu différenciées et encore soumises (en apparence du moins) à un déterminisme absolu que nous considérons comme exclusif de toute nature spirituelle; car la liberté ou l'indéterminisme qui en est la condition est, quoi qu'on en dise, le caractère distinctif par excellence, la qualité maîtresse de ce quelque chose que nous comprenons sous le nom de 1 esprit.

J'ai dit que ces forces générales de la matière étaient soumises, en apparence du moins, à un déterminisme absolu. Ne le seraient-elles pas en réalité? C'est ce qu'il est possible de prétendre, non sans quelque logique.

Dans un Essai ayant pour titre Evolution et

Liberté, publié il y a dix ans déjà (1), je me suis efforcé de montrer que le déterminisme absolu, que Ton prétend être la loi de la nature, pourrait bien n'être qu'un indéterminisme relatif. On peut concevoir, en effet, plusieurs degrés d'indéterminisme dans la nature. Dans la matière minérale, l'indéterminisme, réduit à des proportions très infimes, échapperait à notre observation et serait relégué dans certains phénomènes moléculaires qui n'influeraient pas sur les résultats de l'ensemble. L'indéterminisme serait plus marqué et plus évident, quoiqu'encore dans une mesure assez restreinte, dans l'état physiologique de la matière. Aussi, la variation y deviendrait-elle très fréquente et y parlerait-on, avec raison, de la contingence des lois de la nature (2). Enfin, dans le domaine psychique, l'indéterminisme, élevé à la dignité de liberté, atteint son plus haut degré de valeur et d'évidence.

La précision et l'exactitude des résultats expérimentaux dans les sciences seraient relatives à l'amplitude des variations contingentes. Il y aurait là des degrés correspondants d'approximation qui sont du reste, pour nous, des résultats d'expé-

(1) Revue chrétienne, 1885.

(2) Boutroux : De la Contingence des lois de la nature (Thèse de Doctorat).

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rience. Dans les sciences physiques, les variations très faibles, négligeables et forcément négligées, noteraient rien à la précision et à la certitude des résultats, qui seraient, en réalité, des moyennes prises par nous pour des constantes. Dans les sciences biologiques, la précision rigoureuse est toujours hypothétique, et les résultats sont un peu variables; on sait, enfin, combien, dans l'étude des phénomènes psychiques, il faut compter sur des variations et des contingences.

Si ces vues qui, je le sais, sont partagées par des savants et des philosophes d'une haute valeur, sont l'expression de la vérité, il est permis d'en conclure que ces forces générales de la matière ne sont pas séparées de l'esprit par l'abîme que creuseraient entre elles la présence du déterminisme absolu, d'une part, et l'existence de la liberté, d'autre part. Le fossé n'est donc plus infranchissable, et l'esprit peut avoir retrouvé ces ascendants, encore faibles et modestes, dans ces forces générales de la matière, que le vulgaire peut bien dédaigner, mais devant lesquelles le vrai savant, celui qui tous les jours en mesure le grand pouvoir et la merveilleuse influence, est tenté de s'incliner avec admiration et avec respect.

Je crois donc que l'on peut, avec raison, dire que la vie et l'esprit sont partout, que l'esprit a été et est l'organisateur de la vie, et que tout dans

la nature est le fruit et l'œuvre de ces forces supérieures que la main puissante et inépuisable du Créateur y a répandues abondamment pour la réalisation de ses fins.

Le fiât lux de la Genèse n'est donc pas seulement la mise en vibration de l'éther; mais c'est l'explosion irrésistible de l'Esprit, projeté dans la création pour en être l'âme vivante.

Théorie biologique de l'art. — Qu'est-ce que la matière ? La matière et l'esprit. La forme et l'esprit. L'œuvre d'art est un organisme vivant. Est-elle capable d'immortalité? La vie de la statue. La vie du poème et de la mélodie. La vie du tableau et du monument. L'œuvre d'art est une individualité accumulatrice et rayonnante. C'est un organisme dont l'ame est unilatérale. la fin de l'art. L'esthétique indépendante de M. Maurice Pujo.

