DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE JI
$ 5. — L'affaire de Scutari
Nous avons vu que, le 20 Mars 1913, l’enregistrement par la Réunien de Londres de l'accord austro-russe avait réglé la question des frontières septentrionale et orientale de l’Albanie d’une façon. définitive.
La réalisation de la décision ainsi prise allait, cependant, en un point particulier, soulever des difficultés considérables ; et c’est jusqu'au milieu du mois de Mai que la question de Scutari va menacer de compromettre le règlement des frontières al-. banäises. (15) ;
Aussitôt après s'être mises d'accord sur les frontières, les Puissances adressèrent, le 28 Mars 1913, une note collective simultanément à Belsrade et à Cettigné, demandant le retrait des troupes serbes et monténégrines du territoire albanais, tel qu'il vénait d'être déterminé ; les Puissances, à lexception de la Russie, s'étaient entendues auparavant pour‘ appuyer leur demande, s’il en était besoin, d’une démonstration navale opérée par une escadre internationale comprenant des bâtiments austrohongrois, britanniques, français, italiens et allemands sous les ordres du vice-amiral Sir Cecil Burne. ‘1
Mais la Serbie et le Monténégro ne tinrent pas compte de la démarche des Puissances, et continuèrent leurs opérations. |
Le Roi Nicolas, qui avait promis Scutari à ses sujets, estimait son annexion indispensable ; et le
(15) Vide déclarations sur ce point de Sir Edward Grey aux Communes in Archives Diplomatiques, T. 125, p. 210..
meilleur moyen de la réaliser était, à ses yeux, de mettre l'Europe devant le fait accompli et donc de faire tomber la ville. |
L’escadre internationale bloqua donc, à partir. du 10 Avril, la côte monténégrine, les Serbes, moins engagés, retirèrent leurs troupes le 16 Avril et les Monténéerins demeurèrent seuls en ligne en face de la garnison ottomane.
Les Puissances envisageaient l'éventualité d’un débarquement à Scutari des forces internationales lorsque, le 23 Avril, à la surprise générale, la garnison, commandée par Essad Pacha, capitula.
Les conditions de la reddition furent exceptionnelles : le Général put quitter la ville avec toutes ses troupes et leur matériel, à l’exception des pièces de forteresse.
Ces conditions ont contribué à jeter un doute à l'égard de la conduite d'Essad Pacha (16) qui rendit la place alors qu’une escadre internationale s’efforçait de contraindre les Monténégrins à lever le siège et que des mesures de coercition plus actives étaient peut-être imminentes.
On a prétendu que, désireux d'imposer une dictature militaire au nouvel Etat, le général avait surtout cherché à se conserver une petite armée pour
(16) Le personnage d’Essad Pacha, dont nous aurons à nous occuper de nouveau est à vrai dire curieux ; issu de la famille Toptani, mais presque illettré, il avait commencé sa carrière comme commissaire de police de Scutari ; ayant été élu au Parlement ottoman comme représentant des Jeunes Turcs, il fut désigné, sur sa demande, pour aller annoncer à Abdul Hamid sa déposition. On le soupçonna à Scutari d’avoir trempé dans le meurtre du gouverneur militaire ture, Général Hassan Riza, quoi qu'il en soit, dès la mort de celui-ci, il s’empara du commandement de la place pour livrer la ville aux Monténégrins et se retirer avec l’armée à Tirana.