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DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE IV

Quelque soit le caractère, réel ou chimérique, de cette menace, elle produisit l'impression la plus vive sur le Gouvernement provisoire, et le détermina, non seulement à accorder la concession demandée, mais, bien plus, à l’assortir d’une clause spéciale autorisant la Banque à investir en biens immobiliers ses capitaux disponibles, ce qui, dans un pays aussi pauvre en numéraire, présentait le danger que ne passe en des mains étrangères la majeure partie de la propriété foncière. (3)

De plus, une entreprise viennoise obtint la concession de la construction du chemin de fer qui devait traverser l’Albanie du Nord au Sud. (4)

Ces opérations, non seulement suscitèrent la méfiance de la population albanaiïse à l’écard de son gouvernement, mais encore rencontrèrent l’opposition la plus vive des puissances de la Triple-Entente. Celles-ci y virent en effet, immédiatement, une rupture de l'égalité commerciale à leur préjudice, et s’attachèrent à en obtenir l'annulation.

Elles firent savoir à cette fin à leurs représentants consulaires en Albanie, qu'elles étaient résolues à ne considérer comme valables et définitives, que les concessions eéntérinées par la Commission internationale de contrôle.

Et pour appuyer cette détermination, les trois puissances déclarèrent simultanément qu'elles ne donneraient pas, dans ces conditions, leur garantie à l'emprunt extérieur albanais de 75.000.000. (5)

Aussi, les Austro-Italiens durent-ils finalement s’incliner et accepter le principe de l’internationali-

(3) Ce danger était si réel. qu’en 1928 une loi devint indispensable pour le conjurer.

(4) Cf. The Times, 15 Septembre 1918.

(5) Cf. The Times, 28 Janvier 1914.

sation de la Banque ; ils conserveraient cependant 60 % des actions, les autres puissances devant souscrire conjointement les 4o % restant.

Ces diverses difficultés avaient cependant frappé l'opinion publique albanaise, chez qui subsista une impression de malaise, allant jusqu’à la suspicion des membres du gouvernement de n'avoir pas agi avec tout le désintéressement désirable.

Déjà dans un Etat solidement assis, moralement sur les traditions nées d’une existence ancienne, matériellement sur une force publique suffisante, de tels soupçons ont généralement de graves conséquences. Dans les conditions tout autres où se trouvait alors l’Albanie, elles devaient être plus redoutables encore. Nous allons d’ailleurs voir que, sur d’autres points également, d'opinion ce agitée et inquiète.

$ 3. — Le désaccord sur la politique future

Divisée par les problèmes concrets que nous venons d’énoncer, l'opinion l'était aussi sur le plan plus élevé de l'orientation générale de la politique future.

Une partie de la population,, dre par des Albanais retour des Etats-Unis, et qui avaient appris à connaître là-bas l’idéal démocratique, se qualifiant de radicale-nationaliste, désirait voir bénéficier le pays d'un régime largement libéral, à l'instar des puissances occidentales. Le gouvernement, cependant, tenait cette évolution pour prématurée, arguant que les difficultés internationales et la confusion interne demandaient des solutions de temps de crise, c’est-à-dire un exécutif renforcé, autant

DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE IV 221 \ au moins que le permettaient les moyens matériels dont il pouvait disposer...

Pour le reste, sur le principe même du régime futur, le Cabinet semblait d'accord avec cette fraction de l'opinion, et se déclarait résolu à faire de l'Albanie un Etat de type occidental.

Mais une importante opposition se manifestait en sens contraire, soutenue à l'extérieur par le Divan.

Déjà, lorsque Ismaïl Kémal avait notifié à la Porte la déclaration d'indépendance, le Grand-Vizir lui avait répondu en exprimant le vœu que l’Albanie demeure un état vassal de l'Empire, sous la souveraineté d’un prince de la dynastie ottomane (6). Mais, n'ayant pu obtenir cette assurance, la Porte entretenait à cette fin une propagande très active, et qui contribuait à troubler les esprits.

Ainsi donc, deux tendances politiques s’affrontaient : d’une part, le désir d’un libéralisme, peutêtre prématuré ; de l’autre, une sorte de parti des ultras qui, désirant conserver aux mahométans les avantages dont ils jouissaient sous le régime ture, et considérant le Gouvernement provisoire comme hostile à ces intérêts, cherchait à rendre sa tâche plus difficile encore.

C’est comme une émanation de cette dernière tendance qu'il faut essentiellement considérer Essad Pacha, dont nous allons maintenant relater et juger l’action nouvelle.

morte

(6) Princes Burhan Eddine, Abdul Medjid, ou Ahmed Fouad d'Egypte.

$ 4. — Le coup d'Etat d’'Essad-Pacha

Devant la confusion générale, Essad-Pacha résolut de tenter une action directe en vue de s'emparer du pouvoir. |

Son premier acte fut de demander avec insistance le remaniement du cabinet, qu'il accusait d'hostilité envers les Musulmans, et le transfert du siège du gouvernement à Durazzo, c'est-à-dire dans une région où da population lui était particulièrement attachée. Afin de rallier la plus grande masse d’'opposants autour de lui, il réclamait également l'annulation pure et simple de toutes les concessions accordées à des étrangers. Le Général, rompant ainsi la solidarité qui l’unissait à ses collègues, adressa même en son nom personnel, un memorandum aux représentants et consuls des Puissances, pour exprimer le vœu que la désignation du souverain ne tarde pas trop. (7)

Ismaïl Kémäl refusa purement et simplement de prendre en considération toutes les demandes ainsi présentées, et affirma l'intention de son cabinet de continuer à assumer les fonctions gouvernementales jusqu’à l’arrivée du souverain.

Deux membres du Gouvernement, Muñd Bey Libohova et Pierre Poga, furent néanmoins chargés d'entrer en négociation avec Essad Pacha, mais aucun accord ne put intervenir. Le Général continuait cependant à rassembler autour de lui les mécontents.

Fort de l'appui du clergé musulman, dont il faisait figure de défenseur, Essad Pacha put bientôt proclamer ouvertement son intention de renverser

(7) Cf. The Times, 19 et 23 Septembre 1gr3.

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