Avant de poursuivre le développement de mon sujet et d'aborder proprement l'étude des conditions de l'immortalité personnelle, il me semble convenable de présenter quelques développements sur l'une des conséquences des idées que je viens d'exposer. On peut, me paraît-il, en tirer une théorie de l'art digne de quelque intérêt; et si j'arrête mon esprit et le vôtre sur ce sujet, c'est qu'il n'est certes pas étranger à la question de l'immortalité, puisqu'on traite les chefs-d'œuvre de l'art d'œuvres immortelles, et qu'il convient d'examiner

dans quelle mesure et pourquoi celte désignation doit leur être appliquée. Nous recueillerons d'ailleurs, chemin faisant, des notions qui ne seront certes pas inutiles pour notre dessein principal.

Si l'âme de l'artiste n'est, comme toute âme, que l'accumulation, à un certain degré et dans des conditions spéciales, de l'âme des choses, si sa personnalité est due à une organisation particulière du psychique qu'il a reçu du dehors, que peut-on penser du produit de l'activité de ce psychique, de l'œuvre d'art, en un mot? C'est qu'elle est, pour ainsi dire, et réellement, une restitution à la matière sensible d'une partie de ce psychique accumulé et organisé. C'est l'âme des choses rendue aux choses, c'est-à-dire à la matière sensible; mais c'est l'âme condensée et organisée par le centre cérébral dans un sensparticulier. dans le sens du beau. Partout clans la nature, dans tout objet, dans tout mouvement, se trouve une part de psychique; mais une part le plus souvent faible, peu manifeste, peu cohérente, d'une organisation inférieure. Dans quelques œuvres naturelles cependant, se révèle d'une manière plus éclatante le psychique directeur et créateur. La grâce répandue dans la fleur, les belles proportions et la majestueuse structure d'un arbre, les grandeurs de l'océan, l'infini de la voûte étoilée, les brillantes couleurs et les formes délicates de l'insecte, les harmonies du corps de l'homme,

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les manifestations de la vie, sont certes des interprètes éloquents du psychique qui les anime : on sent bien que le divin Créateur y a déposé quelque chose de son souffle.

Les manifestations de l'art sont aussi l'œuvre d'un créateur ; et ce créateur, c'est l'artiste. Ces manifestations ont reçu aussi une part de ce psychique accumulé et organisé dans un sens spécial, qui est le propre de la personnalité artistique. Cette dernière, en effet, est avant tout le résultat d'un accumulateur et d'un organisateur qui semble être spécialement propre à saisir la valeur et la signification des formes, à accumuler les relations harmonieuses, à combiner les proportions heureuses, et à saisir le beau contenu dans les choses. Tout ce qui émane d'harmonieux, de bien proportionné, de gracieusement ordonné, de puissamment expressif, est la proie de cet accumulateur spécial, qui coordonne et adapte, qui organise cet ensemble et en forme un riche dépôt. Le cerveau de l'artiste est comme l'abeille qui va butiner et qui fait sien tout ce qu'elle rencontre de doux et de parfumé dans le calice des fleurs. Elle le mélange à des sucs qu'elle-même a sécrétés; elle le brasse dans sa gorge, elle en fait une masse homogène et compacte qui n'est plus le suc des fleurs, mais une liqueur suave dont elle est l'artisan. Du nectar épais et disséminé, et qui fût resté peut-être

