PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE V
matériellement, tant du point de vue politique, que du point de vue économique, il puisse mener une existence indépendante dans les conditions normales de la vie intérnationale. |
Cela va s'analyser en plusieurs facteurs : (3)
Tout d’abord posséder, soit dans sa masse, soit même dans son élite seulement, une suffisante aptitude gouvernementale à remplir les quatre fonctions essentielles que sont :
Le maintien de l’ordre public.
La fonction législative. ;
Le contrôle administratif de l'exploitation des richesses naturelles.
La création des travaux publics nécessaires.
Ensuite posséder, le jour où l’extension nationale légitime serait réalisée, une population, un territoire et des richesses naturelles tels que l’indépendance économique et politique du nouvel état soit suffisamment assurée. |
Enfin, être déjà en possession de la culture scientifique moderne, sinon dans ses perfectionnements, du moins dans ses éléments essentiels.
Or, à la question de savoir si l’Albanie se trouvait en possession de ces caractères, il nous faut répondre négativement.
Si l’Albanie, en effet, possédait population, territoire et richesses naturelles en importance suffisante, et tels que nous avons essayé de les’ décrire dans l'introduction, l'aptitude gouvernementale lui faisait défaut à cette époque, comme la suite de son histoire le montrera bientôt ; et surtout l'application scientifique y était extrêmement réduite, pour ne pas dire nulle ; les moyens de communication, notarñnment, en fournissent un éclatant exemple.
(3) Vide B. Lavergne. Le principe des nationalités, op.cit.
Une seconde condition, dont l'évidence est moins frappante a priori, mais qu'il faut retenir néanmoins, est celle de la viabilité. de ce qui demeurera de l’ancien Etat après la sécession.
On peut se DAREE quelle est la nécessité de ce postulat.
Elle réside dans la fin ultime du principe des nationalités. Si en effet, après la sécession, il ne devait subsister qu’un reliquat non viable, ce reliquat serait immanquablement destiné à être annexé par une autre unité politique. (4)
Et alors il y aurait de nouveau réunion de populations hétérogènes ou divergentes dans un même Etat. Où serait le progrès ? On aurait simplement substitué à une situation, qui avait au moins le mérite d'exister, et peut-être depuis assez longtemps, une situation parallèle qui n’offrirait même pas cet avantage.
Il va de soi que celæ ne préjuge en rien de l’utilité et du progrès que pourrait présenter un regroupement préconçu et systématique des nationalités écartelées, ce à quoi avaient tendu, peut-être sans y parvenir complètement, les traités postérieurs à la Grande Guerre, dont un déséquilibre d'ordre dynamique a suspendu les effets.
Il serait superflu d’insister, car, à cet égard, au moins, aucune question ne se posait pour l’Albanie, qui n’était pas essentielle à l’existence de IEmpire ottoman.
À cette double condition de viabilité matérielle, certains auteurs ajoutent celle d’une existence collective antérieure des populations sécessionnaires.
(4) Autriche d’après la guerre de 1914-1918,
s 4 PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE Y 135
Enoncé par Renan (5), ce principe a été systématisé par M. le Professeur Redslob, notamment. (6)
Peut-être faut-il relever au passage que cette condition n’est pas de celles que l’on puisse rattacher aux critères objectifs qui permettraient d’apprécier le bien fondé d’un mouvement nationalitaire. Elle s’intègrerait au contraire, à notre sens, dans l'élément a priori qu’est le vouloir-vivre collectif, dont elle constitue un des moteurs.
À la rigueur, il conviendrait aussi de la faire rentrer dans les critères de forme, ceux qui répondent à la question : Comment s’affirmera la volonté d’un peuple de se constituer en Etat indépendant ? et que nous allons examiner maintenant.
Bien évidemment, s’il peut y avoir fonctionnement d'un plébiscite régulier, le problème disparaît ; sinon, et c'est le cas le plus général, le nôtre, ce seront des démonstrations de force qui, seules, pourront être faites, à des degrés plus ou moins violents, selon la puissance relative du mouvement sécessionnaire et de la cohésion étatique.
À tout le moins faudra-t-il assez de généralité, sinon dans le domaine actif, au moins dans la passivité favorable, pour démontrer que le mouvement correspond aux aspirations communes.
Il faut bien reconnaître que, dans notre cas, en raison de la situation extraordinairement confuse qui régnait en Albanie à la fin de 1912, ce caractère ne peut être relevé à coup sûr, ”
En résumé, tant au fond qu’en la forme, le mouvement dont Ismaïl Kémal fut le promoteur ne rem-
(5) Renan. Qu'est-ce qu'une nation ?, p. 27 et passim.
(Fac.Droit 101.575).
(6) R. Redslob. Le Principe des Nationalités, p. 44 et
suiv., Op. cit.
plissait pas les conditions raisonnablement exigibles; tel est, du moins, notre sentiment. Autant il était logique et nécessaire que l’Albanie jouît d’une autonomie administrative très large, autant il était injustifiable et prématuré qu’elle fut reconnue indépendante.
Même au point de vue purement interne, en effet, on admet que l'Etat comporte trois éléments, dont la réunion est indispensable à son existence : territoire-; population ; puissance ; or, ce dernier faisait totalement défaut dans notre cas.
La zone sur laquelle s’exerçait l'autorité du Gouvernement provisoire était infime, puisque la plupart des régions étaient aux mains, soit des Alliés balkaniques, soit des troupes turques.
Bien plus, le câble télécraphique reliant Valona au reste du monde avait été coupé, et la flotte grecque bloquait le port, aussi la « capitale » se trouvait-elle totalement isolée et le Gouvernement provisoire n'était qu’un faux semblant.
Nous verrons pourtant qu’à la fin de Mars 1913, à bord du vatch du duc de Montpensier, Ismaïl Kémal et Louis Gurakuki, ministre de l’Instruction publique, ainsi que Isa Bolatin, forcèrent le blocus pour atteindre l'Italie et faire une tournée des capitales européennes, où ils rencontrèrent d’ailleurs l’antipathie que fera naître à l'égard de leur pays, l'attitude de l'Autriche.
Car nous verrons que ce n’est pas guidée uniquement par des considérations intrinsèques que l'Europe appréciera le cas. Son jugement sera par là dévié, et les conséquences en seront nombreuses et graves.