DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE VI
son départ pour Argyrocastro, Christaki Zographos avait pu faire une déclaration (13) prétendant qu'il n'existait que trois moyens pour préserver la population de J’Epire de la ruine totale : d’abord, autonomie complète sous la suzeraineté du souverain albanais ; ou bien, décentralisation administrative très large, appuyée par une gendarmerie recrutée exclusivement parmi la population locale ; ou enfin, occupation administrative européenne assez longue pour que la situation soit redevenue plus stable, c’est-àdire durant jusqu’à ce que sa cessation ne présente plus de danger. Si l'Europe avait voulu éviter que les envahisseurs albanais ne trouvent que des ruines fumantes, « elle eût dû intervenir à temps pour prendre les mesures qui, sans altérer le principe de la décision des Puissances, eussent sauvé un peuple et sauvegardé les principes d'humanité ».
Pour le reste, le programme que s'était assigné le Gouvernement de l'Epire, et pour la réalisation duquel il prétendait lutter, s'inscrivait dans une liste de garanties et de privilèges réclamés, dont les plus précis et les plus importants se trouvaient être : L'administration par deux gouverneurs de nationalité suisse ou hollandaise ; l'institution d’une Diète sur le modèle de celle qui fonctionnait en Croatie ; l’incorporation d'éléments chrétiens dans la zendarmerie, qui ne devrait pas être envoyée hors des régions épirotes ; la liberté complète d'enseignement aux écoles grecques ; la liberté religieuse absolue, et la reconnaissance à la Tchamouria des privilèges dont elle jouissait dans l'Empire ottoman.
La modération relative de ces revendications
(r3) Vide : Edith Pierpont Stickney : Southern Albania or Northern Epirus in European internalional Affairs. 1912- 1923. Stanford 1926 (B.D.I.C. O. 19357).
avait pour seul but de gagner à la cause épirote les éléments orthodoxes de la population albanaise, et de diviser ainsi celle-ci sur l'alternative de réduire les insurgés, ou de composer avec eux. Les événements, d’ailleurs, allaient se précipiter et trancher le dilemme.
Une guérilla s’engagea en effet bientôt entre les forces épirotes, au nombre de cinq mille hommes environ, dont beaucoup étaient. des membres de l’armée grecque, et les troupes albanaises régulières.
$ 3. — La question de Korcha
À peine un mois s’était-il écoulé depuis l’accession du Prince de Wied au trône, que les incidents de Korcha (14) firent sentir, avec une particulière acuité, que l’Albanie du Sud était encore aux mains des insurgés et des Grecs, et que le souverain avait commis une grave faute en ne demandant pas aux Puissances de garanties d'évacuation.
La ville de Korcha (15) avait bien été remise aux autorités albanaises le 1° Mars, mais un grand nombre de soldats grecs avaient été laissés dans les hôpitaux de la ville.
Immédiatement auparavant, la Grèce avait adressé une nouvelle note aux Puissances, deman-
(14) Cf. D. Kolovani. La question de Korilza. Paris, s.d.
(195) Korcha ou Koritza est un des centres du réveil albanais ; c’est la seule ville du pays qui avait été autorisée par les Turcs à avoir une école de jeunes filles, grâce d’ailleurs à la protection officieuse des U.S.A., le personnel enseignant comprenant des citoyens américains ; école qui avait été du reste immédiatement fermée au moment de l'occupation
de la ville par les Grecs.