ignoré, elle fait une liqueur qui lui est propre et qui est capable de réjouir le palais des gourmets. Ainsi fait l'artiste ; son cerveau butine ce que renferme de spécialement harmonieux et beau, le psychique général. Mais non seulement il l'accumule, mais il le classe, il le groupe, il l'organise, il fait de cet ensemble confus un groupe bien ordonné et puissant qui constitue son miel. Quand la moisson est suffisante, quand !e vase est rempli, c'est alors que l'artiste est prêt pour la création. Le moment de l'inspiration, c'est le moment où le boisseau est plein, où le vase déborde, et où il convient d'en ouvrir les issues pour laisser s'épancher le précieux contenu à flots abondants et pressés. Par l'exécution de son œuvre, l'artiste épanche une partie de son âme, il en répand le trésor, il s'appauvrit, par conséquent ; et, s'il ne prend soin de puiser de nouveau à la grande source de la nature, il déchoit et devient impuissant. Le psychique de l'art est dans la nature; c'est à l'artiste à l'extraire, à s'en emparer, à l'accumuler et à l'organiser, à en faire son propre bien, et à le déverser ensuite et le fixer sur son œuvre.

L'œuvre d'art, et j'entends parla le chef-d'œuvre d'art, n'est donc pas seulement une manifestation muette et morte, elle n'est pas même seulement une expression et un symbole ; elle est une œuvre vivante ; elle a son âme accumulée et organisée,

celle que l'artiste a déposée en elle. L'œuvre d'art, comme toute matière, est une base physique de l'esprit, mais elle est une base physique, une forme de l'esprit, dans ce qu'il renferme surtout de proportions heureuses, d'harmonie, de grâce, de nombre, d'émotion et de beauté. L'artiste, vrai Pygmalion, a fait du marbre, de la combinaison des ondulations sonores, des vibrations lumL neuses, de l'harmonie des lignes, de la musique des mots, et de la poésie de la pensée, un véritable être vivant, dont la valeur artistique est proportionnée à la somme et à l'organisation du psychique esthétique qui l'anime.

J'ai dit que l'œuvre d'art, comme toute matière, était une base physique, une forme de l'esprit; c'est-à-dire que notre notion de l'art repose non pas seulement sur la conception que nous avons du rôle accumulateur et organisateur du centre cérébral, mais sur l'idée que nous nous faisons des relations de l'esprit et de la matière. Nous avons dit ce que c'était que l'esprit. Nous devons chercher ce qu'est la matière?

A cette question, une réponse complète et tout à fait satisfaisante ne doit pas être attendue de nous. La matière, saisissable quand on la considère comme masse, nous échappe entièrement, glisse entre nos doigts et s'évanouit, dès qu'on

veut la serrer de trop près, dès qu'on veut la saisir et l'atteindre dans ses principes constituants, dans ses éléments ultimes. Les atomes, que la science considère comme formant la matière par leur groupement, sont, en réalité, insaisissables: des hommes comme Bosco vitch, Faraday, Ampère, Fechner, ont été conduits à se faire d'eux une conception purement dynamique, c'est-à-dire à les considérer purement comme des groupes ou centres de forces. Les expériences de Dolbear (1), sur l'influence des basses températures sur les propriétés physiques de la matière, lui ont démontré que l'énergie chimique décroît avec la température, si bien que l'oxygène et le phosphore, dont l'affinité réciproque est si vive aux températures ordinaires, paraissent incapables de se combiner à 200° au-dessous de zéro. Par contre, les propriétés magnétiques et électriques s'exagèrent à mesure que la température s'abaisse. Aussi, Dolbear considère-t-il comme très probable que les propriétés de la matière qui nous sont familières, dépendent absolument de la température, et que, au zéro absolu (c'est-à-dire, théoriquement, à 273°), il n'y a plus ni solide, ni liquide, ni gaz, et que les propriétés magnétiques et électriques

(1) Cosmopolitan, cité dans la Revue scientifique du 24 mars 1894.

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atteignent leur maximum ; c'est-à-dire, en d'autres mots, que la matière est ramenée à un groupement de tensions dynamiques considérables, et qu'elle n'est plus ce que nous appelons vulgairement matière.

On voit donc combien les physiciens savent peu ce que c'est que la matière.

Voyons ce qu'en pensent quelques philosophes.

