DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE VIII
peut être interprétée comme une complaisance illé- : gitime aux intérêts grecs. La carrière même du général, et, en particulier, l'affaire de Scutari, permet de ne voir en lui qu’un politique ambitieux et peu embarrassé de serupules ; et, sans que puisse être rapportée la preuve formelle d’agissements criminels, en l'absence de toute procédure accusatoire engagée contre lui, les présomptions les plus graves peuvent être retenues.
Quel qu’en soit du reste le fondement réel, des accusation infamantes étaient publiquement portées contre le ministre.
Le 19 Mai 1914, sous le commandement du Major Sluys, l'assaut fut donné par une petite troupe à la demeure d’Essad Pacha, défendue par ses gardes du corps. Devant le feu des assaillants, le ministre dut capituler après une brève résistance.
Une fois que l’on se fut assuré de sa personne, la question se posa de savoir s’il serait incarcéré dans la ville ou transféré à bord du navire autrichien Szigetwar, l'un des vaisseaux de guerre qui mouillaient en rade de Durazzo depuis l’arrivée du Prince.
C’est cette dernière solution qui fut tout d’abord adoptée, malgré l'opposition des autorités italiennes. Mais bientôt, pour obtenir que le général leur soit remis, celles-ci n’hésitèrent pas à user de la menace, et, pendant les vingt-quatre heures qui suivirent l'arrestation, on put craindre des incidents entre les escadres rivales autrichienne et italienne. L'Albanie menaçait de devenir le Sleswig-Holstein de ces deux puissances.
Afin de faire cesser la tension, le Prince Guillaume intervint auprès des autorités autrichiennes pour qu'Essad Pacha soit livré aux Italiens, sous la promesse qu'il serait frappé de bannissement perpétuel, le général signa en effet l’acte suivant :
« Je m'engage, sur ma parole d'officier, à m'éloigner de l’Albanie, et à ne plus y retourner sans autorisation signée personnellement par SM. le Roi. Je m'engage aussi à me tenir loin de toute agitation intérieure ou extérieure. »
Nous verrons que la vie politique du Général ne fut pas terminée pour autant, et nous aurons encore à parler de ce personnage marquant,
$ 2. — Les suites de l'exil d'Essad Pacha et le soulèvement de l'Albanie centrale
Avec le départ forcé du ministre va s'ouvrir une période particulièrement troublée et d’une confusion extrême. Dès le 20 Mai, à la nouvelle de l’arrestation d'Essad Pacha, ses partisans assiégèrent les loyalistes de Tirana. Simultanément des masses armées marchaient sur Durazzo (2), ce qui a pu induire à penser qu’elles étaient mues également par la- volonté de restaurer le Général dans sa puissance. Il n’en était rien, nous le verrons, et ce second mouvement, d’une ampleur bien supérieure aux émeutes de Tirana, n’est pas, comme elles, d'origine essadiste. Devant lui, les officiers de la mission hollandaise, ayant mal en main leurs troupes albanaïi-
(2) C. Chekrezi donne sur les causes immédiates de: l’insurrection les détails suivants : un petit contingent envoyé par le Gouvernement pour rétablir l’ordre, tira, en passant dans la localité de Saint-Jacques, sur un groupe de trois hommes. Les réfugiés bosniaques, qui habitaient en grand nombre Saint-Jacques, se crurent menacés d’être refoulés en Turquie en raison de leur fanatisme religieux, et, après avoir fait prisonnière la petite troupe du Capitaine Saar, marchèrent sur Durazzo en s’adjoignant les éléments musulmans extrémistes, puis arrivèrent à occuper les collines du Rashbull en vue de la capitale.