Schelling a dit que la matière était de c( l'esprit éteint » Spencer a dit : « La matière est une possibilité de sensations ». L'une et l'autre de ces définitions me paraissent renfermer quelque part de vérité.

La matière n'est pas proprement de l'esprit éteint, mais elle est, au fond, la base physique ou la forme de l'esprit, forme plus ou moins brillante, suivant que l'esprit qu'elle révèle, qu'elle représente, est plus ou moins accumulé et organisé.

La matière est une possibilité de sensations, à condition que l'on considère la sensation comme la conscience obscure ou claire de l'introduction, de la pénétration du psychique dans le centre nerveux accumulateur, et de son classement, de son organisation dans le psychique individuel et personnel, sous forme de perception.

Pour moi, qui considère l'esprit comme présent partout, et comme l'ordonnateur de tout dans la nature, je suis disposé à donner de la matière la définition suivante :

La matière est la forme revêtue par l'esprit en vue de réaliser une fin. La matière est de l'esprit devenu sensible en vue de la révélation, de l'accumulation et de l'organisation de l'esprit, en vue de la constitution progressive de l'âme et de la personnalité morale. Supprimez la matière, et l'esprit reste latent, diffus et insaisissable. Par la matière, il se révèle, il s'accumule et s'organise. La matière est donc la forme revêtue par l'esprit en vue de son accumulation et de son organisation.

Il est bien entendu que le mot de matière comprend bien ce que les savants comprennent sous ce nom, c'est-à-dire la masse sensible et les forces qui en sont inséparables.

La forme d'une chose étant non pas seulement la figure, la configuration, la surface limitante, mais tout ce qui en elle la rend susceptible d'être saisie par les sens, tout ce qui, en un mot, la rend sensible, la matière est ce qui rend l'esprit sensible; et, quant à la fin poursuivie, c'est la manifestation de plus en plus éclatante de l'esprit, et son passage progressif de l'état épars et diffus à l'état accumulé et organisé, de telle sorte que l'esprit, perfectionnant sa forme, c'est-à-dire la matière, prépare son propre perfectionnement.

Mais, dira-t-on, si la matière est la forme de

QUATRIÈME CONFÉRENCE

l'esprit, il ne saurait y avoir opposition réelle entre la matière et l'esprit; et cependant, combien est évidente cette opposition, combien est grande et profonde la démarcation qui les sépare ! D'une part, dans la matière, la forme, la couleur, le poids, etc. ; et, d'autre part, dans l'esprit, rien de semblable.

Ce n'est là, dirons-nous, qu'une opposition apparenle et qui n'est que de surface. Beaucoup de physiciens admettent, en effet, aujourd'hui comme probable l'existence de l'éther, c'est-à-dire d'une matière impondérable, invisible, impalpable, et qui est cependant de la matière ; et ne venonsnous pas de voir que, pour quelques-uns d'entre eux, dans certaines conditions de température, la matière peut perdre les propriétés et les états qui nous paraissent en être les caractères essentiels, et cesser d'être ni solide, ni liquide, ni gazeux, c'est-à-dire cesser d'être matérielle, dans le sens usuel du mot?

Mais, dira-t-ou encore, les corps matériels sont susceptibles d'être indéfiniment divisés; ils sont formés par un assemblage de parlies que l'on peut séparer — par la pensée au moins — les unes des autres. Tandis que l'esprit est un et indivisible ; on ne saurait en effet concevoir une fraction d'âme, on ne saurait décomposer une âme en fractions, en parties d'âme. A cela, j'ai déjà

répondu en montrant que l'àme était un être complexe et, par conséquent, formée de parties. Mais je tiens à ajouter que les physiciens et les chimistes qui admettent la constitution atomique de la matière, considèrent les atomes comme absolument simples, inaltérales, indestructibles, et physiquement indivisibles.

L'indivisibilité pourrait donc figurer, à la fois, à l'actif de la matière et de l'esprit.

Mais, dira-t-on encore, les procédés de recherche propres à l'étude de la matière ne ressemblent en rien à ceux qui sont applicables aux processus de l'esprit. C'est encore là, tout au moins, une erreur relative, répondrons-nous. On fait aujourd'hui de la psychologie expérimentale dans les laboratoires, comme on y fait de la physiologie expérimentale. On y fait même de la physiopsychologie, comme pour marquer l'impossibilité où l'on se trouve dans bien des cas de tracer la limite entre les deux domaines.

Mais il faut aller plus loin encore, et se demander quelle peut bien être l'opposition radicale à entrevoir entre l'esprit d'une part, et la matière considérée sous forme de corps organisé d'autre part. L'hérédité psychologique, la contagion psychologique, le sommeil psychologique, les maladies psychologiques ne sont-ils pas comparables, et corrélatifs même, à l'hérédité, à la contagion, au

Q U A T R I È M E G 0 N V ÉRENG E

sommeil; aux maladies physiologiques? On ne saurait nier ce parallélisme éloquent.

Je répète avec insistance que l'opposition radicale, l'opposition essentielle entre la matière et l'esprit, loin de s'imposer à l'observation la plus pénétrante, semblent de plus en plus s'évanouir ; tandis qu'en allant au fond, en creusant, le rapprochement s'éclaire et s'affirme entre ces deux manifestations de l'être.

A un autre point de vue, me dira-t-on encore, au point de vue moral, n'y a-t-il pas dualisme et opposition entre la matière et l'esprit, entre le corps et l'âme, entre l'être charnel, physiologique, et l'être spirituel ou psychologique ? Non, répondraije avec assurance; il y a là encore une illusion d'optique qu'il convient de dissiper.

Oui; il y a lutte et opposition, il y a antagonisme chez l'être moral, car, en lui, s'élèvent à la fois des sentiments inférieurs qui sont en opposition avec les aspirations élevées. Mais serait-ce à la matière vivante, serait-ce aux influences de la matière que seraient exclusivement dus les premiers, tandis que l'esprit serait la source des seconds? Il y aurait, je pense, grande erreur à le croire.

Les deux champions qui se disputent la direction de la vie de l'être moral ne sont point différents par leurs natures ; ils ne représentent que des degrés différents dans l'échelle de l'évolution

morale. Mais l'un et l'autre correspondent à un groupement psychique, aune personnalité morale devenue sensible par sa forme matérielle, c'est-àdire à un groupement formé de l'âme et du corps. L'être moral, dans sa marche ascendante vers la perfection, a traversé des phases dont la valeur s'est haussée progressivement, si bien que les phases antérieures correspondent à des personnalités morales inférieures parrapport aux ultérieures. Dans son activité terrestre, l'être moral est donc le siège d'une lutte qui se livre en lui, entre le souvenir héréditaire des états inférieurs, d une part, et la tendance évolutive qui l'entraîne vers des états supérieurs, d'autre part. Mais c'est toujours l'être tout entier, c'est toujours l'être spirituel et sa forme terrestre qui sont associés dans la lutte ; et la vie morale ne vaut pas moins ou plus, parce que ce serait le corps qui l'emporterait sur l'esprit, ou l'esprit sur le corps, mais bien parce que la personnalité ancestrale (âme et corps), l'être psychique du passé et sa forme, l'hérédité de l'être bestial en un mot, sont plus ou moins puissants, en face de la personnalité humaine plus élevée et tendant vers le divin. C'est sur la considération de cette lutte entre le passé ancestral et le futur divin que doit être assise la vraie base de la morale évolutioniste. On édifiera sainement, en effet, celte morale, le jour où l'on s'appliquera à distinguer

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et à séparer soigneusement dans l'homme, les besoins et les désirs qui tendent à le faire rétrograder vers ses ancêtres inférieurs, des aspirations qui le poussent vers l'idéal qui éclaire sa route vers l'avenir. Il y a là une analyse et un départ qui incombent au physiologiste, au psychologue et au moraliste, et desquels on peut attendre des résultats du plus haut intérêt, et une morale évolutionniste à base vraiment scientifique.

Je pense que la chair est innocente des fautes qu'on se plaît à lui reprocher, dans le secret désir d'amnistier l'âme dont onredoute la responsabilité ; et si des sentiments indignes, si la méchanceté, si la sensualité, si la cruauté savent imposer leur volonté, c'est qu'elles ont pour point de départ un être moral dont elles n'ont point été chassées, où elles ont encore conservé leurs positions. Non, il ne faut pas opposer la chair à l'esprit, mais l'âme bestiale, qui représente le passé, à l'âme divine de l'avenir.

L'esprit n'est donc pas si facile à distinguer de la matière que Ton a pu le penser; et il est certainement plus difficile de séparer la matière de l'esprit que de les réunir dans une brillante et féconde synthèse.

Je causais, il y a peu de temps, avec un physiologiste éminent, sur ces questions de matière et d esprit, lorsqu'à Tune de mes propositions, mon

interlocuteur me répliqua par celte exclamation : « La matière, ah! la matière! Savons-nous ce qu'elle est! C'est quelque chose de si spirituel que la matière!...» Cette expression sponlanée et laconique contenait les éléments de la vérité. La matière n'est pas précisément l'esprit, mais elle est la forme de l'esprit. Mais si la matière est la forme de l'esprit, la conformation même de la matière, c'est-à-dire ses diverses apparences, ses différentes constitutions, les modes divers par lesquels elle atteint nos sens, ou, si l'on veut, la conformation de cette forme de l'esprit, doivent nécessairement avoir une importance capitale pour la révélation de l'esprit par la voie de l'accumulation et de l'organisation. Il peut y avoir, en effet, des fermes plus ou moins accumulatrices et organisatrices. C'est là un fait qui me paraît résulter clairement de cet autre fait que l'état de la matière qui, dans la nature actuelle à nous connue, représente par excellence et au plus haut degré l'esprit accumulé et systématisé, c'est-à-dire la matière des centres nerveux, n'a point une constitution et une forme indifférentes et variables dans leurs parties essentielles. La forme de l'élément accumulateur et organisateur de l'esprit n'est pas une forme quelconque; et, dans tout le règne animal, là où cet accumulateur nous apparaît comme différencié et affirmé, il a une structure, une disposition, des

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relations réciproques, qui sont constantes et d'autant -pUrs accentuées et manifestes qu'elles correspondent à un degré plus élevé de l'esprit. Chez les Invertébrés, cette forme est encore plus ou moins rudimentaire et simple ; mais chez les Vertébrés par exemple, partout l'élément nerveux, avec sa partie cellulaire, avec son cylindre axe et ses arborisations variqueuses et llexueuses, avec ses branches protoplasmiques en panache, ou arborescentes, partout le neurone indépendant, et n'ayant probablement avec les neurones vo;sins que des relations de contiguïté et non de continuité, partout, dis-je, cet élément nerveux auquel est dévolu le rôle d'accumulateur, d'organisateur et de véhicule de l'esprit, a des caractères constants et indélébiles. Bien plus, dans les centres nerveux cérébraux parvenus à une organisation supérieure, les parties, les éléments qui paraissent plus directement chargés de l'accumulation et de l'organisation de l'esprit, ont des particularités de forme et de structure qui se retrouvent régulièrement chez les animaux supérieurs, et qui donnent à ces éléments des caractères non douteux de diagnose. Aussi, le Dr Ramon-y-Cajal, (1) dans ses belles et récentes recherches sur la structure des centres nerveux par la méthode de Golgi,

(1) Dr R. S. Cajal. Les nouvelles idées sur la structure du système nerveux, Traduit par le DrAzoulay. Paris, 1894.

les a-t-il désignés comme cellules psychiques', et dit-il d'elles, que la cellule pyramidale, ou corpuscule psychique, possède des caractères spécifiques qui ne manquent jamais (batraciens, reptiles, oiseaux et mammifères). Parmi ces caractères, on doit noter, dit-il, la présence d'une tige et d'un panache ou ramure proloplasmique, dirigés vers la surface du cerveau, l'existence d'épines collatérales sur ces branches protoplasmiques, et la connexion de toutes ces épines avec un plexus serré de fibrilles nerveuses terminales. Ajoutons encore, pour mieux démontrer le rapport de la forme et de la fonction psychique, que Ramon-y-Cajal fait remarquer qu'à mesure que l'on s'élève dans la série animale, le corpuscule psychique s'agrandit et se complique, en acquérant des ramifications latérales de la tige protoplasmique, du corps cellulaire et du cylindre axe, plus nombreuses, plus étendues, plus volumineuses, si bien qu'il est naturel de considérer cette complication de la forme comme corrélative d'une élévation de la fonction psychique. Par là s'affirme donc, d'une manière encore plus précise, la réalité des relations de la forme et de l'esprit. Mais ces relations s'affirment encore davantage si l'on veut pénétrer dans l'étude des lésions qui accompagnent la folie et les maladies cérébrales. L'examen des cellules psychiques a, en effet, démontré à Golgique, chez

le lapin atteint de la ragé, les cellules pyramidales perdent en partie les ramifications de leur panache protoplasmique, qui se raccourcissent et disparaissent, ne laissant subsister que la tige qui les portait Dans toute maladie qui altère l'intelligence, ces lésoins se retrouvent, et plus particulièrement si cette maladie est chronique et a, par conséquent, assez duré pour que les altérations cellulaires aient eu le temps de s'accentuer. Dans la paralysie générale, dans un cas de mélancolie, et dans un cas de delirium tremens, M. Azoulay a pu noter ces altérations plus ou moins profondes qui dénotent une relation étroite entre la forme de la cellule psychique et l'esprit (1) ; et j'ajoute, pour compléter l'intérêt et la signification de ces faits, que dans ces cas de lésion de l'intelligence, la forme de la cellule psychique tend à revenir à la forme fœtale, c'est-à-dire à la forme rudimentaire et incomplète qu'elle possédait chez l'embryon et chez les animaux inférieurs, comme si, à mesure que l'intelligence rétrogradait vers ses phases rudimentaires et incohérentes du passé, la forme accumulatrice et organisatrice de l'esprit subissait une marche régressive parrallèle et corrélative.

Mais si la forme extérieure elle-même peut déjà

(1) Dr F. Regnault. Les récentes découvertes sur les recherches psychiques . (Le Naturaliste, 1er février 4895.)

apporter un appui notable à cette démonstration des relations de la forme et de l'esprit, à combien plus forte raison la considération de la forme, dans le sens complet du mot, c'est-à-dire la connaissance de l'architecture intime, de la composition chimique et des mouvements intimes du tissu protoplasmique de la cellule psychique, viendrait-elle jeter certainement une lumière éclatante sur ces relations étroites de la forme et de l'esprit.

La corrélation constante de la forme de la matière et de l'esprit a d'ailleurs été bien reconnue par l'école matérialiste, qui a cru pouvoir en conclure que l'esprit, ou ce que l'on considère comme tel, était le produit de la forme, tandis qu'il est vrai de dire que la forme est la manifestation sensible de l'esprit, que la forme est un mode sensible même de l'esprit.

Si donc la forme matérielle et l'esprit sont si étroitement corrélatifs, quoi d'étonnant que l'artiste puisse fixer une part de son âme dans une forme matérielle et lui donner ainsi une base sensible? Que si cette forme est telle, qu'elle représente une part suffisante, détachée de cette âme de l'artiste, et une part formée d'un groupement puissant et vibrant d'harmonies, l'œuvre sera vraiment une œuvre d'art, un chef-d'œuvre de l'art ; et elle le sera d'autant plus, que l'émanation psychique aura été plus puissante, mieux organisée, et aura pu

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